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J’aime bien Catherine Dufour. Bien avant son hommage à Pratchett, par son style, son humour, son approche en apparence foutraque mais frappé au coin du bon sens (avec un énorme merlin, à toi de voir si tu souhaite coller une majuscule ou non, cher lecteur), mais surtout pour ses nouvelles. Son recueil (dont un avis doit encore traîner sur ce blog) me hante encore, je me souviens de nouvelles le composant avec une étonnante acuité. Il en va de même pour son approche de l’Histoire, tout à la fois informative et ludique. J’aime bien cet auteur, c’est sans doute pour cela qu’il m’aura fallut tant de temps pour m’attaquer à ce goût de l’immortalité.

En fonction des milieux, la littérature change de forme. Tantôt divertissement pour amateur de sable, car vous aurez sans aucun doute remarqué que les amateurs de randonnées montagnardes s’encombrent moins souvent d’un ouvrage que ceux de méduses (personnellement, où que j’aille j’ai les poches pleines de la noirceur d’encre des autres). Tantôt, passion dévorante mais monomaniaque. Tantôt passage classique obligé pour certaines strates sociales (dans lesquels lire les vrais classiques revient à vouloir se pendre, mais qui possèdent néanmoins « ses »classiques, c’est une affaire complexe). Tantôt engouement de passage, la littérature n’est pas un objet facile (mon dieu je fonce tête baissée et cheveux au vent dans la béatitude des portes ouvertes), reste qu’un phénomène amusant fait qu’à force de changement on peut, de loin en loin retrouver des amuses-gueules sociaux imparables, comme, par exemple, les personnes qui trouvent la fantasy, la science-fiction et autres comme tout à fait inconsistants mais qui défendront becs et ongles un « games of throne » sous un éboulis de considérations complexes. A les en croire telle œuvre se démarque du lot par son « sérieux ».
C’est, souvent, en comparaison du peu de cas que les gens font du vocabulaire politique et publicitaire (de comment tel mot devient une vérité, une certitude face à des situations complexes, de comment une cohorte d’éditorialistes ou de spécialistes autoproclamés parviennent à résumer des relations internationales, des crises et de comment ces termes parviennent à définir l’imaginaire collectif) que je m’étonne du peu de cas que l’on peut faire des livres en général. De comment un ouvrage passe du statut de culte aux yeux de quelques individus à celui d’anonyme cale table pour une majorité. C’est donc dans l’une de ces multiples librairies pas assez anonyme pour être une (un nom en jeu de mot, des étagères remplies de « vraie » littérature, de « vrai philosophie », des canapés miteux mis à disposition, du thé de grandes compagnies que l’on vous vend (à prix prohibitif) en relayant une « légende » ou des vertus ad hoc, une fausse odeur de bois, un vrai passé de prof des écoles frustrés, une de ces librairies qui assume avec satisfaction son ton faussement gauchiste et vraiment navrant, que j’ai déniché sous les yeux mi-hagard, mi-consterné et entièrement ravis de se débarrasser d’un « livre de science fiction », ce Catherine Dufour là. le temps était sec, d’une aridité à faire cauchemarder les lézards et à désespérer les fourmillions en quête de proie, pas un nuage noir à l’horizon, des cris de glaciers et de marmots pour seul horizon sonique, de fausses ruelles soit-disant « moyen-âgeuse », un « château » sur vendu qui n’assumait pas son statut de fort, des sourires carnassiers de vendeurs du sud (je dis « du sud » pour expliquer que le sourire éclatant se prononce encore plus aux côtés du teint hâlé, mais l’on retrouve ce type de personnalité, de ces autochtones qui roulent vite sur « leurs » routes, risquant la vie des autres et qui n’ouvrent pas la vitre au chien qu’il laisse crever de chaud tandis qu’ils vaquent à ce qu’ils croient être des occupations)… un véritable enfer. D’autant que j’avais terminé ma provision de livres à lire. Je comptais garder ce classique annoncé pour des jours que j’espérais plus vieux et pluvieux, mais je n’ai su résister à la tentation (le seul livre de science fiction de toute la boutique, corné, abimé… la honte de la boutiquière prête à vendre son régime et ses certitudes sur la qualité du dernier Goncourt ou Renaudot au premier venu).
Le contexte ne se prêtait pas à l’ouvrage.
Il est toutefois nécessaire pour expliquer à quel point le choc fut rude ! Le choc du retour à la réalité. Il est des livres qui vous happent, qui vous captent plus ou moins vite, qui prennent leur temps, qui aiment se repaitre avec une langueur d’araignée repue, de votre âme. Et, il est des ouvrages, plus vicieux encore, sans doute, qui ne disent rien, qui officient en silence, qui attendent que vous les ayez bus d’une traite, sans reprendre votre souffle (ni votre sommeil ou vos appétit, pour les plus volumineux) pour vous asséner le coup de grâce (on notera le clin d’œil) du retour à la réalité. Face à ceux là, il n’y a rien à faire qu’à constater, encore une fois (jamais une fois de trop) que la réalité n’est pas à la hauteur de la littérature (ou de l’art en général). Un enfer touristique, aussi dépaysant soit-il, ne peut égaler la puissance évocatrice de tels romans. Pour ce rappel à l’évidence, pour son caractère indubitable d’œuvre majeure, il faut admettre que ce livre est un chef d’œuvre.
Il est toujours délicat de parler du style. Parce que les traductions supposent que vous puissiez être suffisamment familier avec l’auteur pour passer outre la patte du traducteur, ou que, au contraire le traducteur est tellement bien fait son travail qu’il vous fait croire à une autre réalité fantasmée. Parce que les ouvrages lus dans votre langue supposent, si l’on s’intéresse au style, un effort et des compétences, un investissement plus lourd et plus intime qu’on aime à le croire. Toutefois, ne pas en parler ici serait refuser de sauter dans le petit bain alors que nous sommes armés de brassard. Ce que j’adore dans ce livre, c’est bien cela, ce style, ce parti pris. Le personnage principal est un être dépourvu de morale, ou du moins qui est parvenue à s’en débarrasser, à la mettre de côté. Contrairement à la petite fille vampire d’Anne Rice qui hanté de ses considérations gothiques intemporelles une œuvre parcheminée d’enluminure, l’auteur opte ici pour une lassitude ravageuse, pour un esprit ayant pris le pli irrémédiable du cynisme. Il s’agit d’un parti pris narratif risqué, puisqu’il peut très rapidement tomber dans le pontifiant ou l’édifiant, dans une sorte de candeur dénudée. Le ressort de la « lettre » venant justifier le récit, ne tiendrait alors pas la longueur, on tomberait rapidement dans l’aigreur et le fiel, dans une méchanceté gratuite. Pourtant, l’ouvrage est bel et bien émaillé de sentences, de phrases fortes et définitives, qui ne supposent aucune contradiction, aucune remise en question. Le narrateur est un scalpel de précision et de noirceur. La vitalité joyeuse de l’innocence semble être tout à fait absente. Cela donne à l’ensemble une tonalité mortuaire, comme un linceul psychologique. Il ne s’agit pas de donner les raisons des changements climatiques ou sociaux, mais de les exposer comme des faits indubitables, ni plus ni moins mauvais que d’autres options. Pour autant, c’est aussi accepter de se charger de la pourriture du monde que d’évoquer ainsi le destin cruelle et amer d’une humanité telle que décrite à travers l’ouvrage. Logiquement nous avons l’habitude des mondes complexes, des descriptions explicatives, des scènes d’actions, des relations conflictuelles, des rebondissements narratifs. Cette langue là, montre à quel point tout souci n’est (parfois) qu’artifices pour histoires faciles, pour une littérature qui applique une recette plutôt que d’avoir quelque chose à dire.

