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Difficile de ne pas penser à Iphigénie ou, plus directement, aux jeunes filles que l’on sacrifie au dragon. Pas besoin de sortir une armada de comparaisons complexes pour percevoir qu’ici le dragon (et son avatar) évoque la sexualité. Il est intéressant de noter qu’en normalisant l’exceptionnel, en le ritualisant plus exactement ce couvent de sœurs et leur propagande nous amènent à réfléchir sur le caractère « normatif » de nos représentations sexuelles.

Plus que le dragon, c’est son apparition qui est intrigante, on parle accouplement avec un Avatar, puis téléphone portable, puis la personnalité réelle de l’Avatar, un dragon gigantesque, est posée sur la table comme l’éléphant au milieu de la pièce.  Là encore il y a collision entre deux mondes, entre deux imaginaires, entre le présente et le mythologique, et encore une fois cela mène à une collusion, à une rencontre. On pourrait tirer un trait sur une frise chronologique, se simplifier la vie en plaçant les récits de Mélanie Fazi dans la case « gothique » ou, pour donner un corps identifiable à sa féminité, dans celle du « préraphaélisme », ça serait vite fait et bien pratique. Toutefois, ce genre de considération pour article photocopié à base de dossier de presse, mène directement dans une impasse. La créature tapis au fond d’une grotte, pourrait nous amener à la peur lovecraftienne, et il y a un peu de ça dans la tension attentiste et soumise des personnages, dans ces rites aqueux, mais c’est la question du corps, de l’intimité, du peux de choix qu’il reste à l’individu face à l’inéluctable, du libre arbitre qui m’a le plus interpelé ici, une question qui renvoie à Ursula K Le Guin. Plus que le couvent, plus que l’île, plus que le dragon, les portails (leur gigantisme qui en évoquant l’indicible en dit plus long que des descriptions spectaculaires) qui attirent. Les portails qui font écho aux portes des chambres des étudiantes, les portails comme passage initiatiques, comme acceptation symbolique, à l’image de ceux des lieux sanctifiés qui nous font passer du profane au sacré. Le portail c’est la certitude, eschatologique puisque le franchir s’est retarder la fin du monde, d’arriver quelque part, de trouver (à défaut de donner) un sens à une existence.  Portails du temple du corps également. Un corps que l’on donne, que l’on offre de plein gré (après avoir appris à ne pas poser de question), en sacrifice. L’érotisme, le fantasme ne peut s’offrir le luxe de la digression, de la multiplicité, il doit être à objet unique, à sens unique. Prosaïquement cela veut dire qu’on ne désir pas mais que l’on adore et que l’éros mène à la jalousie. Plus profondément la jalousie elle mène à l’adoration. Ainsi Rachel, l’héroïne, ne désir pas le dragon, n’aime pas cette figure, n’est pas attiré par lui, son corps s’y refuse, en revanche elle jalouse celle choisie pour lui servir de compagne ou plutôt elle jalouse le dragon de ne pouvoir avoir droit à cette compagne. En guise de libre amour, de libre arbitre, elle opte pour la dévotion.

Il y a là un renversement peut-être pas des valeurs mais du moins des images. Le caractère de l’amour de Rachel pour sa compagne dépasse le cadre codifié (que l’on aimerait faire passer pour naturel, comme allant de soit) des choses. Cet amour est anagogique dans le sens ou son objet ne réside pas dans l’être mais en dehors, au-dessus, de cet être, il est de l’ordre de la transcendance plus que de l’immanence. C’est ce questionnement sur la nature, toujours ambigüe, de l’amour qu’entrebâille ce récit.

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