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Comme l’ouvrage semble avoir connu un succès, mérité, en parler comme d’une découverte serait malvenue, de même que d’essayer de reprendre à bon compte les propos de l’auteur ou des critiques disponibles ici et là. Toutefois, les qualités de l’ouvrage – pour le moment le seul que je l’ai lu de l’auteur mais gageons que cela ne restera pas éternellement ainsi- me font penser que d’ici quelques années son approche, son style pourront être disséqués à loisir, essayons donc de faire un pas dans ce sens.

Il existe déjà pas mal de romans noirs (et pas uniquement) qui aborde l’angle du réalisme politique, qui mettent en avant une situation géostratégique donnée pour nous donner à réfléchir avec du recul sur tel ou tel conflit. Les romans d’espionnages ont eut la part belle pendant des années, avant, me semble-t-il de céder le pas à des thrillers souvent bien documentés mais plus lourds et plus prévisibles dans leur approche. L’aspect « documentaire » de ces ouvrages va parfois à l’encontre de leur aspect littéraire, on a souvent l’impression que les personnages sont là comme des esquisses d’excuses à devoir porter des prétextes à digressions plus ou moins précises, et souvent moralisatrice, sur la guerre ou les conflits. Souvent l’aspect noir et cynique se cache dans des conglomérats tous puissants, des états durs sourds aux malheurs de ses agents ou de ses concitoyens ou encore dans des vies de misères, cela peut donner de grandes pages de littératures comme un brouet plastifié de lieux communs. La réussite tient alors en un subtil équilibre entre informations avérées (que l’on pourrait rapprocher d’un travail sur le terrain de journaliste d’investigation), personnages charismatiques ayant chacun un point de vue, intrigue permettant de lier tout cela et un souci narratif (et stylistique soyons fous) qui ne serait pas en reste.

A lire les avis positifs sur ce premier volume on pourrait s’attendre à cet équilibre, à une plongée réussie dans un conflit, comme peut l’être « le photographe » (une bande dessinée plus que hautement recommandable, à l’instar de « fixer »), c’est sans doute cette attente (ce fut la mienne) qui explique la violence du choc de l’ouvrage. DOA ne prend pas de gant, il nous attrape directement par la jambe avant de nous tirer d’un coup sec vers les abysses. Au choix de distiller quelques informations, de créer un paysage raisonnablement crédible, de proposer un horizon contextuel ou même de présenter des « rapports » en ouverture de chapitre afin de ne pas étouffer le lecteur, l’auteur préfère l’option inverse, il va faire déferler une vague gigantesque et continue d’informations sur son lectorat. Le parti pris est osé, autour de moi il en a rebuté plusieurs qui ne conservent de leur lecture qu’une impression de maelstrom terrifiant d’information, qu’un fatras de sigle, acronyme, nom propre, nom étranger, nom propre étranger, référence et j’en passe. On peut comprendre cette impression, surtout si paniqué par le flot on essaie de lutter contre, de passer la première vague pour atteindre le large plus calme. Si l’on a de la lecture de polar une vision superficielle, divertissante, pieds au chaud sur le sable c’est une évidence : ce volume ne va pas plaire.

En revanche, si on se laisse porter, si on comprend que ne pas comprendre est bel et bien le but de la manœuvre, alors le courant nous mènera vers des terres surprenantes.

Enfin disons plutôt qu’il va nous ramener sur le même rivage après un voyage des plus agressifs. La finalité de cette boulimie d’information est double. D’une part cela nous permet d’envisager la culture afghane de l’intérieur et donc de n’y rien comprendre ou très peu, les mœurs, les valeurs, les noms, les modes opératoires, les codes sociaux, l’honneur tout cela (et bien d’autres choses) n’ont rien à voir avec ce que nous connaissons (ou avec ce que nous en montre les médias) de fait cela nous donne la mesure de notre incompréhension culturelle, nous renvoyant à l’absurdité du conflit. Chercher à connaître une guerre revient toujours à cette sentence de Desproges selon laquelle l’ennemi est stupide la preuve il croit que c’est nous l’ennemi. Il y a de cela dans cet ouvrage, il permet de mesurer l’absurdité que l’on peut avoir quand on parle « au nom de ». Mais ce n’est pas tout, car si le courant est impossible à deviner sur cet aspect de la guerre, il ne l’est pas plus de l’autre côté. Si d’un côté les états, les médias, les coalitions, les instances politiques font dans la communication et dans une transparence bien utile, le livre nous montre l’envers du décor. Jusque là rien de nouveau, tout est pourri, salis, immonde, rance et vomitif, l’éthique ou la morale ne sont pas du tout au rendez-vous, mais tout est camouflé, déguisé, exit les espions à la solde des nations ou des grands groupes, exit la paranoïa qui plane sur un individu contre le monde, ici tout est trucage. Les sociétés écrans, les espions, les groupes paramilitaires qui s’en donnent à cœur joie au frais des états, les entreprises, les magouilles, le blanchiment, la drogue, les diamants, les femmes… le monde entier joue un double jeu. Les informations que livre DOA fonctionnent aussi dans l’autre sens. Si ne pas comprendre l’autre peut sembler banal, un truisme pour reportage tv à heure de grande écoute, s’apercevoir que « notre monde » nous est tout aussi cryptique c’est une autre paire de manche.

