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La-Vie-de-Marianne1

Il est étonnant que la notion de « classique » qui semble devenir un tiroir de rangement aussi pratique que bordélique (autant refuge pour certains qu’argument de vente pour d’autres) ne soit que rarement de mise pour certaines périodes ou tout simplement jamais revisitée afin de proposer une définition populaire satisfaisante. Tout ça pour dire que nous avons aujourd’hui affaire à un classique de l’époque classique, ce qui en dit long sur le manque de prévisibilité que vous réserve sa lecture.

Marivaux est un auteur complexe, s’il est connu – à juste titre et à raison – pour ses pièces de théâtre, il l’est un peu moins (je ne parle pas pour les spécialistes ou pour les gentils étudiants de l’agreg qui l’ont parfois au programme) pour ses romans ou ses journaux. Pourtant c’est bien l’un de ces romans qui va nous intéresser aujourd’hui. A l’instar des romans feuilletons du XIX il s’agit d’une publication en épisodes (11 pour être précis) qui s’étala sur une bonne douzaine d’années (si je ne dis pas de bêtises) autant dire qu’à l’époque il fallait savoir faire preuve de patience (d’ailleurs si d’aucuns se plaignent aujourd’hui du fléau que sont les traducteurs en lignes de séries ou de bande dessinée, il faut savoir que déjà les auteurs étrangers étaient traduits « sous le manteau » bien avant l’invention d’internet, et qu’il existait des « suites » officieuses proposées aux lecteurs impatients déjà à l’époque de Marivaux, ce qui en dit long sur notre incapacité à dépasser notre anthropocentrisme médiatique et historique). Toutefois, il ne s’agit pas ici d’un roman-feuilleton au sens ou nous pourrions l’entendre habituellement. En effet, la forme canonique de ces romans ne se trouvera qu’au XIXième, lorsque les journaux auront imposé leurs règles et leurs contraintes aux auteurs (on retrouvera d’ailleurs cette idée de contrainte jusque dans les parutions des bandes dessinées, il est ainsi intéressant de noter les différences entre les parutions de tintin en journal et en album , et je prends ici l’exemple le plus connu). Marivaux est, si l’on peut le dire ainsi, beaucoup plus libre à l’époque. De plus, alors que l’on pourrait s’attendre à ce que ses publications sous formes de « journaux » répondent à des exigences journalistiques ou stylistiques plus marquées (manque de cohérence, nécessité de répondre à la demande du public, délai de livraison, manque de structure de l’intrigue etc) ces derniers seront en général écrit à l’avance et paraitront sur un temps assez bref (une dizaine de mois tout au plus), alors même que ce que l’on perçoit aujourd’hui comme un roman classique semble ne pas en épouser la forme.

En effet la Vie de Marianne repose sur l’utilisation intéressante et intelligente des canons et des lieux communs de son époque (et pas uniquement de son époque, le topos étant déjà en vogue dans l’antiquité et toujours utilisé de nos jours) tant et si bien qu’il finit par transfigurer le genre.

Faire une liste, rapide et non exhaustive, des quelques lieux communs de l’époque peut donner une idée du genre de récit que l’on s’apprête à lire. Une enfant privé de ses parents, une enfant au destin tragique mais promis à un bel avenir, des enlèvements, de faux amis, un véritable amour, une société qui empêche l’amour de s’épanouir, des trahisons, des rebondissements… de quoi donner le vertige. Si l’on sait que le genre romanesque d’alors est marqué du sceau du récit à la première personne, on voit bien qu’il s’agit souvent d’intrigue « à tiroir », d’enchâssement plus ou moins complexe d’histoires et de récits à l’intérieur les uns des auteurs avec à chaque fois une intrigue amoureuse en son centre. Si l’utilisation de la première personne, d’une occasion de récit (dans la voiture embourbée, cet accident de trajet permettra aux voyageurs d’échanger des histoires, qui finiront par se répondre les uns aux autres) ou encore du style épistolaire donne un semblant de vérité à ce type d’œuvre (il faut bien comprendre l’influence de Don Quichotte sur la perception du romanesque à l’époque, celui qui lit et qui croit au roman est hors de la sphère du réel). Là encore, dans la forme même de transmission narrative, il est question de lieu commun. Des lieux communs qui vont tout de même à l’encontre de l’idée que l’on se fait du roman – du moins en apparence-. Il s’agit d’un échange de lettre entre une comtesse que l’on imagine d’une cinquantaine d’années et l’une de ses amies, la première narrant sa vie mouvementée à la seconde. Un échange épistolaire dans lequel chaque lettre débute par une introduction (une présentation, puis des récapitulatifs ou des précisions) et qui se termine par une explication de l’arrêt (souvent en plein suspense) de la lettre, des promesses sur ce qui va suivre, les deux encadrant un récit le plus souvent introspectif. De prime abord rien à voir avec un roman, à la rigueur nous serions plus proches de la forme journalistique évoquée plus haut. Toutefois, si en apparence le tout peut paraître décousu, il n’en est rien, la mention au chapitre 2 de certains événements qui se produire bel et bien (mais pas avant le chapitre 6 ou 7) nous montre à quel point Marivaux construit ici un récit pensé et réfléchi qui n’obéit pas au dictat des hebdomadaires.

