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Pourquoi parler de ce chef d’œuvre ? Pour plusieurs raisons. La première c’est qu’à trop être étudié en cours il finit par se ternir, par perdre de son ampleur, de sa superbe, par devenir (à l’instar des œuvres de Balzac, dont la relecture permet de cerner l’ampleur et de mesurer combien le génie littéraire n’empêche en rien de vouloir cultiver des ananas en France) un pensum.

Ce qui m’a toujours étonné dans l’approche scolaire de la littérature c’est que bien souvent elle tombe dans le travers du travail assommant de l’analyse explicative sans explication ou dans celui de la transversalité (un peu plus à la mode ces derniers temps). D’un côté, pressés par le programme, les profs ne semblent pas avoir le temps de contextualiser, de préciser, de narrer des anecdotes, de faire des ponts avec la peinture ou les mœurs d’une époque , ou alors ils n’ont pas le temps de le répéter (et il faut toujours répéter, et autrement en plus), ce qui amène les gamins à oublier ou à ne pas comprendre l’intérêt de tels ou tels auteurs, passages, œuvres, courants. De l’autre, il devient impératif de donner du corps, de répondant, du gras, du qui jute et qui fait bien dans les salons à des œuvres en leur collant des thématiques que l’on étudiera sous la loupiote d’autres matières, bon là il faut sans doute parler de projets (ouh le gros mot bien vulgaire et passe plat  pour obtenir un budget) pour les apprenants (beuark). Bien évidemment ce genre de considérations n’est pas nouvelles, et il faut bien admettre que l’apprentissage ne peut se passer d’une certaine bêtise, il faut ânonner mais il ne suffit pas de le faire (on pourrait croire qu’il s’agit d’un réflexe post-révolutionnaire, mais il me semble que Voltaire se plaignait déjà de son éducation, comme quoi il ne s’agit pas d’un thème facile à aborder). Bien évidemment que la culture des classiques est capitale, mais il y a tout de même une forme de naïveté en creux à croire que coller des gamins dans un musée va les rendre poreux à l’esthétique (surtout si dans le même temps, les mêmes têtes pensantes suppriment le latin, le grec, les spé-langues et j’en passe), ou que leur faire lire du Racine à l’adolescence va leur parler (parce que bon la volonté un chouilla incestueuse de l’amie Phèdre ça picote aux entournures et je ne suis pas certains que la majorité des gamins prépubères puisse comprendre le pourquoi du comment de l’importance du sentiment). Alors bien évidemment, on citera tel ou tel exemple bien choisi dont on fera une généralité bien pensante dans un renversement inductif à la con, ou on récupérera le tout politiquement.

Ce qui m’étonne c’est que le problème est complexe, véritablement complexe parce qu’après tout il est tout de même étonnant de donner autant de place à l’analyse littéraire plutôt qu’à d’autres analyses artistique (qui a décidé qu’un texte de Stendhal avait plus de « poids » qu’une sonate de Beethoven ou qu’un tableau de Ingres… ?), et il est encore plus étonnant de constater que cette foi dans le littéraire, cette utopie d’une république des lettres subsiste à l’état le plus lourd et le plus indigeste dans une société du chiffre d’affaire, de la notation constante du tout par tout le monde et du sondage jusqu’à l’écœurement. Bref, devant un tel problème et devant les impostures qui en découlent, il est étonnant de ne voir personne signaler l’impuissance à faire passer le « classique » comme allant de soit, et à remettre les choses à plats. Parce qu’en plus des gentils bambins occupés à zyeuter leurs smartphones dernier cris (et premier découvert à rembourser), c’est surtout les œuvres elles-mêmes qui pâtissent de cette situation, et c’est bien plus grave.

Le rouge et le noir est un chef d’œuvre.

Stendhal y démontre sa maîtrise littéraire sur bien des aspects. Sorel est hanté par les livres, à la manière d’un Don Quichotte, il est avant tout un personnage qui se rêve romanesque (avant d’être un personnage de roman), il est présenté comme rebut par sa famille, comme un poids mort dont on cherche à se débarrasser et pourtant il est en hauteur (la première fois qu’on le voit au chapitre 4 si ma mémoire est bonne) en train de lire. De cette culture ne naît pourtant rien de probant, il relie les mêmes livres, les apprend par cœur pour cultiver son ambition. Pour épater le curé du coin, et pour ne pas oublier ses objectifs en chemin. Ainsi, suit-on un personnage complexe, difficile de ne pas se sentir épris des mêmes rêves de grandeurs (d’autant plus dans une France post-napoléonnienne), de la même soif de réussite, pourtant il est difficile de ne pas être agacé par un être ambitieux, fat, qui ne pense pas par lui-même, qui agit par calcul, qui se réjouit de son bonheur sans se soucier des autres (il devient précepteur sans aimer les enfants).

Voilà un homme dont la possibilité, dont la trajectoire (de la province à Paris) répond à une époque tout aussi complexe, les royalistes reprennent du poil de la bête, les faux semblants sociaux sont de mises dans les salons (qui ne sont plus ceux des lumières, et l’on s’y prête d’avantage à une mascarade théâtralisée, ce que le romancier à bien compris en faisant directement référence à Tartufe), les uns changent de camps, tandis que les autres aspirent à pouvoir conspirer pour stabiliser leur position.

