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De quoi parle le troisième tome des annales du disque monde ? De sorcellerie, de magie et de féminisme. Seulement voilà tout n’est pas si simple. Déjà parce que la magie ce n’est pas simple, surtout quand elle est pratiquée par un ordre de magicien tout à fait hors norme, ensuite parce que la sorcellerie c’est avant tout une histoire de croyance et enfin parce que le féminisme ce n’est pas ce que l’on croit.

Un homme qui écrit un roman de fantasy afin, entre autres, d’y planquer quelques réflexions sur le féminisme ça passe inaperçu, disons plus que certains venant pérorer dans les journaux télévisés. De fait ça permet aussi, surtout, d’éviter la théorisation, les doctrines stupides et les certitudes. C’est ce qu’il y a de bien avec Pratchett, il vous fait marrer par des métaphores farfelues mais souvent très parlantes, tout en rappelant l’aspect pragmatique des concepts qui nous paraissent compliqués. Parce que l’air de rien, au milieu de la condition des femmes on parle également du savoir, de la connaissance, de l’ignorance, du poids des traditions.

Premier point fort du volume, les traditions.
Enfin non, le premier point fort du volume (qui n’est que le troisième rappelons-le) c’est le personnage de Mémé, une sorcière comme on n’en fait plus et comme on aurait dû en faire plus. Ni méchante, ni vilaine, elle est pourtant le parangon de la sorcière des campagnes et des bois, elle connaît les plantes, vend des remèdes, n’aime pas voler sur des balais, ronchonne, râle, aide à demi-mot etc etc… un personnage phare du cycle du disque monde, si dense et si complexe qu’en faire un portrait rapide serait injurieux et qu’en faire le tour demanderait quelques thèses. On comprend qu’il fût l’un de ceux favoris de l’auteur car l’on devine le malin plaisir qu’il a eut à la construire, à s’amuser à en faire autre chose que ce qu’on nous en montre habituellement. Si elle est croit en la magie, elle n’aime pas la pratiquer et préfère se cantonner à la croyance qu’ont les gens en elle, cela suffit amplement, la preuve : ça fonctionne.
Perdue dans son petit village (le trou du cul du monde, c’est le cas de le dire) elle est attachée à des traditions séculaires qui ont fait leurs preuves.
Le tour de force est là, car derrière ce personnage attachant et complexe l’auteur glisse les coutumes et les pratiques. On pourrait croire qu’avec un tel angle d’attaque les femmes en prendraient pour leur grade, qu’elles seraient là figées dans une époque cristallisé de déjà vu, de certitudes et de préjugés. Car d’ordinaire pour parler du féminisme on a tendance à vouloir démontrer le contraire, que ceux sont les hommes qui sont dans une gangue de préjugés et d’habitudes sottes. Commencer par l’inverse c’est éviter l’écueil de la tension arbitraire, de la démonstration, de l’argumentation. Bien évidemment, nous verrons que les institutions masculines sont à l’aune de leur réputation. Mais cela permet deux choses intéressantes.
Premièrement, l’ouvrage peut s’amuser des traditions, les prendre à rebrousse poil, les examiner pour nous faire en rire, tout en focalisant les bêtises (parfois méchantes) non sur les pratiques mais sur les individus. On retiendra ce mage qui se croit ouvert d’esprit et même généreux lorsqu’il considère les sorcières comme de bonnes accoucheuses pour les paysans arriérés. Pratchett ne nie pas la stupidité mais il a l’intelligence de se moquer de celle que l’on accepte trop aisément, tout en pointant du doigt le vrai problème.

