Mots-clefs

, , ,

Vostok_Kloetzer_Lunes_d-encre_Denoel

On en attend du lourd. À la lecture des avis ici et là, du dossier de Bifrost, de la couverture, j’ai eu envie de lire ce livre, de me le procurer séance tenante (sans même prendre la peine de lire le précédent qui se situe dans le même univers), j’en attendais du lourd.

On en attend du lourd et franchement lors des premières pages j’ai senti sur moi la pesanteur des clichés.

Mon dieu, dans quoi m’étais-je fourré ?

Certes, l’idée d’un futur pas si lointain avec un traitement du développement de la situation pour les cartels, est bonne. Certes la jeune héroïne a du charme. Mais enfin, il faut admettre que le passif ne fait pas dans la discrétion, les sources d’inspirations toquent à la porte pour réclamer leur dû. Ça sent le parcourt initiatique à plein nez, ça sent l’aventure sur fond de lien familiaux et puis surtout, surtout, ça sent the thing et abyss. Qui ose encore faire ça ? Je veux dire rameuter sous un plume un imaginaire plombé du poids de la traçabilité. Ça sent l’hommage appuyé et lourdingue, le pastiche bancal (parce que même pas drôle) ou le manque total d’inspiration et d’investissement. En prime, le coup de la base russe dans les glaces, avec carottes glaciaires et « secret » à la clef, ça se devine au premier coup d’oeil. Sauf que, (bon au moment où on lit un article un peu tranchant et qu’arrive un « sauf que », on se dit que va suivre  une foultitude de bons points, qu’il s’agit là d’un truc éculé. C’est effectivement le cas, sauf que j’avais vraiment une impression de lourdeur lors des premières pages, donc le « truc » reflète aussi mon changement d’attitude) j’ai tenu le coup, sauf qu’un élément me retenait de sauter en marche.

Je pourrais dire le style, mais c’était autre chose. Non pas que le style soit mauvais, mais il n’a retenu mon attention que plus tard. En fait, c’est l’ambition du projet. Le traitement est linéaire, droit dans ses bottes, il avance étape par étape, sans grande surprise, enchainant les moments trépidants, les énigmes, les non-dits et les rebondissements avec une certaine régularité, mais un élément m’a titillé. Le nombre de voix. On soit l’héroïne, son frère, un ghost et une vieille chercheuse soviétique, il ne s’agit pas de donner plusieurs versions d’un même fait, mais de raconter des histoires, de montrer des points de vue sans vraiment chercher à les mélanger, à les faire se rencontrer. D’ordinaire, on a droit à deux intrigues qui finissent par se rencontrer, à des personnages qui finissent par confronter leurs opinions, par se comprendre (ou à mettre fin à la tension entre eux), ici ce n’est pas le cas. Enfin disons que lire un chapitre concentré autour du ghost est étonnant, sa vision restera hermétique aux autres, le lecteur n’en sera guère plus avancé. De même le journal de la scientifique russe ne fait pas avancer l’action. Dès lors, on se dit que c’est « bateau », attendu, déjà vu mais que c’est bien raconté, que l’effort d’écriture est ici, dans ce souci des personnages parce qu’ils ont à dire, à faire, à raconter. J’ai donc commencé à quitter un peu les « images » du récit pour me concentrer sur les personnages. C’est la scène où le dur à cuire de service, le tueur à gage, génial et implacable, qui avait commencé à se montrer nerveux dans une base coupée du monde, pète un plomb qui m’a définitivement conquis. Je voyais arrivé le « méchant à la tremblote et devient parano » d’abyss, et l’auteur a la bonne idée de dynamiter cette attente, de proposer autre chose.

