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C’est énervant et facile à la fois d’avoir à prendre appuie sur les phrases des quatrièmes de couvertures. Enervant parce qu’encore une fois ça ne peut que choquer, presque faire mal tellement on tombe dans le lieu commun et l’idiotie. Facile parce que c’est une magnifique porte d’entrée pour un avis, il suffit d’en prendre le contrepied. Mais le premier choc ne fut pas ici – du moins pour moi.

Le premier choc fut de ne pas avoir à acheter ce volume dans la collection totem de chez gallmeister, bien évidemment la sortie date, bien évidemment on me dira (et c’est ce que les éditions gallmeister m’ont répondu) que cela permet de faire mieux connaître cet auteur, mais il n’empêche qu’un goût amer me reste en bouche. Sans aller jusqu’à la trahison, disons que c’est un sacré rappel (en forme de coup de pioche dans le dos) de ce que le monde de l’édition recèle de blessures et de concession, d’autant que j’avais en mémoire un long entretien de l’éditeur en chef qui m’avait fait espérer en un esprit un poil plus libertaire. Là on pourrait arguer pleins d’éléments tout à fait valables, mais se pointer en librairie pour avoir à passer d’une maison d’édition un poil « hype » et « en-dehors » à une machinerie plus lourde, avec une jolie phrase passe partout signée –anonymement, parce qu’on s’en fout de qui l’écrit, du contexte, ce qui compte c’est l’argument de vente, c’est de faire le boulot du service de presse finalement –France inter, ça vous change un poil les neurones. Je ne suis pas du genre sensible à l’emballage mais tout de même.

Me voilà donc en train de commencer à lire ce cinquième volume des gentilles aventures de notre shérif pas si bourru du Montana, un petit sourire de satisfaction aux coins des yeux, des lèvres et des épaules, me voilà embarquer dans la première scène. Un shérif –le notre- anonyme, entre dans une ville quasi déserte, puis dans un bar glauque, infâme, à l’atmosphère lourde et anxiogène, il y croise une jolie et troublante serveuse et un patron patibulaire en diable. Comment à ce stade ne pas repenser à cette jolie phrase anonyme qui nous promet une intrigue loin des clichés et des codes du genre ? Bon, il est certain que si l’on continue de croire que les scènes de western ne sont jamais venues dire bonjour aux polars alors nous ne sommes pas du tout dans le code ou le cliché dans ce bar, loin de là, loin de là, bien loin. J’avais prévenu que c’était énervant et facile comme technique, mais il faut admettre que si on laisse passer ce genre de choses, si on laisse couler, on laisse également couler la duplicité, la couardise, la vision du monde pourrie et blasée qu’il y a derrière ces « méthodes » de marketing. Il faut, certes, faire confiance à son libraire, mais il ne faut pas oublier pour autant de ne pas se laisser faire. Parce qu’enfin des avis stupides, éhontés, largués comme celui de ce blog ne génère rien d’autre qu’un ego peroxydé de vieux beau essayant de rattraper sa jeunesse avec des wagons technologiques de retards.

Nous voilà donc plonger dans un roman épris de codes et des clichés, en pagaille. Pour ceux qui ont déjà vu les épisodes de la série, l’intrigue leur sera en partie familière, toutefois je les rassure il y a suffisamment de divergences pour être surpris, et suffisamment de points communs pour en faire une lecture « comparative » entre les deux médias (sans vous gâcher la surprise, les romans gagnent haut la main ce petit « match », mais il n’y a là rien de dégradant pour la série qui est parvenue à rendre certains de la série de romans avec brio). Pour les autres, il semble que l’auteur est eu envie de revenir aux sources de ses envies (enfin pour ceux qui ont vu la série cet élément est tout à fait valable, c’est vous dire le peu de qualité de cet avis). Il y sera donc question de chevaux, d’une ville déserte, d’un meurtre étrange, d’armes à feu, d’amour difficiles (avec des phrases sublimes, des passages touchants où notre grand con de shérif se retrouve comme un collégien enamouré, où il lui prend des envies de sculptures en regardant une femme nue… franchement quelle belle, poignante et évidente image que celle-ci) et, surtout, de nature. Comme souvent il y aura un choix narratif pour ménager le suspens et nous tenir en haleine. Ici il s’agira d’alterner, pendant un peu plus de la moitié de l’ouvrage, des chapitres se déroulant au présent et d’autres se déroulant une dizaine de jours plus tôt. Le moyen de suivre notre shérif en mode « furtif » (autant vous dire que ce stratagème donne plus lieu à des moments comiques et burlesques, plutôt qu’à une véritable filature en bonne et due forme) et d’en savoir plus sur ses motivations.