Voici un roman d’apprentissage social, oui mais pas seulement. Parce qu’en écho se meuvent les passions, se bousculent les sentiments. Stendhal refusent les « romans de bonnes » avec leurs rebondissements faciles pour cœur transits, mais il fera de l’une de ses héroïnes une amatrice de roman (et d’histoire mythique, de légende) dont les goûts viendront « corrompre » le récit lui-même. Ainsi lorsque mademoiselle de La Molle tombe amoureuse de Julien c’est parce que ses sentiments correspondent à ceux dont parlent les romans, dès lors : il n’y a plus de doute à avoir. Roman de la désillusion, oui, mais pas seulement. Puisque Stendhal c’est aussi l’homme de la cristallisation amoureuse, un processus long, aux étapes réglées et planifiées (et pourtant naturelles) qui laisseront libre court à la force tempétueuse des passions.

Des éléments qui « sonnent » vrai, dans une époque où le courant réalisme n’a pas encore émergée, une volonté de faire la « chronique » d’une époque (on se souvient de la fameuse image selon laquelle le roman est un miroir que l’on promène le long du chemin, un miroir qui reflète le réel mais qu’il ne faut pourtant pas confondre avec le réel), des éléments vrais qui ne répondent pas un projet « scientifique » comme celui de Zola ou « énorme » comme celui d’un Balzac ou, etc.

On pourra s’attarder sur l’utilisation de l’espace, dès l’introduction (par une tierce personne, parti pris qui sera vite abandonné mais qui permet d’emblée de poser un regard extérieur sur l’univers du roman et d’en proposer une géographie) le point de vue expose la société, les relations sociales et politiques sont exposées au grand jour, de même que l’arrivisme et les trahisons des uns et des autres. Le seul ami se cache en forêt et on l’oubliera en allant en ville. Un monastère est un lieu sans intimité dans lequel on ne vous pardonne pas de penser par vous-même (pas de pièce à soi, pas de pensée à soi). La grotte.refuge est un topos par lequel passé mais qui ne revêt qu’une importance symbolique. Les ors des immeubles sont stupéfiants et étonnants mais l’intérieur n’est pas à la hauteur des façades. Les chambres des femmes sont des lieux à conquérir (à grands coups d’échelles et de coups de révolver dans la nuit, ce qui nous ramène au romanesque et encore plus directement au théâtre).

On pourra s’attarder tout autant sur le temporalité, je vous laisse combler le vide, et les autres.

On pourrait s’attarder sur tant de choses, que lire ce livre revient à vouloir le relire, le saisir d’une autre manière, d’une autre façon. Lire ce classique c’est, comme pour d’autres ouvrages, faire l’expérience de l’intimité de la lecture, c’est adopter un point de vue, subir des émotions et en ressortir avec encore plus d’appétence. Il me paraît toujours inconvenant et incongru qu’une telle plongée puisse faire l’objet d’un programme, ou plus exactement qu’un programme puisse proposer l’expérience collective d’une telle immersion.

Mais, outre ces considérations plus ou moins personnelles et plus ou moins barbantes, la raison majeure qui m’a fait aborder cet ouvrage c’est son humour. Parce qu’il ne me semble pas que ce genre d’humour soit accessible à la majorité des jeunes adolescents (je dirais bien pour des raisons de développements cérébrale mais il faudrait vérifier et les raisons sociales et amoureuses seront suffisantes pour le coup). Stendhal n’est pas un farceur ou un auteur comique, toutefois en plus de la dédicace (répétée pour les deux parties du livre) et au-delà d’une fin « plus romanesque et tragique tu meurs », on peut lire ce livre le sourire aux lèvres. Entre un Julien chevalier servant qui veut se mettre au service de sa dame mais qui en fait rentre à son service (sans le sou et dépendant d’elle) et le discours du maire que l’auteur écourte promptement (le narrateur explique qu’il coupe le discours car ce dernier va être redondant et fat !), ou encore le héros qui grimpe à l’échelle de sa bien aimée dans un geste aussi ridicule que les mille et une fois où il lui a pris la main sous les étoiles, ou cette scène de « salon » dans laquelle tous les protagonistes sont tournés en ridicule… on comprend que Stendhal s’amuse et propose une vision caustique de son roman, que le réalisme qui se mêle au romanesque repose sur une mise à distance et donc sur la complicité avec le lecteur. On prendra en exemple les citations proposées à chaque début de chapitre (épigrammes si je ne m’abuse) dont la moitié au moins est fausse ou inventée ou encore détournée. Stendhal est un auteur malicieux et malin, il entend bien que son lecteur le soit également, qu’il est un regard affûté et donc amusé sur le monde, cela ne gâche en rien les sentiments et fait naitre une belle connivence.

C’est cet humour, ce clin d’œil astucieux, cet usage du faux semblant, du doute et du dévoilement qui me fait écrire sur un roman prestigieux qui mérite autre chose que de figurer dans les manuels scolaires !

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