Car cette langue, ce style, n’est pas une langue sèche et moribonde, ce n’est pas une langue sentencieuse, froide et glacée. Ces aspects en sont les tristes atours, la robe de deuil, le voile impudique de mort. On ne va pas demander à un caveau de s’ouvrir sur un spectacle de stupre et de fornication pour ensuite crier à la nécrophilie. Ce style est un style littéraire. Des phrases courtes (on s’en serait douter) aux mots justes, choisis, précis et puissants. Des mots emprunts de références (Yourcenar, les classiques Chinois, l’épistolaire à la Poe et tant d’autres), de magie (les mots justes détiennent un pouvoir qu’il ne faut pas sous-estimer voici une belle leçon) et de beauté épurée (on songera à de nombreux auteurs japonais, mais pas seulement, à la force du trait de pinceau, à l’impact de la pointe de l’épée lorsqu’elle touche le plexus). Le monde dépeint est triste d’une couche de misère sans espoir, l’humanité est une natalité, une fatalité non une vertu cardinale, les personnages sont aussi solides et fourbes, mais tout ça ne suffit pas.

L’ouvrage est un récit, un récit complexe, parfois enchâssée et, donc, une superbe histoire. Une histoire lente, lente parce qu’on a le temps quand la mort ne viendra pas, lente pour bien dire les choses (fussent-elles sales ou abjectes), lente pour faire pâlir de jalousie les jolies filles et les beaux garçons, lente parce que c’est le rythme qu’il faut pour la contemplation. Lente pour contraster avec le style parfois sentencieux et oppressant.

Ce livre m’a captivé car à la fois il caressait en moi ce goût pour la fin de l’espèce humaine en tant que nuisance ultime et en même temps il me tordait les papilles de douleur en me rappelant que le propre du misanthrope est de trop attendre des autres, et que si l’ouvrage est beau c’est bien qu’il y a partage.
A la manière des bons polars et des grands classiques c’est un livre malin qui connait ses effets, sait ne pas trop en faire, fait attention à ce qu’il dit car il cherche à vous faire mal avec parcimonie et efficacité (à seul fin que le supplice dure plus longtemps). C’est un livre juste, qui évoque la pollution, la misère, la société, l’économie ou la politique avec une froideur de gong ancestral. On pourrait dire que c’est féminin, que c’est du féminin qui fait du masculin, que l’auteur purge le fiel exsudé par l’écriture de ses « ouvrages plus drôles » (mais cela reviendrait à faire des livres drôles de gentils morceaux de littérature inoffensifs ce qui serait une énorme erreur), qu’il s’agit d’un mélange de références (oui, peut-être, sans doute mais le problème de ce genre de mélange de référence c’est que cela suppose de mélanger pour obtenir un résultat probant… un peu comme de dire « les animaux sont capables de sentiments », c’est une évidence, mais reste que l’on voit rarement un dauphin avoir l’air surpris. L’évidence du mélange culturel est une chose, parvenir à un résultat de haute voltige comme cet ouvrage c’est une autre paire de manche, c’est de l’abnégation, du travail, de la césure, de la refonte, de la découpe , la part de travail, d’artisanat nécessaire à l’art, et inversement… ou alors sinon c’est un plan marketing), mais on pourrait tout simplement dire qu’il s’agit d’un grand livre triste.

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