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C’est facile, pas besoin d’une carte des usa, pas besoin de carte du tout en fait, vous cherchez quelques secondes, enfin vous laissez le soin au moteur de recherche le plus proche de faire le sale boulot pour vous, et vous tomberez sur la petite autobio de présentation de l’auteur présente sur le site de l’éditeur (français, dans les autres langues je ne sais pas), vous prenez quelques secondes de plus (s’il vous en reste suffisamment sur votre compte anonymous citizen I’m not a terrorist fournit par le comite de surveillance du gentil état de droit qui nous gouverne là tout de suite maintenant) pour découvrir qui est Jake Hinkson, et je pense que vous aurez fait le tour de l’auteur, de l’oeuvre et de ce qu’il faut en savoir. Si, par malchance, vous êtes un tantinet perspicace vous aurez deviné la fin de l’oeuvre.

A se demander ce que vous faîte encore ici, personnellement je suis du genre à me renseigner sur les livres après les avoir lu, c’est plus sain pour l’état d’esprit et pour la lecture, donc pour la vie. Je fais confiance à mon instinct, à quelques revues spécialisées et à mon génial libraire (que j’aime d’amour, car même quand il n’est pas là il laisse des petits mots à côté des livres pour dire « ça c’est bien biscotte ça cause de ça et pis de ça aussi un peu » du coup on n’est jamais perdu, en prime il ne dévoile jamais l’intrigue ou la fin ou les références, il est fort, bien plus que moi, faudrait que je vous le présente un jour mais je suis du genre jaloux et possessif).
Mais une fois que vous aurez lu la bio du monsieur, vous n’aurez pas un long chemin à faire, disons le temps qu’un litre de thé vert passe de vos papilles à l’urgence de votre vessie, pour vous rendre compte que nous sommes en plein purgatoire, voire dans l’expiation ou, pire encore, dans la compassion. Si la case « je fais de l’autofiction » ne vous branche guère, il suffit de lire le quatrième de couverture, d’avoir lu un ou deux Jim Thompson et vous n’aurez, donc, plus besoin de ne rien lire. Franchement, parfois le monde de la communication -je dirais bien de l’édition, mais il s’agit bien de communication c’est comme cette dame du marketing qui causait du « savoir faire dans le tranchant » d’Opinel, mais du manque de couleur du produit, perso quand j’ai besoin d’un truc léger et fiable (entendre : qui coupe) dans ma poche je me fous de sa couleur girly, le propre de la communication finalement c’est de parvenir à nous faire croire que l’on a besoin d’avoir des goûts dans tous les domaines, de nous vendre de l’immédiateté pulsatile, de nous faire croire que nous vivons la même vie qu’un éphémère… mais je sens que je m’égare.
Le plan com’ de l’ouvrage et si bien foutu, qu’à lire la première partie, une vingtaine de pages tout au plus, j’en étais déjà à vouloir deviner la fin, il a fallut que je me foute des claques à coup de poêle à marron pour arrêter de réfléchir en scénariste de série tv, à vouloir légitimer chaque action, chaque geste, à rendre tout crédible on en finit par pondre la saison 2 de broadchurch, c’est vous dire le fond de l’abîme.
L’auteur est un religieux repenti, il en a gros sur la patate, il exorcise son moi, son ça et toute ce qu’il est possible de se trimballer comme pulsion de vie, de mort, de sadisme, de torture dans un court roman noir mettant en scène un personnage religieux faisant sa confession, sur un ton proche du Jim… enfin vous avez compris.

Mais à tout dire, on ne dit rien, ça déborde de sens, ça limite un tracé en pointillé pour boucher alzheimer ou alors ça revient à prendre le lecteur pour un imbécile, j’ai du mal à me décider.

Parce que ce livre est autre chose. Forcément si on vous le vend comme tel, vous le verrez comme tel, c’est la force de la publicité (et je vous en supplie ne croyez pas que ça ne marche pas, le seul remède contre la publicité c’est de la couper entièrement, définitivement, si vous ne croyez pas que la pub marche, je vous conseille un tour au rayon yaourt de votre hypermarché le plus proche, on rediscutera marketing et consommation de masse une fois que vous serez remis de votre quadruple pontage coronarien).
Ce bouquin est forcément autre chose, puisqu’il appartient au lecteur. Donc, si le lecteur n’est pas contaminé on peut espérer qu’il lise autre chose que la brochure produit à cet effet (non parce que bon un plan marketing si bien ficelé pour vendre un ouvrage de 250 pages fallait oser, si c’était un livre à énigme il devrait carrément donner le nom du coupable dès le début).

Donc, je n’ai pas eu d’écho quant à la vie de l’auteur, l’aspect Jim Thompson m’a touché, mais bon j’ai aussi pensé à Lansdale ou à la conjuration des imbéciles, et si je m’écoutais j’en serais à me dire que j’ai eu tout faux. Damné que je suis!

