Mots-clefs

,

1410-jardin-silences_org_orgC’est le genre de texte qui vous fait vous sentir comme le scarabée de la boîte de Wittgenstein ou comme un sensualiste en manque d’amour et de reconnaissance. Déjà le titre est subtilement évocateur, une image insaisissable comme l’entité dont il est question, ensuite la première page évoque déjà des mondes qui se frôlent sans jamais coïncider, nous sommes en terrain connu.

Il serait pertinent de s’intéresser à ce texte sous l’égide de Sellars, lorsque ce dernier critique « le mythe du Donné » (de nos sens, de ce que nous nommons par facilité : expérience) il nous porte à réfléchir à ce que nous sommes, à ce qui nous constitue. Mais à faire cela il faudrait que je revienne sur la notion du réveil telle que développée par  Dragomir pour étayer mon propos et bien que plaisante l’expérience montrerait rapidement l’étendu de mes limites. Selon ce bon vieux Leibniz  ce dont nous sommes conscients lorsque nous faisons une expérience perceptive, ce que nous apercevons, peut et doit être analysé en une multitude de « perceptions sans aperceptions ni réflexions », c’est-à-dire auxquelles nous ne prêtons pas attention, et dont nous ne nous souvenons même pas. C’est plus directement à cela que s’attaque ce texte, au problème de la perception de ce que nous sommes d’un côté et de ce qui peut être de l’autre. Dotée d’un langage, d’une conscience mais pas de matière l’être dont il est question a une appétence (par nature ou du fait d’un fatum funeste, forcément funeste, on ne le sait vraiment) pour nos rêves ou plutôt pour nos états de rêves. Le fait que son état de veille coïncide avec notre sommeil, nous amène à ne jamais nous croiser, à ne jamais nous toucher. Il y a là une réflexion sur l’immatérialité, une poésie du lien, des sentiments, de la vie. Toutefois, c’est la possibilité de connaître un être vivant, en l’occurrence un humain, par le biais de ses rêves qui est le plus surprenant.

Nous ne sommes pas là dans une psychanalyse des rêves et Sigismund ou Durkheim ne nous attendent pas tapis au coin d’un neurone, nous sommes bien dans le poétique (un peu comme on peut être dans l’opératique, dans le spectacle total) reste que cette infusion de l’autre en nous, cette intrusion, permet la récolte d’information, de données et donc de connaissances.  On peut se demander si faire appel à une telle entité mentale pour rendre compte de l’expérience perceptive renvoie aux sens, à l’inconscient ou à une donnée plus impalpable ? Son caractère ontologique mystérieux lui confère la possibilité de rendre infaillible ses connaissances (connaître le prénom d’un enfant dans le rêve d’une personne qui ne sait pas encore qu’elle va être parent en dit long sur ce qui « fait » l’individu, sur ce qui nous constitue, sur la conscience que nous avons de nous-mêmes), une capacité fonctionnaliste que l’on attribue d’ordinaire à des états mentaux (humains pour le coup) et qui ici pose les jalons d’une nature humaine plus complexe, plus enfouis dont nous n’avons pas, délice du paradoxe, conscience.  Dès lors, s’impose le fait que le point de vue est intrinsèquement constitutifs de chaque espèce, qu’il n’est alors pas nécessairement subjectif et que la possibilité d’un partage est envisageable.

Bien évidemment, en plaçant des référents philosophiques et en usant d’un vocabulaire lui aussi philosophique j’évite la science tout autant que la poétique de ce texte. Ecrit à la première personne, m’étant en avant les émotions et la volonté (plutôt que la conscience ou les états mentaux, pour le dire vite) le texte effleure l’essence de la relation, pose la question du lien dans le couple, de l’indicible, de la puissance des souvenirs et des rêves, de ce dont on ne peut se souvenir et qui pourtant nous constitue. Mais, en vérité, ce texte m’a évoqué Mallarmé et je préfère encore jouer dans la cour de récré de quelques réflexions sur l’expérience et ce qui fonde la singularité de l’individu et le partage, que de tenter un triple axel d’emboîtement entre ce texte et Mallarmé. Reste une tendresse pour le rêve, pour ce qui relève du nocturne, que l’on a déjà croisé sous la plume de l’auteur.

Publicités