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Finalement, avec le recul (le temps qui passe et les lectures qui s’accumulent) je m’aperçois que l’impression de « trop plein » perçu dans sinatra dans le mixeur devait être due à son aspect caricatural sans le vouloir. En ne possédant pas une once de pastiche mais plutôt une accumulation amphigourique de procédés ce livre m’est finalement trop gentiment passé au travers, je devrais être de bon poil. C’est la lecture de ce Cassandra qui m’a fait me rendre compte de ma gentillesse de jugement.

Cassandra n’est pas un livre exceptionnel, c’est un bon livre ce qui est déjà énorme. C’est un livre qui assume ses partis pris, ses références autant que ses impasses sans chercher à les masquer derrière un ton provocateur ou ampoulé. Bien évidemment, il est toujours possible d’en faire trop, d’aller lorgner du côté des blockbuster, d’accumuler les moments de bravoures tout en restant dans une norme qualitative acceptable, mais difficile d’attendre de la tendresse de la part du lectorat attaché à cette nouvelle collection de Gallmeister. On attend de la qualité. A y revoir de plus prêt de me demande de plus en plus le pourquoi du comment de cette collection, le format et le prix pratiqués ne cessent de m’étonner, car, de fait les couvertures noires de leur format de poche proposent déjà pas mal d’oeuvres diverses et certains des titres néo-noirs n’y dépareilleraient pas. Enfin bref, cessons là ces considérations inabouties sur le milieu de l’édition pour en revenir à ce qui nous intéresse.

Cassandra est un livre noir, simple et besogneux, qui s’assume. On y retrouve deux potes pleins de muscles de tatouages, des brutes videurs de bar amis jusqu’à la mort, un passé commun en orphelinat/maison de correction, des amis plus éloignés mais encore plus fous et plus caricaturaux (le nerd forcément génial et forcément cliché d’autiste social parano, et le maniaque des armes sociopathe), forcément le ton est old-school on évite les nouvelles technologies on frappe son ami dans les burnes on boit cul sec au réveil mais on reste un grand sensible à l’intérieur, les ruelles sont crades et couvertes de junkies, les flics sont nuls ou véreux ou junkies, les politiciens n’ayant toujours pas finis au fond d’un asile comme le prophétisait la chanson ils sont forcément riches et méchants, la mafia traine pas loin avec son tueur à gage mythique, il y a de la bagarre, de l’humour et comme le tout propose une dose de snuff movies et de jeune adolescente fugueuse c’est tout juste si on a pas rappelé le Nicolas Cage de 8mm… heureusement l’auteur semble avoir plutôt vu Luther avec Idriss Elba (le mec qui fait se retourner les uns et faire pipi sous eux les autres quand il entre dans une pièce et dont on se rappelle plus pour l’indépassable The wire que pour le truc dans l’espace tout à fait pas crédible).
Et encore, si cette flopée de clichés du genre ne vous suffit pas, vous en trouverez plein d’autres à l’intérieur. C’est bien simple, à moins que ça ne soit votre première danse, vous avez déjà lu et vu tout cela mille fois.

Mais alors, qu’est-ce qui différencie ce genre de volume de celui avec le mixeur et le chien ? Et qu’est-ce qui fait qu’on le termine avec un certain plaisir ?
Sans doute son manque quasi total d’ambition.
Si Pike, par exemple, ne déborde pas d’originalité, il a pour lui son ton original. Il en va bien souvent ainsi avec les polars noirs ces derniers temps (pas tout le temps, et encore heureux mais tout de même). Ce n’est pas le cas ici et c’est trop le cas pour d’autres. Trop, car à force de vouloir tirer sur la corde, à force de vouloir camper des personnages clichés, le pastiche n’est jamais loin.
Cassandra se situe entre les deux, c’est un travail suffisamment bien fait et respectueux pour ne tomber dans les travers de l’ambition dénuée de talent, sans être non plus trop académique pour être ennuyant.
C’est un bon livre, car c’est un livre honnête.
Toutefois, à la fin de la lecture, il reste plus que ça, plus qu’une accumulation de clichés bien ficelé. On se souvient (surtout) des bonnes idées, de leur apparition légère et subtiles.

Le narrateur a beau être cliché, il donne à l’ensemble une certaine causticité. Ainsi il se targue d’être une montagne de muscle, avant de préciser qu’il est cultivé, il n’aime pas se servir des armes, passe son temps à refouler des émotions alors que ses amis lisent en lui comme dans un livre ouvert, ce qui amène un décalage bien vu et souvent amusant. Car le coup de la grosse brute tendre à l’intérieur qui refuse de pleurer ça ne marche qu’un temps, mais on y croit finalement plus quand on s’aperçoit que ce « numéro » n’est pas si intérieur que ça, que la psychologie du personnage, ses problèmes liés à l’enfance, sont accessibles aux autres… de fait ses moments de fragilités -il rougit devant les filles, entre autres- en sont plus crédibles. Voici un personnage bâtit sur du déjà-vu, l’enfance malheureuse à laquelle des flashbacks nous donnent accès, qui se révèle pourtant plus intéressant que cela, qui porte son passé comme un fardeau sans pour autant être « dans sa bulle ».

Autre personnage intéressant, celui de Cassandra. Là encore son cas n’est pas original, mais sa fugue, sa rage, son incompréhension, sa vie sont biens campés et on se prend rapidement d’affection pour elle, on a envie de la retrouver. Il n’est pas évident de réussir à écrire sur l’adolescence ( personnellement le talent de Rowling s’arrête au moment où Potter devient adolescent, par exemple), du moins à rendre crédible et palpable des personnages dont on imagine qu’ils sont toujours dans la démesure (il suffit de voir la course à l’exagération de la série skin). Bien que peu présente , j’allais écrire  » à l’écran » mais nous reviendrons sur cet aspect après ce paragraphe, cette jeune fille parvient à émouvoir le lecteur par son côté brutal et peu approfondi. C’est l’une des forces de l’auteur d’avoir compris que quitte à employer des personnages caricaturaux autant ne pas les développer et laisser ainsi libre court à l’imagination du lecteur. Procédé basique mais efficace dans ce cadre là.

On le comprend aisément, entre un point de départ prétexte, des personnages assez creux et pas mal de clichés, nous sommes presque dans une posture cinématographique. Et ce ne sont pas les moments de « j’ai conscience de la situation que je suis en train de vivre » avec punchline à la clef (qui sont efficaces la plupart du temps) qui parvient à nous sortir cette idée de la tête. Heureusement, là encore, l’auteur sait où il va. Il ne cherche pas à faire trainer les choses, ne s’embarrasse pas de moments « forts et dense » ou de procédés visant à ralentir la narration. Les scènes s’enchainent à un rythme soutenu, aucun faux rythme ne s’installe, les dénouements sont rapides on peut passer à la suite sans complexe ni tension. Pour le dire autrement, visuellement le film serait rater car engluer dans trop de raccourcis on le prendrait pour un film d’action sans âme, ce qui en fait le charge c’est son refus de trop en faire, de se démarquer.
Alors, on pense indéniablement au duo de Himes ou de Lansdale, en moins « minable » ou « social » ce duo là fonctionne sensiblement sur les mêmes principes d’écritures. D’autant que l’auteur laisse des parts d’ombres (sans doute pas pour une suite), des mystères, des points à éclaircir, au fil de l’action on en sait plus mais on ne sait pas tout.

Un bon livre pour les amateurs.

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