Le plus fort c’est qu’il n’en tire aucune leçon de morale (à part lors de l’explication sur le blanchiment de l’argent de la drogue, durant laquelle le pronom « on » fait son apparition et où le lecteur est directement interpelé sur un mode « le blanchiment d’argent pour les nuls » … ce qui d’ailleurs donne à la scène, très réaliste, un aspect incongru et burlesque aussi acide qu’agréable). Après tout, c’est nous qui choisissons de croire les médias, de fustiger le voisin, de croire que renflouer les banques avec l’argent public ne va pas leur donner plus de pouvoir, que les espions opèrent comme dans les films, que les militaires sont des héros sans remord ni larmes etc etc. La leçon de morale n’a pas sa place car le lecteur à trop à faire pour comprendre, pour encaisser autant d’information.

En optant pour ce choix narratif, DOA a eu la bonne idée de créer une galerie de personnage complexe et presque aussi perdus que le lecteur. Bien évidemment, nous avons droit à la structure habituelle, des destins a priori divergents vont se rencontrer au fil des pages et des intrigues, pour nouer (ou renouer) des liens forts et dramatiques. Mais les différents points de vues sont vraiment éparses et on sent que tous sont mus par le désespoir. Le pire des paramilitaires ne tient pas le choc sous la pression, la pire des enflures à la tête de bien des trafics se voit « obliger » de laisser son amante se faire violer (tout en allant voir ailleurs si son éthique n’y serait pas) parce qu’il n’a pas le choix face à certaines personnes. On compte quelques victimes réellement innocentes dans cet ouvrage, mais on ne trouve aucun « bad guy » cherchant à détruire le monde ou à profiter des autres pour son égo qui n’ait pas à en payer le prix. A l’image du flot d’information continue et souvent contradictoire (il faut savoir faire la part des choses) les personnages sont complexes, changent d’avis, ne supportent plus leur action, réagissent sous le coup d’émotions trop vives (mentionner que Fox ne peut profiter de ses vacances, qu’il se saoul, se bat et pleure afin d’essayer de prier pour trouver une place le tout en quelques lignes, cela en dit long sur le traumatisme du personnage, pas besoin d’exploration psychologique poussée). Cela ne fait pas d’eux des pièces anonymes pour autant, s’ils subissent les événements d’un côté, de l’autre ils sont acteurs. Là encore, le roman sur les deux tableaux. D’un côté on ne comprend pas celui contre qui l’on se bat, de l’autre on fait tout pour ne pas nous comprendre nous même, ce qui est vrai pour les entités gouvernementales l’est tout autant pour les individus ; ainsi être sur un territoire en guerre est horrible mais rentrer chez soi revient à affronter le deuil du père ou la maladie de la mort, être humain c’est constamment faire ce genre de choix. Chaque décision politique remue la merde et des instances opaques, chaque vie devient une tragédie.

Dès lors, être une « pauvre petite fille riche » des beaux quartiers n’empêche pas de connaître l’horreur, ce n’est juste pas la même horreur que celle des soldats ou des putes.

DOA a un style nerveux, il aime la parataxe, le raccourci, l’élision pour couper au cœur des événements et en ressortir les nerfs et les organes vitaux, ça coupe, ça tranche, ça vibre et ça bourdonne constamment. Pas ou peu d’explication, l’attente n’est pas synonyme de recul sur soi, de réflexion mais de nervosité, d’aigreur et de rancœur, la guerre c’est l’action, le réflexe et la mobilité. Ainsi si la structure est travaillée en détail (pour donner le choc d’un tel déferlement d’informations, de situation et de personnages le roman repose sur une structure narrative solide, en prime l’auteur se permet souvent de redistribuer des cartes ou de présenter de nouveaux personnages, ainsi faisons-nous connaissance avec des personnages à la page 590, sur 660 c’est tout de même assez peu commun), mais elle est portée par la concision stylistique. Cette dernière apporte de la grandeur épique aux scènes d’actions, empêche la morale de coller aux pages (la présentation de comment un chargement de produit chinois officiel parvient officieusement dans un pays en guerre au début de l’ouvrage est un modèle du genre, on suit, on comprend mais jamais on a l’opportunité de pouvoir se reposer sur un choix, c’est à nous de faire avec) et bien évidemment cela déconcerte le lecteur passif.

Il y aurait beaucoup à dire sur cet ouvrage, mais entre toutes ses qualités c’est sa capacité à maintenir la pression, la tension, à chambouler constamment son lecteur qui m’a le plus séduit.

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