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9782020375061

C’est fou. C’est en lisant et en écoutant quelques avis sur cet ouvrage que j’ai appris qu’on y parlait «choc des générations », du moins que cet aspect avait beaucoup marqué des lecteurs. Pourquoi pas, après tout c’est vrai qu’il donne à lire une discussion.transmission d’une génération à une autre, d’un homme à une fille qui n’est pas la sienne. Mais, la fille en question serait désormais en âge d’avoir des enfants et pourrait tout aussi bien se retrouver dans une voiture sur le périph’ à raconter l’histoire que naguère on lui conta. C’est fou, je ne garde pas ce conflit en mémoire.

J’ai lu ce livre car je m’interroge (avant, pendant et après sa lecture) sur la fascination d’une certaine gauche, de certains jeunes gens envers le maoïsme (ou autres mouvances gauchistes de l’époque) dans des années 60. Je m’interroge parce que les phénomènes générationnels sont plus documentés depuis un siècle mais que la documentation et l’archivage ne peuvent rendre compte du vécu. Cela n’a rien de surprenant mais, chez moi, cela crée une incompréhension et une tension. J’ai, dans le même esprit et pour faire un parallèle trop facile et digressif à peu de frais, du mal à comprendre que des personnes ayant eu une vingtaine d’année au début des années 60 (au début des Beatles par exemple) s’extasient encore sur des musiques (ou d’autres références culturelles) de la génération précédentes, ou de voir des jeunes m’entourant se trémousser sur la disco de « leurs parents » alors que leurs parents n’étaient déjà plus de la génération de la disco. Epiphénomène commercial, ce genre d’interrogation me fascine parce qu’il permet de mesurer l’écart entre le vécu, le ressenti et ce qu’en retient (ou en dit) l’Histoire. Se rebeller contre un pouvoir étatique à la con, pourquoi pas, le faire au nom d’une idéologique qui s’amuse à faire pousser des goulags depuis déjà un bon moment, c’est intriguant.

Or, si j’ai lu cet ouvrage pour cela, il ne répond absolument pas à la question, et c’est tant mieux. L’errance narrative, la majeure partie du livre se déroulant à bord d’une vieille voiture sur le périph’ à tourner en rond ou à se perdre dans Paris, ne propose que les éclats, les scories d’un cheminement erratique, au jour le jour et non la reconstruction brique à brique d’un engagement idéologique. Avec le recul, on comprend bien qu’une telle construction, qu’une structure solide, aurait eu quelque chose d’imperméable, et que cette idée d’absolu aurait été incongrue dans un univers où il est question de défaire les briques, pour les jeter sur la maréchaussée.

Alors, la forme du témoignage épouse une époque révolue. D’un côté une jeune fille fantôme qui écoute sans intervenir qui existe à peine, dont on imagine mal qu’elle puisse un jour passer le relais mais dont on ne sait rien, tout comme le narrateur ne savait rien de lui à son époque, de l’autre un narrateur qui conduit en parlant, qui évoque le père de la gamine – son meilleur ami- dans un élan confessionnel aussi pathétique que pitoyable. Parce que très vite, on prend en pitié cet homme incapable de raconter une histoire.

Bien évidemment, je viens de le dire, ça épouse le moment, le foutoir, le bordel de la fin des années 60. Alors on a droit à la « bande de copain », un collage tout azimut de figures, de personnages, de flambeurs, de froussards, des ombres qui surgissent du néant pour jouer un rôle fugace dans une trajectoire qui se croit encore unique ou qui vient profiter plus longtemps de la lumière de l’engagement politique au risque de cramer ses ailes sous les spots de l’idiotie. Alors, on a droit à des portraits, des instants, des rencontres, des instants de grâce, de fureur, d’emportement, le tout mettant en avant des personnalités mais aussi des groupes sociaux, des différenciations politiques autant qu’un partage de la folie et de la paranoïa ambiante. Le récit n’est pas linéaire il s’accroche à des instants, digresse, explique. De la même manière, on se retrouve sur le périph’, puis on revient à la rencontre entre le narrateur et la fille de son ami dans un bar, puis on repart sur la route. Tout cela donne à lire la figure d’une époque complexe, une époque que l’on essaie de réduire à sa plus simple expression (politique et médiatique) afin de mieux la digérer et de mieux l’oublier, une époque que le narrateur refuse de voir oublier, qu’il essaie de faire ressurgir. Forcément, au-delà de cette forme se pose la question de la mémoire, de comment continuer à parler, à dire cela tout en jetant un œil en arrière, un œil devant et les mains sur le volant ?

Alors, on pourrait rester figer dans la position historique des années 60, ou, donc , s’attarder sur le choc des génération, ou encore se dire qu’il en est de même aujourd’hui avec les « banlieues » un espace et un temps dont nous avons une image tronquée et que les acteurs doivent vivre de manière bien plus foutraque que cette version aseptisée pour personnel en cravate devant la machine à café du lundi matin. De ces points de vues, ce livre est une réussite, on plonge dans ce maelstrom avec réticence avant de s’apercevoir que le manque de contrepoint (encore une fois la jeune fille n’intervient que peu, ce qui montre qu’un témoignage a besoin d’être reçu, écouté pour exister, transmettre la parole c’est écouter la parole) délivre le livre d’un poids éthique et moral. Difficile de voir une parabole autre que formelle (le fond rejoignant la forme), difficile de s’attarder sur des pans sociaux ou sur des fresques passionnelles, rester au cœur de la subjectivité c’est éviter les contours généralisant, et c’est tant mieux.

Reste pourtant ce malaise palpable. A la paranoïa des années 60, à cette fuite en avant dans l’idéologie, à ce besoin de certitude dans l’action répond un récit morcelé, sommaire et pitoyable. Pitoyable, parce qu’on prend en pitié le narrateur, parce qu’il n’est plus apte à s’imaginer un futur, ni à être là dans le présent. Bien sûr il se fustige, fustige la société aussi bien que sa génération ou celle d’après ou celle à venir, mais il n’y a pas cette dose de cynisme cruel et acide des romans noirs et lucides qui nous plaisent, il n’y a pas non plus cette subtilité de l’introspection psychologique ou cette mise en perspective sociale et historique ou ce recul de l’écriture que peut apporter l’écriture, il y a ce témoignage trop formel pour être de l’art brut, trop personnel pour qu’on le fasse notre, cette amertume de l’impuissance passée et présente.

Ce livre revient à rentrer dans une supérette de quartier et à y croiser quelques vieilles personnes en mal de parole, quelques indigents sociaux, des jeunes en perdition, un caissier qui offre le café et le croissant tous les matins, c’est afficher un sourire au goût amer, parce qu’on s’y sent bien, qu’on y est reconnu, que cette misère n’a rien de honteux mais qu’ici et maintenant elle en dit long sur le peu de lien social qui nous reste.

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