Ainsi se présente devant nous un roman qui épouse les formes et les attentes de son époque aux mains d’un auteur qui a déjà su jouer de cette posture. La voix de cette femme n’est pas seulement là pour établir une « vérité  narrative », pour consolider le pacte avec le lecteur, elle est s’exprime également en tant que femme. Ce fait est d’autant plus important que c’est ce féminisme, on pourrait presque écrire « cette revendication féministe », qui apporte l’originalité la plus frappante du récit. Il s’agit d’une femme dont le parcours est terminé (au sens où elle a trouvé une position sociale et, on peut le penser, l’amour) qui s’adresse à une autre femme, pour parler la jeune fille qu’elle fut, une jeune fille qui née sans nom (et l’on se doute que naître « anonyme » à l’époque c’est naître sans rien, sans titre, sans possibilité d’exister en dehors du peuple et de la rue qu’importe le fond de l’âme) connaîtra l’amour mais saura également se « choisir » une nouvelle mère. Un propos qui ne s’arrête pourtant pas à un tableau de la « condition féminine » mais qui brosse un véritable portrait de femme. Marianne est une narratrice hors paire, elle maîtrise le rythme de son discours, ménage ses effets, se met à la place de son interlocutrice (de fait le lecteur se fait obligé de participer à l’action, sa lecture devient véritablement romanesque puisqu’il s’identifie tantôt à la Marianne jeune, tantôt à celle plus âgée, tantôt à la réceptrice des lettres… tout en gardant sa propre autonomie puisqu’il sait ce qu’il va advenir de Marianne). Ce qui est déjà une preuve d’intelligence suffisante, mais en prime elle donne à lire le récit d’une jeune fille complexe. Lire le roman d’un trait, sans marquer de pause véritable entre les chapitres, c’est prendre le risque de se priver de l’importance des fermetures et des ouvertures de chapitre, tout autant que de la « progression » du personnage de Marianne.

Si nous ne sommes pas encore dans un récit d’initiation, ce roman nous offre la possibilité de suivre l’évolution de Marianne. Au-delà des lieux communs (enlèvement, faux dévot etc) on peut voir la féminité de Marianne en action, loin d’être une victime passive d’un destin retors, elle se considère elle-même comme promise à un bel avenir, ce qui lui donne un caractère dynamique et frondeur, de plus elle prend très vite conscience (et instinctivement) de ses charmes, de sa coquetterie, de l’effet qu’elle a sur les hommes (elle n’hésite pas à attirer les regards, tout comme à tomber en larmes au moment opportun), tout en ne sachant que faire fasse aux tourments de l’amour. Un personnage beaucoup plus difficile à cerner qu’il n’y paraît. Si l’on ajoute à cela que l’action ne prend généralement place qu’en fin (et en début) de chapitre alors que la majorité du récit est composé d’introspections et de réflexions d’ordre psychologique. Cette incursion de la morale dans le récit mêle les perspectives, tantôt il est réaliste qu’une jeune fille succombe à ses émotions et analyse une situation en fonction des élans de son cœur, tantôt il paraît plus probable que les réminiscences du récit soit une reconstruction d’une personnalité plus âgée. Le matériaux romanesque, les lieux communs, disparaît régulièrement au profit d’une sensibilité et d’une émotivité complexe et variée (Marianne étant tout à fait capable de mauvaise foi par exemple).

Alors que le rôle (si je puis dire) de cette forme romanesque et de mystifier le lecteur par un jeu de faux semblant et d’apparence du réel, Marivaux semble prendre plaisir à jouer de ces attentes pour démystifier le monde qui l’entoure. Sous les apparences d’un récit donné comme vrai, mais dont le lecteur se doute de l’écriture romancée, et de rebondissements improbables Marivaux propose un échange verbal (devenu morceau d’anthologie littéraire) des plus marquants entre deux personnes du peuple (et le langage rend compte de ce populisme), ou encore une critique sarcastique des faux dévots d’alors. Si l’on songe qu’en prime la fin du récit proposera un nouvel enchâssement narratif qui sera un écho à la vie de Marianne (le récit d’une autre jeune femme au destin tout aussi tragique), on comprend que la mise en abime que propose Marivaux est autant une proposition esthétique qu’éthique autour de trames narratives romanesques du XVII.

Ceux sont tous ces éléments, et bien d’autres que je vous laisse le loisir de découvrir, qui font de ce roman un « classique », un ouvrage qu’il faut savoir aborder dans l’écrin de son époque pour en saisir (en partie du moins) les subtilités.

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