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A ceux qui pensent que la culture doit être quelque chose d’innocent, de gentillet ou d’inoffensif (je citerais bien des auteurs mais il suffira de regarder les meilleures ventes françaises, françaises à l’étranger ou encore les derniers prix Nobel de littératures pour se faire une idée), il faudrait tracer une route allant de Céline à Vernon Sullivan, en passant par Thompson et, on s’en doute, par Selby. Toutefois…

Toutefois, à trop vouloir en faire dans le genre « la littérature n’est pas un sport pour mauviette » et « la littérature ça te brise l’âme » on risque de se prendre deux magnifiques retours de bâton en pleine tronche. D’une part on risque de consacrer les écrits irrévérencieux en classiques (même si cela prend du temps) et, de fait, de les voir se faire doucettement récupérer par des idéologues en mal de pensées originales. Difficile en effet de ne pas sentir la colère nous envahir lorsque l’on voit Céline porté au pinacle par quelques facho de quartier, qui se targue de sa lecture comme de leur natio-patriotisme consistant à vénérer le roman national, tout mettre sur la tête des étrangers tout en arborant avec fierté le dernier gadget made in ailleurs à la mode (ce n’est pas tant les grandes idées sur le monde, l’économie, la société ou l’art qui m’attristent ou m’énervent mais bien le manque de cohérence interne, être apte à disserter avec certitudes sur des sujets complexes pour finalement avoir un quotidien aussi banalement médiocre et similaires aux autres m’apparaît presque comme un manque de courage). De fait, en prenant le risque du conseil inévitable, du « classique indémodable » on risque la récupération politique. Selby nous aurait servi une diatribe anti-patronnat plus acerbe que son discours anti-syndicat que j’aurais parlé des gentils gauchistes branchouilles agrippés aux valeurs du « monde » comme une bouée snoopy dans la mer agitée du quotidien, refusant de voir qu’avoir les cheveux longs, les mollets durs ou les « idées larges » ça ne suffit pas à refaire la société en l’aveuglant. On le remarque, faire d’un ouvrage ou d’un auteur un indispensable c’est prendre le risque de l’idéologie. L’autre risque c’est de l’embourber dans une époque, un contexte, d’en faire une perle de plus au collier des lectures rébarbatives que tout le monde connaît sans en avoir tourné une page. Il doit en exister pléthore de ceux aptes à citer son nom suite à « requiem for a dream » mais qui n’en ont jamais lu une ligne.
Parler de la littérature comme d’un art subversif c’est en faire un objet social, c’est le voir aussitôt rhabiller pour l’hiver (l’été, les soldes etc) par les médias, c’est le conformisme de tous en évitant la sensibilité de chacun. A continuer de la sorte, je finirais comme Gil Mason (le personnage de Brubaker dans Fade Out) à me plaindre du capitalisme en buvant du whisky, après une partie de poker, un coup à devenir fou de consensualisme.

Avec cet ouvrage Selby – et sa superbe nouvelle traduction par Carasso et Huet, qui ont la bonne idée de ne pas chercher à lui donner une « deuxième jeunesse » en comprenant à quel point le langage utilisé était à la fois le gage d’une époque (par le vocabulaire) et l’assurance d’une mouvement (par les audaces grammaticales ou prosodiques) – ne vous frappe pas, ni au cœur, ni à la tête, il vise directement vos parties intimes à coup de cutter et il ne s’arrêtera qu’une fois que vos tripes auront évacué les restes de votre âme. Il ne s’agit pas d’une partie de plaisir vulgaire et voyeuse ou d’un de ces ouvrages faussement provocateurs par l’empilement de scènes gores, pornos ou sauvages. Il n’y a pas outrage, il y a là l’horreur d’un quotidien que l’on oublie. Si l’on en croit la majorité des « reportages » ou « documentaires » que l’on nous assène à longueur d’onde, peu ont retenu le Bourdieu de « sur la télévision » et quelques suiveurs pour continuer à alterner l’angoisse et le « sentiment d’insécurité » (que l’on aurait grand peine à définir, au passage) entre deux marronniers. Après tout faire le voyeur devant un accident de la route ou devant un immeuble de banlieue (pardon de « zone sensible ») ou devant une horde d’immigrés sans papiers forcément sauvageons ça passe le temps et ça assoit à peu de frais la volonté de se réconforter par des gourmandises ou des achats compulsifs. De fait, tout comme les chiffres sur l’analphabétisme ou l’illettrisme des enfants disparaissent des écrans et des rapports, la réflexion historique sur ce genre de phénomène tend à être plus qu’occulté. Les années 60, c’est les gentils hippies un peut chiants dont on peut se moquer, jusqu’au très méchant mai 68 qui a foutu la chienlit et le mal.
Lire Selby revient non pas à se déciller les paupières mais à se planter des aiguilles dedans pour se rendre aveugle si on cligne de l’œil (les amateurs de Giallio reconnaîtront la référence). C’est se souvenir que les jeunes amateurs de jazz ou de musique qui swing n’étaient pas les blousons noirs cool qui réparaient les juke box en cognant le mur avant de se recoiffer à grands coups de peigne à cran d’arrêt. C’est se souvenir d’une époque d’oppression, de pauvreté, c’est ne pas oublier que le Londres sordide de Dickens n’est pas qu’un « moment de l’Histoire » mais bien un témoignage aux accents universels. C’est se souvenir des bars lugubres où l’on se massacre pour le plaisir, d’une ambiance à faire passer « quai des brumes » pour une comédie hilarante. C’est se souvenir des flics lents et impuissants, pour ne pas dire inexistant. C’est se souvenir que l’on se coltine des chiards et que l’on élève, pas des enfants. C’est se souvenir des usines remplies de manœuvres manipulés. C’est se souvenir que les différences entre les patrons et les chefs syndicaux ça se compte parfois sur les doigts d’un manchot. C’est se souvenir des femmes que l’on frappe à tour de bras parce que la bière est tiède. C’est se souvenir que les homosexuels existaient déjà (dingue ! paraît même qu’il y avait déjà des bordels spécialisés en Europe, que c’était connu et affiché… mince alors) et que ce n’étaient pas forcément des stéréotypes issus des émissions de téléréalités. C’est se souvenir des prostitués que l’on viole. C’est se souvenir des prostitués qui vous volent. C’est se souvenir des gamins de 5 ans qui vous tabassent en bande. C’est se souvenir des ruelles sordides. C’est se souvenir des premiers immeubles où s’entassent la misère et que cette dernière niveau distinction de race, couleur de peau, odeur de cuisine, fréquence des douches, engueulades de couples ou métier elle fait pas tellement le distinguo. C’est se souvenir de la flemme au boulot. C’est se souvenir que l’on a envie de travailler au boulot. C’est se souvenir des nuances de crasses , d’horreur, de peur et de misère. C’est se souvenir de tout sauf de l’amour.