Finalement c’est là que se situe le charme de se ce roman, il suscite des attentes, des images fortes, un lourd sentiment de déjà vu, de redondance du type « on ne sortira jamais des schémas narratifs habituels », pour au fur et à mesure nous amener ailleurs. Je n’avais pas tellement apprécier Spin pour cela, je n’avais guère accroché aux personnages, mais surtout l’originalité première du propos semblait se diluer au fil des pages, alors que là ce fut le processus inverse. Bien évidemment, il existe quelques passages obligés pour maintenir la tension, mais Laurent Kloetzer détourne habilement les codes du genre pour nous proposer autre chose, pour nous amener à regarder ailleurs (un peu comme le fait Vassili d’ailleurs). Le gros background scientifique du roman aide à ce dépaysement, on sent qu’il s’agit d’un travail sérieux, précis, qui a demandé des recherches et une mise en place minutieuse et pas uniquement un joli copié collé de wikipédia. En fait, la distance entre les héros et leur monde de départ est vraiment bien géré, car cela a engendré des attentes vis à vis des personnages et du lecteur et qu’au fil des pages, des pannes et de l’isolement, ces enjeux disparaissent corps et bien. Il n’y a pas d’horreur, pas de monstruosité, de menace étrange, mais une inquiétude pesante. Ce décalage permet un travail plus poussé sur quelques personnages (Leo en tête) et là encore il s’en sort à merveille, on se prend au jeu de la survie, des silences (dois-je dire, partager ce que je devine ? Le savoir, l’intuition deviennent des armes dangereuses lorsque la survie d’un petit groupe est en jeu) et des errances de cette gamine hors norme (hors norme, parce que si l’on commence avec un personnage qui a du cran et qui est loin d’être bête, elle gagne en maturité et nous échappe du même coup. C’est un parti pris assez rare que de construire un personnage aussi fort dès le début, de lui faire connaître des épreuves, d’amener de l’empathie envers lui tout en conservant une certaine distance avec le lecteur). Leo passe du statut de « gamine attachante » (qui tient de son frère) à celui de personnage ambigu. Là encore, il est intéressant de noter que si on la voit comme une proie (au sens sexuel du terme), son frère fini par éprouver à son égard une sorte de dévotion, alors qu’elle-même peine à se définir.

Au fil des pages, l’action cède la place à la science (pour le dire vite, c’est plus complexe), les notions de découvertes, de compromis, de budget font leur apparition, ce qui fait que le thème du réchauffement climatique ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe, il acquiert de l’importance et donne du sens au récit. Surtout que l’auteur évite les poncifs politiques, les débats médiatiques, les arguments des uns et des autres pour rester dans le cadre d’un propos (et d’enjeux) scientifiques (et pour ce que j’en sais, pour avoir un ami dans c’est le métier que d’aller percer des trous dans la glace pour y mettre le nez et des appareils étranges, c’est assez bien rendu et fidèle à la réalité). Le changement de perspective s’effectue en douceur, ce qui préserve l’intérêt de la lecture et du propos.

Autre élément narratif marquant, la « fin » propose un choix littéraire intéressante. Pas vraiment expérimentale (on reste dans un espace compréhensible ) mais traité avec suffisamment de savoir faire pour dépasser le simple exercice de style (type « j’ai vu la fin psychédélique de 2001 et je vais faire pareil, mais comme je n’ai jamais lu de nouveau roman ou d’auteurs américains type Burrough, ni même les surréalistes, ça va juste donner de la bouillie informe que je vais nommer « art » »).

Je ne connaissais pas Laurent Kloetzer (à part le dossier de Bifrost donc, que ce foutu magazine soit ici remercié de continuer d’agrandir ma pile de livres à lire, en toute logique je devrais mourir écrasé par cette dernière) et je suis ravis de trouver un bon auteur, un auteur qui aime raconter des histoires et qui le fait bien (franchement, en audio book ça pourrait le faire). Après, je comprendrais aisément que l’aspect scientifique de l’ouvrage pèse sur certains lecteurs, que les « petits détails » (les croyances de Juan – bien documentées également-, les émotions du ghost, le comportement d’irving assez complexe, la volonté de Vassili, le journal qui ne « mène à rien » en terme d’action… tout ces « plus » qui font une bonne histoire en fait, mais qui ne font pas souffler un vent épique dans les têtes) passent à la trappe pour quelques uns, mais franchement c’est de la bonne science fiction comme on aime en lire.

Publicités