Mots-clés

index3

Ne vous embêtez pas. Si vous ne connaissez pas Woolf et que vous cherchez une bonne porte d’entrée –comme on dit- ne vous embêtez pas à lire ces lignes, dirigez-vous sans plus attendre vers la traduction au Livre de Poche dudit ouvrage par Pascale Michon. Le travail est de qualité et en prime les notes vous en apprendrons bien trop.

L’avantage de ces notes de bas de pages est qu’elles me fournissent un angle d’attaque adéquat, sans elles j’avoue que j’aurais eu le plus grand mal à me jeter dans le bain d’une telle œuvre (car œuvre, chef-œuvre, il y a !). La traduction en elle-même m’a semblé de très bonne facture, le texte et son rythme bien mis en valeur (et ce n’est pas chose facile) mais je cherche encore l’intérêt de ces notes. Peut-être s’agit-il d’une édition « scolaire », si l’ouvrage est au programme de tel ou tel cycle ? Ou alors la politique éditoriale était de ne pas les mettre en fin de volume, du moins pour certaines ? Enfin, toujours est-il que quelques unes m’ont paru plus qu’osées.
Il est évident, pour un français moyen disons, qu’avoir des éclaircissements sur où se situe tel quartier de Londres, que tel nom propre fait référence à une équipe sportive ou qu’avoir des précisions historiques, peut avoir son avantage ; pointer du doigt les images récurrentes de l’ouvrage, expliciter les choix de l’auteur, donner le motif final de l’ouvrage à son premier tiers ( !) ou autres détails du même genre peut amoindrir – pour ne pas dire gâche complètement – le plaisir de la lecture. Certes, gravir l’escalier est plus important que le surprise que l’on nous promet en son sommet, certes il y a là un vrai travail de fond et de forme qu’il faut saluer, mais tout de même scinder les notes en deux parties reconnaissables aurait été un effort louable. D’autant que la prose de l’auteur suppose la récurrence de certains motifs, des répétitions plus ou moins visibles (ainsi Big Ben qui sonne et rythme la vie de tous les habitants est remarquable, alors que la présence de voile ou de filet qui recouvre des objets l’est beaucoup moins), cela repose sur une pratique poétique, musicale assez diaphane et ténue, des images qui sautent aux yeux du lecteur ou qui, au contraire, s’éclipsent aussitôt apparues au coin de l’œil comme un mouvement furtif dont on reste dubitatif, interrogateur. On peut, au fil de la lecture, se surprendre à saisir des connivences, des accointances, des effets de miroirs, des thématiques qui ressurgissent, des références etc… car nous sommes pris dans le (fameux) monologue intérieur de l’ouvrage. Mais (à mon sens), à partir du moment où une main étrangère se targue de pointer tel ou tel moment, tel ou tel élément, tel ou tel rocher affleurant la surface comme plus importants que les autres, difficile de dire si la lecture nous appartient encore.
De plus, on (enfin, je) fini par se poser des questions, par s’interroger. A tel endroit les notes précises que l’auteur change de personnages ou passe « en mode » narration extérieure, je me dis que je l’avais remarqué tout seul – en effet, chaque paragraphe ou presque nous amène à changer de point de vue, de personnage et la note intervient au bout de la trois ou quatrième fois, choix étrange donc de le préciser à ce moment là – mais que « bon pourquoi pas » . Mais, lorsque plus loin, en fin d’ouvrage, Woolf vouvoie son lecteur au tournant d’une phrase, le prend à parti, créée un aparté soudain et qu’il n’y a pas de notes de bas de pages, est-ce un instant anodin ? N’est-ce plus « signifiant » ou « remarquable ».
Il m’a toujours semblait que les éditions critiques étaient une idée géniale, parfois indispensables, mais il faut en ce cas proposer une note préventive ou les placer en fin de volume.
Je ne critique pas les notes en questions, mais en fin de volume (ou prévenu) il est possible de s’y rendre délibérément, de choisir son axe de lecture et non de subir une main mise extérieure lors d’une découverte. Cela revient à se retrouver au milieu d’un groupe de touristes menés par un guide alors que l’on avait décidé de venir seul.

Pourquoi autant d’acrimonie me direz-vous ? Sans aucun doute, parce que la traduction est très bonne, que tout à déjà été dit, et très bien dit, sur ce merveilleux ouvrage et que cela me donne l’illusion d’apporter une teinte d’originalité à la lecture d’une telle œuvre.