Selby, c’est tout cela (et plus encore) sans concession. C’est parler des gens de la rue. Sans misérabilisme, sans pitié, sans gant, sans prendre le temps de décrire les conditions de vie, sans pincette pour épargner au lecteur l’alcool, la drogue, le cul, l’espoir et la déchéance. C’est cru comme de se bourrer les poches de pierres avant de sauter dans la rivière glacée. Mais c’est le faire sans histoire, du moins sans tension dramatique ou presque. On assiste à des moments de vie, à des parcours, des échappées fugaces, des tournants et des tourments, sans pour autant pouvoir saisir une réelle continuité, une temporalité dans laquelle se réfugier (puisqu’elle supposerait une fin ou une conclusion). Le café est un lieu de rendez-vous glauque à souhait, on y entre, on en sort, on y revient, les années passent et rien ne s’arrange. Le monde, lui, évolue, les loubards deviennent ouvriers puis parents puis locataires d’appartements miteux mais les comportements brutaux et dévastateurs restent les mêmes. Que dire des « sauvageons » d’aujourd’hui alors qu’une fille se fait violer par des dizaines de mecs avant d’être maltraités et que l’on ne ressent pas plus d’empathie que cela pour elle ? Que dire, face à cela, de l’état de notre stress post-traumatique ? Que dire de la lassitude de notre immobilisme ?
De cela, de la violence dont il se fait témoin (avec une acuité et une justesse rarement égalée, on ne parle pas ici d’un docu vrai à la Vollman ou d’une plongée dans l’enfer d’une guerre, on parle de la normalité baveuse des gens tristement quotidien comme disait le poète, c’est horrible mais puissamment retranscrit, un personnage comme Harry est une ordure malheureuse de la pire espèce, mais il ne suffit pas de le dire pour pouvoir s’en défaire, l’auteur nous amène à découvrir toutes les facettes de l’enfoiré qu’il est, de combien son malheur reflète son impuissance, sa cruauté, ses douleurs, ses peurs, sa hargne etc ) l’auteur ne cherche à en faire le terreau d’un discours moralisateur. Les agissements humains, sont ainsi, sans amour, sans charme mais construits de perversion sur une glaise dégoulinante des pires instincts. Rien ne nous est épargné, pas même le loisir de pouvoir y percevoir un instantané historique, le témoignage d’un moment.
Si le vocabulaire, les insultes, les lieux, la musique, les habits sont ceux d’une génération, qu’ils ancrent le lecteur dans un imaginaire précis. Les inventions linguistiques à base de mot d’un seul tenant, de raccourcis, de jeu de liaison ou encore de /, bouleversent nos habitudes, et font entrer le langage parlé (et imagé) au cœur du roman. Ce qui s’impose c’est le rythme, les percussions, les syncopes, les riffs infernaux et les lancinants refrains. On sort du bar pour mieux y rentrer par habitude, pour revenir y fredonner les mêmes paroles. D’ailleurs, la dernière partie de l’ouvrage est construite autour d’un immeuble, des habitants et des désirs qui s’y croisent, mais aussi autour de motifs musicaux (des chœurs, des duos, des solos etc).
Le généralisme ou la récupération ne sont donc pas de mises pour cet ouvrage à la force d’attraction noire et imparable. Toutefois, s’il doit être un « classique », il se doit de l’être pour des individus et non pour des catalogues d’incontournables ou pour agent marketing en manque de sensation.

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