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Claude-Levi-Strauss-d-Emmanuelle-Loyer

Il serait inconvenant de parler de la vie de Lévi-Strauss, et évoquer son œuvre suppose d’en avoir les moyens, autrement il faut bien se rendre compte qu’on ne fait que l’égratigner, que lui porter atteinte, qu’on en parle pour de mauvaises raisons. Alors même que j’évoquais « race et histoire », je savais que cette courte incursion serait au mieux veine, au pire mal comprise. C’est un des avantages du net à croire, à espérer, la gloire d’un certain anonymat. Finalement à voir les autres se débattre dans la réalité de la vulgarisation populaire (comment parvenir à ne pas faire trop de raccourcis sans devenir professeur, sans perdre de la valeur à ses propres yeux ?), on peut s’estimer heureux de dire des conneries dans les coins les plus reculés du net, là où quelques uns ne vous trouvent que par des ricochets malheureux.

Parce qu’il aurait fallut que j’évoque l’anti racisme « biologique » de l’après seconde guerre mondiale, les revendications racistes effectuées pendant la colonisation pour justifier ces dernières, puis les revendications tout aussi biologiques mais cette fois communautaristes qui ont pu fleurir ces dernières années. De fait, cela reviendrait à aborder la notion de relativité culturelle, une notion évidente sur le papier, mais difficile à accepter quand on doit la pousser dans ses retranchements tant elle réclame de prendre conscience (pour le dire ainsi) de ses habitudes, de ses schémas, de ses structures de pensées, de les jauger afin de les oublier sans les sacrifier pour autant. Lire cet auteur c’est admettre que l’ouverture d’esprit n’est pas qu’une gentille bénédiction proprette, c’est une histoire de paradoxe, d’ambiguïté et de complexité.

Parler de cette biographie (louée ici et là par les « spécialistes ») c’est parler de cet aspect (la complexité) de Lévi-Strauss, c’est se demander si Emmanuelle Loyer allait parvenir à nous faire saisir (comprendre serait présomptueux) les facettes de son sujet. Autant je me méfie comme de la peste des sorties littéraires, des plateaux tv, des hommages bien sympas qui comme par hasard correspondent à la sortie d’un objet à vendre, autant il faut admettre que certaines nouveautés font du bien. C’est le cas de cet ouvrage. L’auteur n’élude pas la question de l’intimité, elle parle des femmes et des enfants de Lévi-Strauss, mais elle maintient à distance respectueuse les complications personnelles qui nécessiteraient des prises de positions (on pensera au ton adopté par l’auteur du « roman » autour du frère de Simenon et à la polémique qui s’en suivie) ou de longues et laborieuses explications. En revanche, elle nous propose de resituer le chercheur dans une généalogie et une éducation atypique, de comprendre en quoi ces dernières ont pu aider à forger un destin aussi singulier que le sien. Car lire Lévi-Strauss c’est accepter la figure tutélaire du grand sage de la fin du vingtième siècle, celui adoubé par les autorités aussi bien que par les médias mainstream, c’est accepter aussi que ce sage là ne le fut pas toujours qu’il a su forger une enclave de recherche assez égoïste et particulière au sein des institutions, autant qu’il a su faire preuve de piquant à l’encontre de certains courants ou de certaines pensées toutes faites, c’est aussi et surtout accepter de se plier au jeu de la compréhension laborieuse. Parce qu’avant tout lire Lévi-Strauss c’est refuser le jeu de la gentille analyse contextuelle vite fait pour assurer une bonne note ou un cours en trompe-l’œil ou un édito que l’on veut pamphlétaire ou satirique alors que l’on a rien sous la main (enfin rien d’autres que le gentil diplôme gentiment distribué par la gentille école hors de pri… hum…je m’égare), c’est refuser le « travail » rapide, la lecture en diagonale pour répondre à des questions par cœur pour mieux se plonger dans le labeur, la fatigue de la compréhension, de l’intégration (et non de l’acceptation, Il ne s’agit pas d’être « d’accord » ou non avec ce type de penseur , il s’agit de s’y confronter et de ne pas en sortir indemne, s’élever en chantre ou en ennemi c’est essayer de construire sa propre gloire à peu de frais, le terrain ayant déjà été défriché).

