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Tout le temps de la nouvelle, ou presque, j’ai pensé à cette affaire judiciaire qui a défrayé la chronique il y a quelques années, celle impliquant une bande de jeunes délinquants-criminels dont une jeune fille qui a purgé une longue peine de prison. Difficile alors de me sortir cette affaire de la tête. Pourtant, peut-être parce qu’elle reprend des éléments déjà entr’aperçus par ailleurs, cette nouvelle résonne d’écho mystérieux.

Déjà si d’ordinaire le réel et le fantastique jouent à cache cache dans les récits, souvent le réel fait une apparition ténue mais marquante, d’autre fois une sorte de bras de fer s’engage (on se souvient de « l’autre route » de comment une route fantasmatique vient de superposer à une autre bien asphaltée cette fois) entre les deux. Ici le « modèle » est un peu différent, la présence d’un jardin qui apparaît au grès de ses envies pour y laisser pénétrer notre héroïne reste le seul élément vraiment fantastique de l’histoire. Cet élément donne une tonalité gothique à l’ensemble. Nous ne sommes pas dans un jardin public ou dans un jardin biblique paraît de toutes les vertus, bordé de rose rouge et de lys blanc, de passion et de pureté, mais dans un jardin clôt, intime, nocturne duquel surgissent des objets hétéroclites. Autant d’objets pour autant de souvenirs, la déambulation prend des allures d’errance labyrinthique pour le lecteur mais de remord et de repentir (finalement des roses rouges passionnées n’auraient pas été si mal dans le décor) pour l’héroïne.

On reconnaît la figure des résonnances, de la réification des réminiscences par des objets du quotidien, figure que nous avons déjà croisé lors qu’il était question de corneille et de noël. Seulement cette fois, la souvenance n’a pas pour but la transmission mais l’acceptation. L’héroïne cherche à se souvenir d’elle-même, à se retrouver celle qui portait le même nom dans une jeunesse aussi sulfureuse que naïve.

On plonge dans les délices d’une innocence stupide, dans d’un parcours qui dérape en drame, avec l’appréhension d’un discours moral. Mélanie Fazi s’attaque ici à un « gros morceau », à trop tirer la corde du côté de la repentance et l’on y verrait une figure plus christique que cathartique, à vouloir « donner un sens » social au drame elle romprait le charme dans l’instant. C’est avec un mince sourire contenté que l’on reçoit la sensibilité du récit. Une vie de refus de la norme sociale, du préfabriqué pour accepter une vie du pire, de misère, de solitude.

Le corps (forcément difficile de ne plus y faire attention) y prend sens, déjà car les objets sont des vêtements puis des corps, ensuite parce que l’être aimé et avant tout un corps qui chavire, un corps à partir duquel on idéalise une personnalité, ensuite parce qu’au milieu de la nuit, debout dans la cuisine apeuré, on cherche à le toucher, à s’assurer qu’il est là, à le faire parler.  Un corps qui rit trop fort et trop souvent pour ne pas se faire remarquer, un corps qui se peroxyde ou s’exhibe sans trop savoir quoi faire de ses charmes. Des corps qui vivent pour mieux être surpris par celui qui tombe.

On ne s’attend plus à la fin dramatique, on l’attend, presque résigné. Toutefois, comme il est question d’intimité et de reconstruction (et dieu merci pas de résilience), du brouillard que l’on maintient entre nous et nous lorsqu’il est question d’assumer nos actes et nos silences, le lecteur sent sa gorge se nouer, sent que si ce brouillard est palpable c’est uniquement pour l’héroïne et encore, à peine le temps des regrets. Au final, le moment le plus dur ne peut être raconté ici sans dévoiler la fin (ce qui est mal, surtout qu’il n’arrive pas à la fin mais ça n’empêche que ça serait mal de vous dévoiler qu’en fait…). Une nouvelle au sujet casse-gueule dont on ressort épuisé comme d’une mauvaise nuit de sommeil (et ce n’est pas un mal).

 

 

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