Il y a des classiques d’une telle modernité que l’on se surprend toujours à se croire « contemporain » de la dite modernité. L’œuvre de Woolf n’est sans doute pas assez vieille pour rentrer dans cette catégorie, mais elle reste tout de même un exemple d’équilibre. Cherchant à être réaliste, à rendre palpable la pensée de ses personnages (pour le dire vite) elle abandonne les ressorts d’un courant littéraire (victorien) et opte pour donner libre cours au flux de la pensée. Un style indirect libre, sans chapitre, sans pause (ou presque) qui suit les aléas, les humeurs, les souvenirs, les projets d’un personnage qui nous plonge dans son intimité tout à la fois linéaire et fragmentée. Si l’expérience formelle (une déconstruction de l’événement) n’est pas encore à son paroxysme (les expériences littéraires plus tardives iront dans ce sens) on retrouve une volonté d’expérimentation, de perdre le lecteur entre fausse tension du quotidien et vrai drame, dans les passages (soudain) d’un personnage à un autre. De même, si la plongé du nouveau roman (à la Sarraute par exemple) n’est pas encore entièrement présente, on sent une fascination pour l’intime, pour le familier, le fond et surtout pour le secret et l’indicible. Ainsi un homme décide – par jalousie rétroactive sans doute – d’offrir des fleurs à sa femme en lui disant un « je t’aime », cela engendre une « fausse tension » car le lecteur n’est pas dupe, il sait que cela ne se fera pas, mais la tension est bien là puisque le non aboutissement de l’acte fragmente le moment en deux réactions (celle de l’épouse et celle du mari) qui par la différence évoque l’incommunicabilité du couple. Dans le même ordre d’idée, l’auteur refuse la caractérisation, les certitudes ou une certaine forme d’affrontement avec l’absolu narratif, tel personnage entre dans une pièce en constatant le manque de précision de la mise en place des objets, on peut y voir son goût pour un ordre prédéterminer et rassurant (d’autant qu’il manque de confiance en lui), seulement ce n’est jamais dit, jamais précisé, ni même clairement évoqué. Il y a là, une expérimentation tout poétique. Un goût que l’on retrouve dans les évocations de la nature (présente dans de nombreuses métaphores, saisissant à la fois le lecteur mais également les personnages, toutefois il ne faut pas croire que cela amène à l’ensemble une tonalité champêtre, après tout c’est la vision, incongrue, de banana qui feront pencher Septimus dans une nouvelle crise). Une musicalité que l’on retrouve bien évidemment par des motifs répétés (son de l’horloge, scène de rencontre inversée, couleurs que l’on retrouve à des moments importants ou opportuns, réactions de similitudes, thèmes métaphoriques…).
Alors que l’on pourrait s’attendre à un long monologue monocorde, l’auteur mêle deux volontés distinctes d’une part le monologue semble se disperser d’un personnage à un autre, perdre de son unité, d’autre part – par le biais des répétitions notamment- se dégage un sentiment de totalité. On a l’impression de lire « un tout », d’assister à une représentation millimétrée, parfaitement orchestrée (image que l’on retrouve dans le fait que l’ouvrage à pour « finalité » une réception que l’héroïne veut – et pour finir « doit » – gérer de bout en bout) et en même temps de lire un récit romanesque libre et fluide, presque improvisé (d’autant que la tension y est disparate).

