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En fouillant un peu la littérature et même internet, vous trouverez largement de quoi vous sustenter, largement, sur Dickens et sur ce premier « roman ». Cela vous permettra d’apprendre plein de choses en même temps que cela me dédouane de toutes les idioties possibles. Parce qu’on peut avoir beau jeu de parler de classique, de faire illusion avec quelques infos plus ou point frapper au coin du bon sens. Mais s’attaquer à une telle œuvre en quelques lignes reste une attitude stupide.


Nous dirons donc, par commodité et fainéantise, que tout cela est de la faute au dodo de Fforde, de quoi se dédouaner le sourire aux lèvres.
Lire ce roman c’est véritablement voir Dickens se mettre à écrire. Bien évidemment ses précédents emplois, sa vie (et les éléments autobiographiques contenus dans l’ouvrage) vont également dans ce sens, mais c’est l’écriture en mouvement qui a été pour moi le point le plus marquant. Le point de départ est un peu déroutant si l’on ne connaît pas don quichotte, l’aspect outrancier et caricatural du personnage principal et de sa cohorte saute aux yeux, comme à la gorge. Avec le recul il serait facile de dire que le peu de succès de ces numéros s’explique tant nous sommes sur des épisodes anecdotiques, dans une succession d’épisodes farfelus bien écrit mais manquant de fraicheur ou, disons, de simplicité. Dickens opte rapidement pour un style faussement ampoulé, on pourrait penser à l’ironie Voltairienne (entre autres), à un aspect tellement énorme, tellement précis et amphigourique que la loufoquerie qui en découle apparait littéraire. J’entends par là que pour marquer l’aspect pataud de cette petite troupe l’auteur leur donne beaucoup de volonté, d’esprit de décision et très peu d’effets palpables, leur périple est quasi-nul, de fait le processus est comique mais peu captivant. L’apparition du phrasé de Jingle dynamite un peu l’ensemble si l’on se prend d’affection pour les uns ou les autres, si l’on veut savoir la suite de leurs « aventures » c’est surtout parce qu’ils sont victimes ( de la rouerie de Jingle justement) et qu’ils semblent surtout nous inspirer de la pitié. La scène des manœuvres militaires dans laquelle tout le petit groupe est malmené est effectivement drôle mais elle laisse également un goût amer en bouche, difficile de savoir sur quel pied danser.
Toutefois, le rythme est maîtrisé, l’inventivité est au rendez-vous, les personnages campés avec bonhommie et savoir faire. Derrière ces gammes littéraires on sent pointer le talent d’un Dickens en gestation.
Cela pourrait être une idée facile, une évidence d’après coup ou tout bonnement le ralliement à une cause entendue, mais il est difficile de nier que l’arrivée de Sam Weller marque un tournant dans le récit. L’auteur semble avoir eut du mal à diriger son petit monde, à lui trouver une direction, l’apport de Sam n’est pas uniquement un ajout dynamique et bienvenu, ce dernier va changer le centre de gravité de l’ensemble, ni plus ni moins. Le début un peu décousu ne se mue pas en une trame ferme et définitive pour autant, mais les incidents, les rencontres, les rebondissements, les intrigues secondaires vont (souvent) avoir comme point commun la relation entre Pickwick et son serviteur. Très vite il ne va plus s’agir de subir les assauts du destin mais de s’engouffrer dans les opportunités à un rythme effréné. Les prises de notes de Pickwick disparaissent, il n’a plus le temps de se reposer, de prendre du recul, de se poser comme scientifique objective, son sens de l’honneur et des valeurs se fait déborder de toutes parts et il se voit obliger de donner de sa personne. De là, il devient difficile pour le lecteur de ne pas se laisser embarquer dans les aventures devenues beaucoup plus intimes et personnelles.
Les épisodes se succèdent sur un ton moins anecdotique et plus complexe. A partir de là, il devient également beaucoup plus difficile de rendre compte de la densité de ce roman. Dickens s’y fait conteur à plusieurs reprises, on lit les prémisses des contes de noël, des histoires de familles ou d’esprit. Si cela pimente et agrémente l’histoire principale (amenant frustration et détente à la fois) les thématiques font souvent échos aux aventures vécues par nos héros. De plus, les efforts que font les narrateurs de ces récits pour les rendre réalistes ou crédibles, avec force détails et moult précisions, renforcent l’aventure principale.