Deuxièmement, le personnage central étant une jeune fille destinée à être à la fois sorcière et mage, l’utiliser comme vecteur permet d’éviter les tirades, les réflexions ou les discours édifiants en mettant au premier plan un récit initiatique. Ce qui donne plus d’action, plus de péripéties et de rebondissements. Faire cela c’est aussi faire confiance au lecteur qui sera apte à comprendre la subtilité du propos. Impossible de réduire les uns et à les autres à des postures caricaturales (et pourtant, impossible aussi de ne pas en rire, de la force de l’auteur !). On se prend d’affection pour ces adultes retranchés dans leur certitude et on observe les changements avec une certaine délectation. On pensera notamment où notre sorcière favorite, résolument allergique à la ville, se demande si elle ne pourrait pas y ouvrir une boutique tant la clientèle semble y être facile.

On remarque aussi combien la tétologie (une forme raffinée et efficace de psychologique) est un maillon essentiel des relations humaines, la manière dont Pratchett parvient à se servir de cette petite invention montre quel fin observateur il est. On songera également au bégaiement d’un jeune mage surdoué, un symbole peut-être un peu gros dans le genre « passage d’étape » ou « épreuve initiatique » mais qui a le mérite de l’efficacité. Si l’ouvrage ne brille par la confusion organisée qui fera la qualité de beaucoup de ses suiveurs, il explore avec brio le monde la magie et de la fantasy. L’auteur prend le parti de renvoyer aux oubliettes les magiciens ou sorciers surpuissants, demi-dieu vivant parlant aux animaux, ouvert d’esprit, bienfaisant et tout à fait éloignés des préoccupations du corps. Dans le même élan il gribouille sauvagement sur nos envies de sorcières de contes de fées customisés (c’est-à-dire moins complexes, moins symboliques, plus digestes que leurs homologues originaux), de balais supersoniques etc etc.
Esk (la jeune héroïne) pose des questions, passent par des étapes, doit faire l’apprentissage d’un monde complexe où l’avidité tient lieu de désir et où même les gens les plus honnêtes se targuent de posséder un menteur en leur sein. Elle balaie (c’est le cas de le dire) les deux traditions pour essayer d’en garder le meilleur, une « morale » qui pourrait paraître un peu fade si elle ne reposait pas sur ses envies et ses exigences. Esk n’est pas une petite fille modèle naïve et innocente, elle possède cette volonté de l’instant des enfants, une curiosité qui la pousse à vagabonder, une confiance inébranlable en ceux qu’elle respecte, elle est énervante, indocile, difficile. Elle veut être sorcière et mage pour ne pas avoir à choisir ou transiger et non pour faire régner la paix ou concilier des contraires. Contrairement aux faux contes bon enfant et gentillet qui prônent l’universalité de la gentillesse (par exemple) et du réconfort, ou aux écrits (plus récents) pour adolescents qui résolvent des problèmes sociaux à coup de grands discours politico-mystique, l’héroïne de Pratchett poursuit une vision toute personnelle.
Sa « dureté » – après tout elle n’hésite pas à transformer son frère en cochon- est ainsi adoucie par le personnage de Simon, qui en même temps sera un catalyseur intéressant et surprenant. Et l’on s’identifiera plus rapidement (rire oblige) aux personnages plus vieux, qui certes auront à accepter des changements mais n’en resteront pas moins camper sur leurs positions.

Autre point important, plus marquant que dans les deux premiers tomes du cycle, le jeu sur les langues. Bien évidemment la force de Pratchett c’est de vous coller dans la tête des images farfelues parfois d’une justesse magique, souvent très drôle mais pas uniquement ; dire qu’une voix à le son d’une confiture aux figues amène vos neurones à faire des boucles inédites, vous rapproche de la poésie, vous plonge dans une imaginaire littéraire rien moins que grandiose. Et puis, il y a tous ces jeux linguistiques, parler la bouche pleine, une cigarette aux lèvres, en colère etc… autant d’inventions qui s’agglutinent aux autres pour former un univers aussi complet que complexe.

Il serait encore temps de parler de magie et surtout de cette vision unique et forte de la sorcellerie, mais il nous reste d’autres tomes à découvrir mettant en scène des sorcières, nous aurons le temps d’en reparler. Puis, vous n’avez pas que ça à faire, vous avez un livre à aller lire.

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