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Cette chronique a été rédigée dans la précipitation, comme l’on remplie, maladroitement, un plan pour rendre un devoir à temps, afin de faire disparaître cet aspect grossier, puisque ressemblant à un tableur, des liens, des phrases, des mots ont été retranchés à la hâte.

Techniquement, la troisième personne du singulier pose problème en terme de déictique, enfin dans tout ce qui concerne l’énonciation. Lorsque Annie Ernaux opte pour l’utiliser à son endroit, c’est un truisme d’énoncer qu’elle a mis la tête à l’envers de pas mal de critiques et de spécialistes. En ce qui nous concerne, nous retiendrons simplement que cela donne une tonalité nouvelle à l’autobiographie.

Je n’ai rien contre « l’auto-fiction », surtout lorsque c’est Chevillard qui est aux commandes. La mise à distance cyclique qui ramène au point de départ peut-être un exercice stimulant, une bonne contrainte. Même chez Sarraute la passion continue de s’incarner dans une figure romanesque lors de tensions dramatiques, et il en va encore de même chez pas mal d’auteurs du nouveau roman (dont je suis loin d’être un spécialiste, et je ne m’aventurerai jamais à parler de Simon en des termes aussi définitifs). Ce constat est tout aussi valable chez Ernaux et c’est ce qui me plaît. Le geste autobiographique renoue ici avec une lecture romanesque (il faudra se souvenir de l’idée de pacte avec le lecteur et de son effet romanesque tel qu’effleurer lors que je parlais de ce bon vieux Marivaux quand lui-même essayer de nous faire croire que Marianne existait véritablement) sans céder aux sirènes du cynisme actuel. Ce que je n’aime pas c’est la mise en scène égotiste, cette pantalonnade triste des amuseurs médiatiques se prenant pour des artistes et qui ne sont que des poseurs. Il y a peu (ou longtemps) JJ de Bruit Magiques proposait de faire une différence entre la gaudriole de mauvais alois tombant dans le pathétique (en citant P.Sébastien) et la gaudriole de bon alois permettant le rire et la distanciation sans renier la qualité (en citant le groupe au bonheur des dames, dont on notera la référence littéraire). Je trouve le parallèle fort judicieux, les écrivaillons que l’on étale en tête de gondole et de foire à la saussisse (comme disait Céline) nous impose leurs vies maigrelettes et rances avec comme seule « arme » un cynisme dévoyé et creux, là où Ernaux (et d’autres) proposent d’interroger la neutralité.

Ne rêvons pas, la neutralité ça n’existe pas et encore moins en littérature, toutefois l’utilisation du « elle » pour parler de soit interroge. Cela interroge, car cela dérange.

La mise en scène, la structure narrative passe par une mise en image, des photos de la narratrice.écrivain sont proposées et décrites de loin en loin comme autant de repère pour situer l’époque, pour situer le moment. L’époque, voilà une notion complexe à saisir dans cet ouvrage. Elle est aux creux des deux grands axes du livre. D’un côté, il y a l’histoire, le prisme de l’actualité élargie, les moments nationaux, internationaux, sociaux qui passent se télescopent ou qui tombent dans l’oubli, les considérations généralistes, les aphorismes du moment qui ne touchent pas grand monde mais dont on ne peut faire autrement que de se souvenir un peu comme d’une anecdote familiale mille fois entendue, mais dont on ne peut dénoncer les itérations, ni refouler la nausée qu’elle provoque. De l’autre, il y a la problématique de la mémoire. Parce que très vite, à la passion collective répond l’émotion subjective, au pâtir, au subit du monde fait écho la production d’une personnalité, un parallèle évident, trop évident, trop rapide puisque si l’on se souvient sans effort des moments, de dates pour les autres on ne se souvient jamais de qui nous sommes, nous ne faisons que nous reconstruire, perpétuellement. Dès lors, la mise en distance, le « elle », ne met plus mal à l’aise parce qu’il empêche un « pacte » mais justement parce qu’il nous plonge dans l’horreur de notre propre mémoire, dans l’interrogation refoulée (elle aussi) du « qui suis-je ? ». C’est bien beau d’être parce que l’on pense, mais encore faut-il admettre que cette conscience, cette émotion, cette irruption (kantienne pour le coup, si on l’oppose à la passion) du moi n’est que ça : qu’une poussée éphémère et inconstante. A dire vrai on se souvient mieux des autres anonymes et des proches, tout comme les proches doivent mieux se souvenir de nous. La mise à distance de l’écriture, est une mise à distance pour mieux se sentir « autre », pour mieux pouvoir reconnaître ce « qui » sans avoir à nous reposer sur la facilité du récit que nous ne cessons de créer sur nous-mêmes.