Or Emmanuelle Loyer parvient parfaitement à saisir cela, à saisir ces facettes, ces postures, ces identités. Son approche stylistique est neutre (du moins suffisamment pour ne jamais tomber dans l’exercice de style, on laissera cet amusement –parfois intéressant- aux futurs travaux sur l’ethnologue) et surtout elle a le souci de nous guider. La structure de l’ouvrage est précise, claire, rappelée en début de chapitre, ce qui est un plus non négligeable quand on voit la quantité phénoménale de documents qu’elle a dû brasser pour parvenir à écrire cette biographie. Les références sont nombreuses, constantes, les sources variées et riches, ce qui nous donne à lire une somme vertigineuse et accessible à la fois, une somme dans laquelle rien ne semble gratuit, inventé, reconstruite ou devinée, donnant à l’ensemble un parfum de tableau réaliste. On comprend très vite que si un tel axe de travail a pu voir le jour c’est parce que Lévi-Strauss conservait une grande part de ses écrits (notes, correspondances, conférences etc). Ainsi la matière originelle de cette biographie en est également le secret. Tout complexe, changeant, arpenteur qu’il fût Lévi-Strauss était un homme de grande rigueur.

Bien évidemment, et c’est là l’un des points forts de l’ouvrage, la trajectoire de cet homme nous permet de saisir un siècle de réflexion, de pensée, de changements sociaux, politiques, économiques et intellectuels dans le monde des idées, de percevoir combien sa présence fut (pas uniquement dans une perspective symbolique rétroactive) décisive pour l’orientation de l’ethnologie. Bien évidemment aussi on peut mesurer combien les inflexions qui furent les siennes ont eu un impact non négligeable sur ses confrères et sur un pan tout entier de la culture, jusqu’à avoir des conséquences dans notre perception de « l’autre ». Mais, c’est la permanence d’un esprit, sa cohérence qui m’ont le plus marqué, qui m’ont le plus séduit, Emmanuelle Loyer ne s’égare jamais dans des digressions pompeuses ou généralistes sur « la pensée d’une époque » de fait elle s’attarde sur la construction (et le cristallisation) du point de vue de Lévi-Strauss sur le monde. C’est bien ce point de vue que l’on découvre puis que l’on accompagne tout au long d’une vie.  Un point de vue qui évoque (le militantisme, la guerre, la nécessité de la diplomatie tout autant que la régularité), qui effleure, qui suggère et qui montre que la voie tracée pour droite et rectiligne qu’elle puisse paraître n’est pas exempte de turbulence, de trémolos, d’affaissement et de rebondissements. Celui qui semble être une pierre de voûte indéboulonnable de la pensée du XXième siècle n’est pas issue d’un sérail précis, il ne procède pas d’un itinéraire tracé à l’avance.

Autobiographie lumineuse qui ne refuse pas l’obstacle de la complexité et de la densité, cet ouvrage respire le respect (et non la fausse distanciation, ce n’est pas l’auteur qui indique les points litigieux ou qui impose une morale, elle ne transforme pas le portrait en parabole, c’est au lecteur de se forger sa propre trajectoire, de se demander ce qu’il reconsidère de l’œuvre (s’il l’a déjà lue) ou ce par quoi il va commencer (s’il compte la découvrir)). De plus, elle évite les interprétations de tous bords (pas de psychanalyse toute faite, mais une utilisation astucieuse de l’outil et des références, étrangement cela rappelle les écrits de Benoit Peeters sur les bijoux de la castafiore dans cette manière d’utiliser l’outil sans le corpus… et cela fait un bien fou). Une fois la lecture achevée on évalue à sa juste valeur le travail accompli (véritable tour de force, qui parvient de plus à évoquer les « avancées » des recherches du scientifique dans ses domaines respectifs sans jamais perdre le fil du récit) par Mme Loyer.

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