Bien évidemment, le contexte de l’action est capital. L’après première guerre mondiale, c’est un point de fixation important pour l’empire Britannique. Entre le regard réactionnaire qui cherche à rétablir des valeurs passées (les considérations sur la mode qui débouchent sur les mœurs des jeunes couples ou sur la convenance des tenues sont éclairantes), une société entre aristocratie et bourgeoisie qui accepte ou rechigne les mélanges sociaux, quelques « pauvres » (servants) qui adorent ou haïssent (sans demi-mesure) leurs patrons ou l’émergence de personnes insignifiantes (septimus et sa femme) dont on ne connaît pas vraiment la place dans la société ( car si les thèmes de l’altérité, de la folie et du suicide sont souvent, à raison, évoqués pour évoquer Septimus, il ne faut pas négliger son rôle à la guerre et le fait qu’il est un destin tout tracé par et pour une société envers laquelle il ne ressent plus rien), on peut également évoquer Peter qui en plus d’être un amoureux transi éconduit et qui ne s’en est jamais remis, revient des Indes sans que ce pays l’est changé (on notera que les allusions à Kipling de l’auteur montre une connaissance de l’influence de ces colonies surla société anglaise) ou vraiment influencé dans ses mœurs, la perte du lien international avec cette colonie peut être prise en compte.
Il ne s’agit pas d’un « moment » pris au hasard par l’auteur, mais bien d’un choix délibéré, un choix qui éclaire toute une société en plein bouleversement de fond.
L’apport du monologue intérieur fait que l’on échappe à un récit bien rangé ou trop classique dans sa forme, les thématiques sont abordées en douceur pourrait-on dire. Il se dégage un parfum de liberté un peu pourrie. Le passé est revécu comme un moment apaisant et douloureux à la fois, un endroit où il ne faudrait jamais revenir mais auquel on ne peut s’empêcher de penser. Clarrisa lorsqu’elle se déshabille repense à sa jeunesse, Peter quand il se change fait de même, les rencontres des uns et des autres sont autant de moments que l’on voudrait revivre et que l’on vit dans la douleur et la frustration de ne pouvoir le faire. Toujours planent l’insatisfaction et l’incompréhension, mais sur un rythme languide. Le phrasé de l’auteur est sublime de maturité et de retenu, à une accumulation de nom de fleurs, de senteurs va succéder une allusion cryptique à un acte dont on ne connaîtra rien ou un message (tout aussi énigmatique) qu’un avion dessine dans le ciel avec des phrases plus courtes, plus heurtées.
L’ouvrage trouve un équilibre (rare) entre des allusions vives ou énigmatiques et des passages plus lents et descriptifs (ce en quoi, mais nous y reviendrons, on peut « voir » un certain classicisme). Cet équilibre c’est aussi celui entre la normalité, le naturel et la folie, la mort. L’altérité, l’autre sont au cœur de l’ouvrage, il s’en dégage un parfum incantatoire, une paranoïa mystique pour ainsi dire. On se rend compte rapidement que Septimus est fou, qu’il hallucine, que personne ne le comprend, mais il rend également folle de tristesse sa femme, que nul n’écoute non plus, et –surtout- sa vision du monde n’est pas si éloignée de celles des « gens normaux ». Le vague à l’âme permanent de Peter le rend neurasthénique et apathique, la haine dévorante de la bonne de Clarissa la pousse à aduler sa fille en se gavant de gâteau, monsieur Dalloway ne parvient pas à exprimer ses émotions, autant (entre autres) de traits de personnalités qui sont au bord de la rupture, autant de cloches de verre qui résonnent on ne sait comment parfois à l’unisson et parfois en totale désharmonie.
Ce traitement formel va à l’encontre d’un traitement plus « commun » (ou classique) mais l’importance des personnages, une narration centrée sur un événement final, des interactions fortes, des descriptions de moments passés, le recours à un point de vue externe pour narrer les souvenirs d’un personnage (le seul « vraiment » fou, qui ne pourrait le faire lui-même et qui a besoin du secours d’un narrateur ?), la gestion d’un espace qui fait « sens » (dans les déplacements, le choix des lieux, des rencontres, l’importance pour chacun d’un lieu de souvenir commun etc) tout cela sont autant de motifs classiques, dans le sens où ils portent une narration, où ceux sont des éléments que l’on connaît, dont a l’habitude qu’ils entrainent un récit. Dans ce sens, et aussi puisqu’elle peint une société en plein chamboulement et qu’elle fait appelle à des thématiques fortes (la mort, la folie, la modernité, le souvenir …) l’auteur ne rompt pas définitivement avec des principes littéraires, elle n’en nie pas la portée ou la rigueur, mais elle décide de les amener dans une modernité incontestable. Il n’y a pas refus du roman, il y a prise d’éléments romanesques au même titre que poétiques ou dramatiques.

Chacun pourra se saisir d’un thème, du rythme, du vocabulaire, de la prosodie (aussi) et s’y retrouver plus avant. Personnellement, c’est à la fois la force littéraire de certains passages, d’une sublime beauté, comme arraché au socle du réel et nimbée d’une aura mystique qui m’a saisi et fait penser à du Graq (pour la puissance évocatrice aussi bien que pour l’élan ambitieux que cela sous tend), et la réflexion autour de la folie. La folie m’a paru être l’inverse de celle de Lovecraft. Le Lovecraft halluciné qui évoque des horreurs indicibles pour mieux cerner et exalter la paranoïa de son lecteur, et Woolf qui prend une folie quotidienne à bras le corps pour mieux apeurer un lecteur (trop) apte à en comprendre les frontières.
Ce chef d’œuvre, comme d’autres, est un palimpseste que qui nous dévore couche après couche, qui nous invite à y retourner, à le relire pour, à chaque fois, le découvrir autrement. Il serait présomptueux (et con) de vouloir en faire le tour, en donner une image figée, définitive ou un résumé. Chaque lecture y puise une vérité, une résonnance qui lui est propre.
Un monument.

Publicités