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Ce qui est intéressant dans cette pièce de théâtre ce qu’elle a beau être connue de tous, elle semble toujours receler des trésors, des subtilités que les adaptations ou les relectures ne paraissent jamais épuiser. Toutefois, plutôt que de verser dans l’exégèse sectariste (Jasper Fforde a su le faire avec Shakespeare) ou dans « qu’est-ce qui rend cette pièce si contemporaine.intemporelle ? ». Il va s’agir ici de profiter d’une relecture opportune pour relever quelques éléments de passages, des miettes picorées sur le chemin de cette « intrigue badine ».

Une intrigue qui du fait de son dénouement heureux devient une comédie, mais qui aurait tout aussi bien pu être un drame. Il est intéressant de noter que lorsque les critiques lui reprochent une certaine immoralité Beaumarchais répondra avec finesse que dans un autre cadre, mythologique, avec plus de sang et de trahison le drame aurait été bien plus moral. Une réplique frappée au coin du bon sens (et qu’il faut sans cesse renouveler), mais qui n’enlève rien à l’aspect « déjà vu » (et maintes fois utilisée à l’époque) de l’intrigue et de certains rebondissements (on pensera au fait que Chérubin se dissimule dans un cabinet de toilette) utilisés dans la pièce. L’originalité de l’œuvre de Beaumarchais ne repose pas sur ces figures-ci, sur une innovation apportée au genre. Si j’osais la comparaison, je dirais qu’en tant qu’horloger de formation Beaumarchais sait se reposer sur des mécanismes (et des mécaniques) efficaces et sûres, qu’en prime il est déjà un auteur aguerri ayant l’expérience du récit et de l’écriture active. Le dramaturge ne cherche pas à « changer l’heure » mais plutôt à donner la mesure de son temps, à utiliser des figures existences, à les tourner à son avantage, quitte à les rendre plus efficaces ce qui sera notamment le cas avec justement la scène de dissimulation dans le cabinet de toilette qui gagnera en vitalité aussi bien qu’en profondeur, à en faire les vecteurs idéaux pour ces thématiques.

L’abus des privilèges est sa cible principale (enfin la plus visible), parce qu’elle est à la base de l’intrigue et aussi parce que c’est sans doute ce qui vaudra à la pièce une censure royale. Toutefois, il faut comprendre que la critique vise ici une vision féodale du pouvoir, un abus tyrannique, irascible et tout puissant. L’auteur lui-même voguant en des eaux plutôt aristocraties il ne saurait être question de remettre en cause le haut de la hiérarchie mais plutôt son fonctionnement, ses mécanismes. De ces mécanismes Beaumarchais sait en jouer, il fera relire son œuvre, la soumettre à de nouveau censeurs, on a donc beau jeu de voir dans la figure maline de Figaro un Beaumarchais qui sans être dupe des roueries et coups bas du pouvoir ne cherche pas à s’en faire un ennemi. La charge est différente lorsqu’il va s’agir de s’en prendre non plus à la figure symbolique du pouvoir mais aux institutions.

Bien évidemment on songera aux multiples procès qui émaillèrent la vie de l’auteur et on pensera que la parodie de justice présente dans l’acte III, celle visant le magistrat Brid’oison, est un règlement de compte à l’encontre d’un appareil judiciaire qui ne l’écoute pas. Sans doute, peut-être, mais on peut aussi y percevoir le reflet d’une époque. Le prestige de la noblesse, sa force séculaire est alors en net recul, les idées du « siècle des lumières » passent plus facilement dans la galaxie montante des bourgeois. Ces derniers arrivent au pouvoir dans une position de force (ils peuvent en effet s’adosser à leur potentiel économique non négligeable) et surtout ils sont poreux aux idées et à la culture du siècle, contrairement à une noblesse imbus de privilèges qui ne fait plus l’effort d’écouter ceux qu’elle a sous sa garde. La critique de Brid’oison est la critique d’un système qui cède à la facilité de la corruption, de la facilité, de l’acharnement et de l’idiotie jusqu’à l’absurde.

Il faut pourtant comprendre que la parodie qui vise ces institutions est souvent une parodie « visuelle », pour le moins perceptible, transparente, aussi grossière que l’est un système tellement fat qui ne s’aperçoit pas de son caractère grotesque.

Ainsi, on pourrait dire que Beaumarchais délaisse le champ du langage pour se focaliser sur l’aspect remarquable et pittoresque de ces institutions, mais c’est pour mieux réserver de l’espace et de l’indépendance à ses personnages féminins. Bien d’autres écrivains ont dénoncé la condition de la femme à leur époque. Le mariage à bénéfice unilatéral, les mœurs libertines des hommes, la situation de dépendance économique des femmes, la situation des enfants naturels (qui donnera pourtant lieu à un rebondissement cocasse et intelligent sur les origines supposées d’un Figaro malmené par son auteur, mais dont le malheur réaliste le préserve d’un statut de « mythe » littéraire le gardant à portée des lecteurs, une éducation de soumission et d’obéissance, autant de sujets (entre autres) sur lesquels la femme pouvait compter sur l’injustice d’une société patriarcale et injustice (on se souviendra que c’est bien après le droit de vote que les femmes en France purent bénéficier d’une égalité de statut dans le mariage, c’est-à-dire au début des années 1970… difficile après un tel constat de comprendre la surprise de certains de voir cette pièce comme « contemporaine »). Pourtant, si là encore le sujet a déjà été abordé par d’autres Beaumarchais fait preuve d’originalité. Le discours de défense des femmes, le langage, la construction d’une plaidoirie ferme, efficace et générale sont laissés à Marceline. Beaumarchais ne prend pas « la défense des femme », il montre qu’elles sont aptes à le faire elles-mêmes, qu’elles peuvent se lever publiquement, faire front, user des mêmes armes que ceux qui les briment et de manière bien plus efficace et noble. On songera également à l’importance de Suzanne, qui est loin d’être un moyen en vue d’une fin, une façon de mettre en avant les exploits de son futur mari, mais qui incarne une personnalité complexe et attachante, surtout une personnalité du refus. Le premier geste d’indépendance de la femme est ce refus, le deuxième est le discours, le premier suppose un abus, un affront, ce dernier ne fait aucun doute, le deuxième suppose que l’on écoute et c’est visiblement ce qui pose problème.

On pourra dire encore bien des choses sur cette pièce populaire. L’intelligence de son écriture, son rythme, sa construction ou sur les intentions de son auteur (bien qu’une pièce se voit et ne se lise pas –du moins il en est souvent ainsi- on jettera un œil averti à la préface de Beaumarchais qui détaille sa profession de foi et ses intentions), ou on pourrait se lancer un commentaire (linéaire ou composé) de l’œuvre en son entier. Mais l’on se contentera d’éteindre les médias pour la relire et en ressortir un sourire amer aux lèvres.

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