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Lorsque l’on vous vend une anglaise qui écrit de bon livres, plébiscité par la communauté lesbienne mais pas uniquement, que l’on adapte à la télévision britannique, qui apprécie la fin du 19ième et le début du 20ième, un temps narratif lent, une prison et du spiritisme… difficile de résister. Une fois l’ouvrage terminé l’on se dit que l’on a bien fait de ne pas résister.

Cet ouvrage narre l’histoire mélancolique d’une jeune femme de haute extraction qui décide de rendre visite aux prisonnières en tant que dame patronnesse. D’emblée on image une jeune vieille fille malheureuse au milieu d’une famille pimpante, essayant de tromper un ennui de riche dans la contemplation des misères sociales, on image (ou on lit la quatrième de couverture) l’attirance naissante et trouble avec une, mystérieuse, prisonnière. On s’imagine tout cela, et l’on a bien raison. Ce qui charme très vite dans ce roman c’est sa temporalité, on suit un journal intime rédigé sans compromis ni faux semblant par une jeune fille intelligente, dévastée par la mort d’un père qu’elle adulée (et qui semble-t-il était le seul à la reconnaître), abandonnique. L’héroïne prend le temps de décrire avec force détails sa vie funeste et lugubre, le tout au compte goutte. Funeste car l’anniversaire des deux ans de la mort de son père passe avant le mariage de sa sœur ayant eu lieu la veille. Lugubre car elle n’aura de cesse de décrire la prison dans laquelle elle officie. Comme elle se parle à ‘elle-même, on pourrait craindre une forme de ton faussement épistolaire à destination d’un lecteur.journal complice, il n’en est rien. Timide, honteuse, ayant besoin d’avoir à raconter des événements pour se livrer (tout en étant d’un cynisme acerbe et sauvage, preuve de son intelligence, ce qui ne retire rien à une forme de naïveté) elle ménage, malgré elle, des silences, des non-dits qui nous laissent dans l’attente.
S’installe très vite, une langueur, une lenteur malveillante. Il ne faut pas s’en laisser croire, nous ne sommes pas dans les hauteurs des sœurs Brontë, dans une poétique de l’esseulement vaporeux et ouaté (ce qui n’est pas un mal). Nous sommes dans le chloral que l’on donne aux dames, dans une féminité que l’on cloisonne (une thématique superbement portée tout au long du roman), dans un brouillard omniprésent qui opacifie l’existence, dans une identité qui se cherche (le passage ou la narratrice passe une heure à regarder dehors ne rappelle pas Proust, mais l’angoisse sourde que l’on rencontre dans les romans gothique).
Nous pénétrons dans le roman alors que l’héroïne pénètre dans une prison pour femme, quel beau programme. Si au départ j’avais peur que cet épisode donne lieu à un passage descriptif et explicatif de quelques dizaines de pages pour ancrer le climat et le parallèle avec l’état d’âme de la narratrice. Si c’est bien le cas pour le parallèle, la prison se révèle être une entité plus grande et plus complexe qu’on ne pourrait le croire. L’auteur n’en fait pas qu’une matrice pour son autre personnage féminin (qui elle a perdu une figure tutélaire… maternelle), chaque voyage de Margaret est l’occasion de découvrir un peu plus quelques pensionnaires, de nouveaux endroits, de nouveaux rites, de nouveaux fonctionnements de l’institution. En arrière plan nous sommes invités à nous interroger sur la place et l’intérêt de la prison dans une société (de l’époque mais pas uniquement). Comme le dit si bien une prisonnière, si au début les privations amènent à la réflexion et à la remise en question, l’envie d’en découdre, de recommencer (en mieux) reprend le dessus. Des considérations qui se superposent à celles de l’époque (toujours la place de la femme mais pas uniquement, la justice est elle aussi mise à mal, dans une « tradition » victorienne pourrait-on dire car cela accentue les aspects mélodramatiques du récit). En donnant vie à une telle entité, l’auteur nous enferme dans un monde sans lumière, froid, à l’humidité pénétrante et pesante, aux couloirs lugubres aux allures d’impasses, aux gardiennes sévères et intransigeantes.
Difficile de donner une image plus brutale de la société de l’époque et des émotions qui rongent l’héroïne.
Si elle n’a rien d’extraordinaire pour l’époque la thématique du spiritisme se déploie sur une note suave douce-amère d’aneth (une suavité longue en bouche, toujours synonyme de regret à venir). Loin des effets de manche et des tours de passe passe, le roman prend garde à ménager l’imaginaire, à glisser des références, à user d’un vocabulaire spécifique (sans lourdeur).

Là, vous me direz que tous les éléments sont réunis pour faire un bon roman, pour dépasser les attentes « basiques », pour proposer un traitement ambitieux et réussi, et vous aurez bien raison. Parce qu’il aborde et use de tous ces éléments avec parcimonies et savoir faire cet ouvrage s’impose comme un monument de sensualité malsaine (l’angoisse et la féminité s’enlace en une forme aussi esthétique que choquante).
Mais le roman ne se situe pas là.
En effet, tout cela est cohérent, musical, superbe (et je vous assure que j’en parle très mal, car au final le seul « reproche » que l’on peut faire à cet ouvrage c’est d’avoir une structure subtile qui camoufle un peu un style peut-être trop en équilibre entre épure et surcharge. En étant moins proche du lecteur ou au contraire en enfonçant le clou d’un gothisme plus assumé, cela prendrait une ampleur… démoniaque) cela tourne autour de l’identité. Les entrées dans le journal intime sont littéralement hantées par les souvenirs de Selena. De même si la relation prend une tournure vague (au sens de Valéry) car l’on se demande si cette dernière cherche à « corrompre » sa visiteuse, si elle est elle-même dupe, corrompue, naïve ou folle ; son influence (bien réelle) agit sous forme de rhizome auprès de la narratrice. Elle n’est pas directe, mais au fil du récit sa présence contamine la vie d’Aurora au point de se substituer à la sienne. Dès lors, vous l’aurez compris, la folie guette dans l’ombre.

Au croisement de la littérature blanche, de la littérature de genre, des références victorienne et gothique sans jamais tomber dans le pastiche, ce roman s’insinue dans les creux de notre imaginaire (pourtant déjà bien rempli de livres de qualités).
Allez savoir pourquoi je conseillerais de lire cet ouvrage entre deux Christoper Priest.

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