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Pour une fois j’ai réussi à dégoter le numéro estival avant de partir en vacance, j’ai même eu le temps de le lire. Ils sont sadiques chez Bifrost, après les auteurs qui fleurent bon l’enfance (la mienne) et la découverte ils font semblant de mettre un écrivain que je ne connais pas pour mieux me prendre en traitre.

Sur le forum des éditions Le Bélial’ et dans l’édito (qui parle encore de whisky… décidément : à quand les échantillons gratuits inclus dans le magazine) on apprend qu’ils sont passés proches de la catastrophe. Une raison de plus pour être content de lire ce numéro estival.

Le texte « Sur la lune » de Léo Henry m’a plu parce que dès les premières lignes on se dit que faire rêver le lecteur à grand coup d’itinéraire entre l’Alsace, Toulouse et Lyon ce n’est pas gagné d’avance, c’est une contrainte peu commune. Je me suis même amusé à lire le tout à haute voix en changeant les noms pour me persuader que l’imaginaire convoqué n’était pas le même avec des sonorités plus anglo-saxonnes. J’en étais là de mes « réflexions » lorsque l’arrivée à l’hôtel et au village fit son petit effet, je retrouvais une forme d’apaisement, après tout pas besoin de tout un barnum imaginatif pour se sentir titiller. Autant dire qu’entre les considérations métas et le plaisir sensoriel de plonger dans un tel paysage (en si peu de mot) j’étais à point pour la rencontre avec l’ancien cosmonaute. En prime la scène du restaurant est bien construite (un peu stéréotypée mais pas trop ce qui ménage une petite liberté bienvenue au lecteur) et l’on prend plaisir à suivre les souvenirs de ce « héros ». Sans compter que l’on tombe également sous le charme discret de la narratrice. Bref, c’est doux et faussement bucolique (ou plutôt faussement naïf, parce que c’est le genre de texte qui repose sur une bonne idée mais qu’un traitement trop rapide, trop expédié ou trop vaniteux gâche irrémédiablement, là il contient cette dose de retrait, de suspension dans le temps, de silence et de non-dit, qui en font un texte savamment dosé et très plaisant). Seul hic, la phrase «  jamais je n’ai plus recouru aux femmes de confort » m’apparaît toujours comme étrange, je me dis que ça doit venir de moi.

J’avais découvert Ken Liu dans Bifrost (dingue) depuis je me suis laissé faire et j’ai lu la ménagerie de papier avec beaucoup de plaisir, alors que la nouvelle de Liu ne m’avait pas plus emballé que ça, mais je vous causerais de ce recueil d’ici quelques mois. Bref, j’étais donc heureux de retrouver cet auteur au menu de ce numéro 83 (ça ne nous rajeunit pas) et mon attente fut comblée. Une revisite du passé entre le Japon et les USA, une réécriture de l’Histoire par le biais d’une avancée technologique et nous voilà amenés à repenser toutes nos certitudes géopolitiques. La force de ce récit est de parvenir en quelques pages à  produire deux effets que l’on penserait pourtant contraire. D’un côté, cette refonte de l’échiquier mondial apporte son lot de surprise, de retournement de situation et les cultures s’en voit transformer ce qui nous montre bien que les « valeurs » ou les références qui sont les notres aujourd’hui doivent beaucoup à l’idée de réécriture, de roman national permanent. De l’autre, les conséquences que sont le racisme, la ségrégation, le sacrifice des plus pauvres, les conditions de vies et de travail misérables sont toujours présentes, ce qui en dit long sur le comportement humain. On pourrait croire que l’histoire d’amour (de rencontre) que l’on suit en arrière plan donnerait une teinte plus optimiste à ce récit, mais ces deux errances qui se rencontrent sont bien une exception, une flammèche prête à s’éteindre. Un sombre récit.

Le carnet critique recèle sont lot de surprises (il faudrait que je comprenne si les rééditions peuvent être conseillées ou non, parce que l’avis sur « le monde du fleuve » me semblait positif) pour tout dire d’ordinaire j’essaie de retenir un ou deux titres et je laisse le temps me les faire oublier. Ensuite, dans les allées de la médiathèque ils ressurgissent à leur grès et tout se passent en général pour le mieux, toujours le plaisir et toujours le pincement de la culpabilité forment un équilibre de curiosité. Cette fois-ci, j’ai sorti mon papier et mon crayon pour ne rien oublier (et pour aller faire des suggestions à celui en charge du rayon), je pense même que mon libraire devrait recevoir ma visite. On pourrait mettre tout cela sur le compte de la qualité des sorties, mais si cela joue (c’est indéniable) les tons, les styles, les précisions présents dans ce cahier critique savent faire la différence.