Les voyages sont importants par leur côté initiatique et tempétueux, de même que les étapes. Se mêlent alors les situations les plus burlesques (le style continue de jouer souvent la corde de l’exagération mais pas uniquement, si les contes donnent à lire la palette de l’auteur, le rythme se fait plus fluide, plus changeant. Si le traitement de départ semblait prendre les personnages au fil de la plume, selon les besoins, sans réelle aspérité (ou alors avec trop pour les membres du club) c’est de moins en moins le cas, certains s’affadissent ou disparaissent presque, alors que d’autres surgissent avec force et entrain, réapparaissent. Les portraits prennent donc plus de place, ce qui permet, là encore, de multiplier les rencontres et les scènes cocasses, théâtrales ou de tension. Du voyage pittoresque et vain du départ nous passons à des intrigues plus poussées, plus longues avec plus de ramifications (et de plaisir aussi).
Les péripéties donnent également l’occasion de croiser des élections truqués, des journaux se faisant la guerre, des milieux indigents, une justice sourde et stupide, des avocats véreux, des prisonniers malheureux, des prisonniers heureux, de faibles femmes, des manipulatrices, des avares, des escrocs etc… toute une galerie de personnages qui sont aussi le moyen de mettre en avant toute une société londonienne. L’humour devient alors plus acide, le ton plus dur et plus moral. L’auteur dénonce les travers d’une société qui permet aux filous de s’en sortir, tandis que les bonnes gens se voient obliger de prouver leur bonne fois. On comprend, des décennies après, pourquoi la scène du procès de Pickwick reste encore dans les mémoires, tant ce subtil mélange d’idiotie burlesque et de méchanceté résonne aux oreilles de chacun.
La force de Dickens c’est, à quelques exceptions prêts, de ne pas être complaisant avec ses personnages. Si des malentendus ou des quiproquos peuvent provoquer des brouilles ou des querelles, il peut également s’agir de conflits plus ouverts ou de décisions prises à la légère et mal vécues par d’autres. Cela renvoie à une certaine complexité psychologique (bien que l’action demeure le moteur principal de l’ensemble) qui nous attache aux intrigues secondaires et aux rebondissements toujours utiliser des artifices venants du théâtre (bien que l’auteur sache également en tirer partie).
Le choix de Dickens de recentré son intrigue autour de deux personnages, permet de « visiter » deux mondes, deux perceptions, deux thématiques, de les lier sans obligation tout en offrant des perspectives différentes. L’un offre des réflexions sur l’amour, la filiation ou l’honneur avec une verve sans pareille, alors que l’autre apprend, au contact du réel, à se départir d’une posture outrancière pour vivre (il est évident que le Pickwick du début n’aurait su déceler les amours ancillaires de son serviteur, alors que ce coup d’œil paraît naturel au lecteur en fin d’ouvrage).
Lire ce premier roman revient à partir à la rencontre de Dickens, au fil des pages, de l’invention (verbale, narrative, scénaristique ou encore concernant les personnages ou les rebondissements) on observe (et on est acteur) des expérimentations, des prises de risques, des changements de tonalité (encore une fois connaître la biographie de l’auteur, par exemple la mort de sa belle-sœur durant la rédaction de l’ouvrage ou son enfance, permet de cerner cestonalités, de voir que leur apparition et leur maitrise ne sont ni anecdotiques, ni fortuites) qui nous surprennent et nous bouleversent au fil des pages.
Le talent, indéniable, qui s’échappe de ces pages et celui d’un conteur hors pair, d’un homme qui sait dire une histoire aussi bien que l’écrire. Nous passons donc d’une certaine superficialité à un véritable monument littéraire.
Une œuvre peut-être moins connue (car moins adaptée ?) qui mérite grandement que l’on s’y attarde.

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