De cette rencontre, entre le collectif et le personnel, de ces entrelacements incessants et suffoquant émergent des époques, moins des points de repères historiques – qu’elle valeur historique donner à des instants qui n’ont de valeurs que rétrospectivement ?- que des balises, des bouées mémorielles.

A ce titre on pourrait croire à une crise de panique, à une écriture du refus de l’oubli, un combat par anticipation pour vaincre Alzheimer. Sauf qu’il s’agit moins de démence que d’écriture. Le constat qui surgit – même s’il s’agit d’un bon vieux lieux commun des familles- au cœur de l’ouvrage de Ernaux c’est que l’écriture, la littérature surdétermine nos vies, que nous ne cessons de nous écrire et que de fait nous ne pouvons expérimenter sans référents préalables. Accepter ce constat c’est être terrassé par l’impuissance, c’est se reposer la question du libre arbitre selon les normes de Thomas d’Aquin (ou de Racine) ou plus prosaïquement c’est se souvenir de la tension vital du choix de Cid (entre raison et passion justement) c’est faire appelle à la fresque littéraire des émotions pour y retrouver notre marque, notre trace. En s’arrimant à ce constat, on remarque que notre temps, que nos années sont de l’ordre du bouleversement (il me semble que c’est Heidegger, qui dans la filiation kantienne s’amusait – il est toujours rigolo et audacieux de lier le philosophe allemand à la notion d’amusement- à trouver que notre époque ne pouvait être passionnait du fait qu’elle connaissait une trop grande succession d’émotions), du changement constant, du moins à des répétitions qui ne s’assument pas comme telles. Dès lors, les époques se rétractent, chassent le post-moderne au galop, affichent leurs différences, se chevauchent dans une sarabande orgiaque et incestueuse, alors que la trajectoire de l’individu ne peut qu’être rectiligne, ne peut que répondre aux impératifs d’une temporalité constante et impérieuse. Ernaux reconstruit ce qu’elle fut, elle se souvient de qui elle était en cherchant à dépouiller son récit intime de l’écriture dramatique, ou du moins à prendre le matériel dramatique, mythique, de son existence tel qu’il est et de faire avec, de ne pas se mentir, de ne pas chercher à « compenser » mais à poser et à étaler une personnalité. Le résultat un palimpseste aux fausses allures de froideur. En réduisant à néant le mythe personnel, l’auteur nous montre l’évanescence du mythe social.

Si le mot de Gracq selon lequel « nous avons moins soif de vérité que de révélation » s’avère juste, Annie Ernaux s’interroge sur les révélations de son temps, c’est-à-dire du notre, sur la possibilité d’une objectivité qui assumerait sa part de subjectivité.

Un récit brillant, d’une précision d’orfèvre (il ne faut pas croire que la forme importe peu, il y a dans ce livre un travail de recomposition pictural complexe, on assiste à des changements de formes par le biais de changement de tons dans un mouvement de douce violence parfaitement maîtrisé) qui nous montre que regarder en arrière nous oblige à aller de l’avant, une fatalité à l’essence toute spirituelle.

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