La revue de presse de la presse spécialisée (on peut voir ça comme ça) est égale à elle-même. Il serait sans doute intéressant de critiquer le fond et la forme de la démarche, mais elle a sans doute du bon (j’ai toujours du mal à me dire qu’il faut prendre position face à une prise de position, énoncer qu’une jeune production assez médiocre sera réservée aux auteurs en herbe me semble une réflexion étrange mais apporter des arguments reviendrait à pouvoir se caparaçonner dans une posture et camper dragon n’est pas dans mes projets immédiats). La rubrique sur la parole donnée aux libraires donne envie de partir rue de Siam visiter la boutique, que demander de mieux.

La nouvelle rubrique donnant la parole à un traducteur est une vraie bonne idée (on se demande comment nous avons pu faire sans avant). En prime Jean-Daniel Brèque n’est pas un anonyme bûchant à copier coller les résultats d’un reverso en mode flemmard, c’est un besogneux qui se remet souvent à la tâche. Sa carrière est passionnante à plus d’un titre, son mode de travail éclairant sur ce qu’est le travail d’un traducteur, on sent qu’il y a une âme (et une forte personnalité) derrière le respect de l’œuvre originale (pour tout dire cela m’a donné envie de lire « le quatuor de jérusalem » et m’a conforté dans mon rapport à ce bon vieux Dan). On se régale et l’on souhaite longue vie à cette nouvelle section.

Non seulement Roland Lehoucq est un auteur admirable (je ne sais pas si on dit « vulgarisateur » et je ne suis pas certain de maîtriser les charges émotionnelles liées à ce terme, qui ici serait positif, mais on ne sait jamais) mais en prime il répond aux attentes de son lectorat (enfin des miennes). Après avoir vu seul sur mars, et avoir été agréablement surpris, j’avais hâte de lire un avis éclairé sur la question (parce que si le film se révèle jouissif et dynamique, cette bonne humeur altère peut-être notre jugement –ce qui est un bien pour le spectacle- et l’on se prend à accepter sans réticence l’exaltation scientifique du héros). Comme d’ordinaire (c’est un peu le souci avec les productions de qualités, on prend le plis d’être ravis et bien souvent la curiosité est plus au rendez-vous que la déception. Alors on se prend soit à lister les défauts et à dire « c’était mieux avant », soit à tomber dans la glorification sous forme de mantra…  de l’avantage de l’aspect « compte rendu de lecture » de ces avis sur bifrost) on sera comblé. La force de cette approche est de (pas toujours mais souvent) parvenir à mettre en avant les points forts et les points faibles du film, à comprendre à quel moment le propos est crédible et à quel autre il s’agit d’une illusion narrative (je n’aurais jamais mesuré le diamètre de la roue par exemple, alors que le faire relève du réflexe ordinaire est salutaire pour un scientifique). Le tout est fait sans dénaturer le film, sans chercher à nuire à sa magie et sans jamais être pontifiant.

La rubrique sur les nouvelles dans le petit monde de la science fiction nous permet de couvrir la sortie d’œuvres de Jean Ray et rien que pour ça elle vaut le détour. Les amateurs de prix, récompense, mise en avant seront également à la fête, mais j’ai toujours du mal à m’intéresser à ce système ou à lui accorder une énorme importance. Les sorties en poche (pour le coup de « vrais » poches, parce qu’il me semble que le dossier dans le magazine littéraire a une définition assez large de l’objet) fait également envie et si je ne partage pas l’enthousiasme affiché sur les nouvelles traductions de Lovecraft c’est aussi là que l’on mesure la qualité de la rubrique qui conseille sans en faire trop. Comme quoi il est possible d’afficher une subjectivité sans tomber dans les tics d’une grande partie de la presse.