De fait, je vais m’en tenir à Lansdale, pas vraiment à un comparatif sinon autant donner dans la dissertation universitaire et là j’ai pas d’anti rouilles sous la main. Là où Lansdale (entendons-nous bien, il est évidemment que l’ombre de Thompson fait plus que planer en ces pages toutefois vous aurez compris que je trouve l’évidence trop… évidente justement de fait je fais semblant de prendre une autre voie pour finalement vous dire la même chose que j’aurais dite si j’avais parler de l’ouvrage directement, un mécanisme peu subtil mais qui a le mérite de l’exemple éclairant, enfin aussi éclairant que peut être l’être un scout muni d’une boîte d’allumettes mouillées) propose des loosers à la dérive, des figures issues autant du noir que du grand guignol (ou des foires aux freaks), une succession de saynètes cocasses, lascives ou bordéliques en guise de faire valoir d’une intrigue souvent poussive (il y a de l’ironie dans cette description) et derrière cette farce potache se glisse une réflexion assez subtile sur le genre humain, sur les désirs des uns et des autres. Ça parait un truisme d’énoncé une telle évidence, mais on remarque que nombre de bons romans noirs repose sur le postulat de celui qui joue à l’idiot ou (et c’est souvent la même chose) de celui qui soudain décide d’en avoir marre de voir son chef stupide essuyer ses bottes sur sa fierté et le trucide sans autre forme de procès. Souvent je pense à cette réflexion que l’on trouve dans un très bon roman de Raul Argemi (en gros)  » à force de faire semblant de perdre, tu vas finir par perdre pour de bon ». Il y a la flamboyance dérisoire et pathétique mais ô combien attachante du looser dans ces romans là (on pensera aussi à quelques romanciers français qui aiment également ce genre d’anti héros assumés, de personnages qui se souviennent que Charlemagne pleurait et que les héros de Chandler s’en prenaient plein les dents, donc que pour être viril il ne s’agit pas d’humilier son voisin).

Or, ce que l’auteur propose ici, ce n’est pas le portrait d’un de ces loosers. Disons que le portrait, comme la situation d’énonciation, se passe en deux temps. On passe d’un récit à la première personne mettant en scène un truand à le petite semaine, au récit de sa victime -encore à la première personne, ce qui double les interlocuteurs mais ne masque pas vraiment l’auteur nous en conviendrons- qui se veut plus plaintif mais pas aussi plus opulent. Le deuxième portrait n’opère que peu de description au départ, on sent que le narrateur cherche à capter l’attention de celui qui l’écoute, les situations sont banales, un jeune homme frappé et victime née se voit un avenir radieux et riche au sein de l’église, il finit par tomber amoureux et par devoir mettre en place un plan d’action pour parvenir à ses fins, puis au fur et à mesure que la situation se dégrade, que les choses s’enchainent, que l’interlocuteur est ferré alors les descriptions prennent plus de place, le style quitte peu à peu le simple discours direct, tranchant et caustique (et marrant) pour s’enfoncer dans la noirceur abyssale d’une petite ville minée par la corruption, l’affairisme et la pudibonderie de quartier. Au fil des pages on assiste à une révélation, au départ victime expiatoire le narrateur se veut intransigeant avec lui-même, il explique en s’excusant, passe les termes d’un contrat de lâche, il n’assume pas ses actes, mais il devient sérieux et finit même par se prendre au sérieux.

C’est là, la différence avec Lansdale, cette prise au sérieux, cette révélation, ce changement brutal de focale cherche à donner un sens (du moins une direction) au récit. Bien évidemment on ne quittera jamais vraiment le mode caustique, mais l’ouvrage cherche tout de même à tirer à lui une part moralisante. Ainsi, si au départ on peut parler d’accident et de manque de chance, de looser que l’on croise, la rencontre avec la vieille grand-mère folle est de l’ordre du miroir de l’âme, on pensera également au discours sur l’idolâtrie qui là aussi prend du galon avec l’arrivée du même personnage de femme abjecte ou avec le quasi culte que le personnage finit par se vouer à lui-même.
De fait, la situation va en empirant sans doute en parti parce que le héros prend conscience de sa nature profonde, que le regard qu’il jette sur le monde prend de l’ampleur, que son discours quitte la forme de prêche pour celle du roman.

C’est sans doute parce que tout cela est trop visible, bien plus visible que les éléments autobios ou d’hommages, que le roman à du mal à tenir la longueur comme on dit. Tous les éléments sont présents, pour nous faire passer un agréable moment, pour poser sur le monde un regard dur et implacable, pour engendrer un personnage capable d’encaisser et de recevoir une telle noirceur, mais il manque le sel d’une intrigue, il manque, à mon sens, de l’implicite. Ainsi que le personnage de l’adolescente soit décrit avec des soubresauts et des revirements émotionnels de façon si explicite, cela se comprend et colle parfaitement à son rôle, mais que tous les protagonistes soient comme engoncés dans leur utilité littéraire, cela renforce trop la posture du narrateur, ne lui donne que peu de marge de manœuvre pour nous surprendre, pour nous laisser estomaquer.

Un bon roman pour cette collection de neonoir, mais je doute qu’il supportera longtemps le passage du temps car il lui restera peu de choses à dévoiler.

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