Nous allons suivre une enquête peu palpitante et des rebondissements de plus en plus cinématographiques (pour un climax d’anthologie ! Bon bien évidemment on pourra regretter le penchant de l’auteur pour les hommes capables d’exploits impossibles, pour les scènes de nuit, sous la neige, avec drogue ou plomb dans le sang, enlèvement et tout ce qui s’en suit mais d’une part on commence à s’y habituer et donc à l’attendre et d’autre part cette forme de surenchère soudaine rend encore plus attachant un héros toujours plus désabusé). Dès lors on pourrait se demander ce qui nous motive à lire ce roman à part quelques aléas savamment glissés sur la route de l’histoire – si ce n’est pas l’enquête- ? Il convient de remarquer qu’il s’agit des personnages. On ne prendra pas le temps de présenter les plus connus, que l’on connaît déjà et que l’on apprécie toujours autant, et l’on s’attardera sur la qualité des « seconds couteaux ». Rendre crédible une serveuse de bar sans papier, débrouillarde, mère de famille et flic à mi-temps n’est vraiment pas chose aisée, pourtant en quelques lignes on se demande comment elle ne va pas finir par complètement occuper nos pensées. Il en va de même pour ce vieux garçon vacher moitié alcoolique qui nous donne envie d’aller refaire le monde à ses côtés sous une nuit étoilée (et proche d’une rivière). On se retrouve à prendre du plaisir dans une vente aux enchères, à écouter le chant des oiseaux, à contempler les grands ducs ou à se demander si ce chien est vraiment une bonne patte…. A l’arrière d’un pick-up, en chantonnant des vieux tubes du Cash ou du Loner.
C’est le nature writing qui remonte à la surface, qui perce à chaque tournant, à chaque ranch, à chaque butte (ou mesa), qui exsude des pores d’un état en plein tourment. Car, le temps d’un constat on apprend que le candidat au poste de shérif a pour grand projet la construction d’une prison inutile… comment pourrait-il obtenir l’aval des uns et des autres ? Tout simplement parce que les prometteurs sont à l’affût. Derrière ce rêve de far west moderne il y a le passé des uns et des autres, l’avenir incertain, la difficulté de se construire en ayant les deux pieds enracinés dans les valeurs d’antan, il y a l’angoisse d’un avenir de terres bradées, de gaz à extraire. En parallèle on suit les aléas du cœur de notre héros, une fille qui part, des amours difficiles à gérer (logique elles fonctionnent), du stress, des maux de têtes… et une mémoire qui lui interdit d’oublier. Ceux sont les cicatrices passées et à venir qui se reflètent dans ce profil atypique mais néanmoins réaliste.
Car ce qui nous lie à cette série c’est un imaginaire en déliquescence, d’une vie que l’on sait en perdition, de fait l’auteur (comme nous) s’attache aux détails. Les portes sans poignées, la place du chien, les bons gestes, l’écoute, comment assommer un homme des éléments (parmi de nombreux autres) qui font plus que le rendre « attachant », « sympathique » ou bonhomme, car ils portent en eux leur disparition. Le voir assis sur la marche où il a tenue sa gamine qui risque désormais de se remarier, c’est une plongée dans des gestes, des instincts, des pertes qui sont les nôtres (enfin pour le peu que l’on apprécie la nature et des valeurs un poil terre à terre, c’est certain qui sont on opte uniquement pour une vision premier degré de la joie des villes en expansion on risque de se sentir dépaysé).

Un cinquième volume qui, en revenant puisé dans les racines du genre, nous impose de nouveaux ses fondamentaux. Un moyen de ne pas sortir de l’ornière, de poursuivre le sillon pour s’assurer que le pays reste le même, que les paysages sont les mêmes. Une écriture qui se resserre au bon moment, car en allant en ville ou au Vietnam (pour le dire rapidement) l’auteur nous montrait la complexité d’un univers et de son personnage, mais c’était au risque de perdre de vue les forces du concept de départ. Un volume qui montre également la maitrise du genre par un Craig Johnson en grande forme, il alterne les scènes épiques de tête à tête, les moments plus mélodramatiques, les fusillades, la découverte du pays ou les courses échevelées avec maestria car il pose une atmosphère sans trop en faire, en laissant les personnages agir, en s’attardant à faire avancer les choses sans précipitation. Pierre importante des fondations de la série ce volume ravira les amateurs.

Mais risque en même temps de décevoir ceux qui attendent un récit « en dehors des codes, des clichés » pour les surprendre (ou peut-être  que certains croiront réellement qu’il ne s’agit pas là d’une maîtrise extrême des clichés et qu’il s’agit véritablement d’un parti pris original, à ceux là je ne saurais trop conseiller de lire des westerns et des polars d’avant… de bien avant même et en masse encore). On pourrait penser que je prêche pour une chasse gardée, que je n’ai pas envie de voir se trimballer des jeunes en t-shirt « longmire » partout ou des sujets du type « réviser son bac avec le shériff » (comme on s’encanaille à le faire avec game of fer pour amener du clic). Il doit y avoir de ça, je dois être un peu jaloux, voir les pub de « molosse » dans les gares ça me file un coup et ça ne devrait pas. Mais ce qui me gonfle c’est que d’un côté un auteur joue des clichés, des attentes, d’une écriture pour apporter du plaisir et que ce plaisir se réduit non seulement à l’aspect le plus pauvre et le plus vendeur des dits clichés (grand espace mon cul ai-je envie de dire alors que je n’en pense pas un mot…) et qu’en prime l’argument de vente s’appuie sur l’inverse du contenu.

Bon après c’est à l’acheteur de ne pas en être un, de ne pas se faire avoir, donc tout ça doit être une question de choix et d’éducation… faudrait que je regarde si les méthodes pour ne pas se faire avoir par la pub et le marketing sont au programme de la réforme des collèges.

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