C’est avec le dossier sur Laurent Kloetzer que l’on mesure la perfidie de Bifrost. Je ne connaissais pas cet auteur et à la sortie je suis heureux de ne pas (encore) avoir écouté l’émission Mauvais Genres consacrée à Bifrost, car il paraît que Vostock y est beaucoup discuté et je n’ai qu’une seule envie : me procurer cet ouvrage. La confirmation, la longue nouvelle (novella ?) présente en début de volume (et lu juste après le dossier pour ma part) a été un véritable plaisir. Actuellement je suis entouré de « mordus » de game of throne, à tel point que je n’en peux plus (et je comprends ceux dont le poil s’hérissait au nom de Tolkien lors de la sortie des adaptations ciné). J’ai lu pas mal de tomes mais j’ai abandonné en cours de route (me disant que l’auteur lui-même ne savait pas où il allait), mais c’est surtout les considérations sur la « fantasy », l’héroïc fantasy et tout le reste qui me lasse. Bien évidemment des spécialistes autoproclamés surgissent du néant à chaque nouvelle mode et les amateurs peuvent soient se réjouir de voir leur domaine ainsi valorisé ou au contraire trouver cela facile. Personnellement c’est le « besoin » de faire dire quelque chose à l’œuvre qui m’exaspère. Non pas que le trône de fer n’est aucun fond, mais cette « découverte »  de la possibilité d’un propos dans la littérature imaginaire a tendance à me laisser perplexe. Je fus donc aux anges de lire un texte aussi âpre que cette confirmation. Le propos n’est évident pas ici de faire un comparatif entre les deux œuvres (ce serait stupide et mal venu) mais de dire à quel point une proposition aussi primaire et efficace (alors que je ne l’attendais presque plus) fait un bien fou. L’univers (inconnu pour moi mais pas des amateurs de l’auteur si j’ai bien compris) n’est pas particulièrement « présenté », on entre de plein fouet au sein d’un drame touchant de prêt un petit groupe de jeune combattant, avant de suivre plus spécifiquement le destin de l’un d’entre eux. Si la menace est sourde, indéfinie, l’auteur ne prend pas le parti de nous la présenter de face, le héros (en fin stratège ou en idiot amoureux) ne chargera pas de face, il préfèrera.. ; enfin vous le lirez bien assez tôt. C’est la tonalité sans appel, les phrases courtes, le rythme brusque, presque agressif qui ne prend pas de gant avec le lecteur, l’aspect rudoyant qui nous transbahute dans un monde douloureux, en perdition. Texte (là encore) sombre , cette confirmation coupe le souffle.

En sus (ça fait toujours bien) de ce long texte, nous avons droit à un texte sur la mise en place d’un prix de SF via un groupement de blogs, chouette initiative qui croise effectivement le destin de Laurent Kloetzer. Il y a également une « présentation » de l’importance du jeu de rôle pour une génération d’écrivains de l’imaginaire en France. Un texte intéressant que j’ai trouvé un peu entre deux eaux, parfois il s’éloigne de la figure de Kloetzer pour adopter un point de vue plus large et l’on se demande si faire un dossier sur le jeu de rôle ne serait pas une initiative louable et si ce texte (peut-être remanié) n’y aura pas plus sa place. l’entretien est long et qualitatif à souhait (étonnant), surtout il donne à cerner et à comprendre le parcours de l’écrivain. Le plaisir de lecture, l’immersion dans les jeux de rôles, les premiers écrits, l’élaboration des textes, l’inspiration, les envies, les rencontres, les doutes… bref, on découvre toutes les étapes et tous les récits de plusieurs décennies passées à écrire. Cela pourrait paraître être une suite d’anecdotes personnelles sans intérêt ou un peu tôt dans la carrière d’un auteur finalement assez peu connu (j’entends du grand public), mais tout au contraire cela donne envie de parcourir son œuvre, de se confronter à cette formation (c’est vraiment frappant de constater à quel point certains lieux communs sont ici très vivants, par exemple le fait d’énoncer que l’on veut écrire des histoires qu’on aimerait lire ou qu’un éditeur a contribué (comme des lectures) à améliorer un style, ce n’est pas des « étapes nouvelles » mais on a envie d’aller à la rencontre d’un auteur, de son imaginaire, de ses idées, de ses découvertes).

Je n’ai pas lu le guide de lecture, puisque je compte lire Vostock pour ensuite remonter à la source.

La qualité de Bifrost tient (aussi) dans cet équilibre, un dossier sur un auteur connu va vous apprendre quelques détails ou vous donner à découvrir un point de vue nouveau, mais cela n’altère en rien la qualité (et le nombre) des dossiers sur des auteurs moins connus. C’est fou à les lire on dirait que la science fiction (au sens large) est encore vivante.

 

 

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