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1410-jardin-silences_org_orgEvidemment, cela aurait dû me sauter aux yeux tout de suite. Mais il aurait fallu plus d’un récit pour saisir qu’ils étaient de ces fils dont on fait les maillages les plus serrés, les tissages les plus fins. Si les figures ne sont pas les mêmes, on aurait tout de même envie de voir en cette personnification routière et son tunnel, une forme de lapin blanc courant dans son terrier, on retrouve même notre ami le psychopompe évoquait pas plus tard qu’il y a peu. Evidemment, Mélanie Fazi parle de nous à travers des figures mythologiques (ou proches) à moins que ça ne soit l’inverse.

Souvent on demande aux artistes (enfin à ceux qui aiment et animent le bain médiatique) de s’exprimer sur l’actualité du moment, sur la politique, le monde, la société ou leur vie privée, et souvent on tombe dans l’impudeur niaise. Parfois, trop souvent, l’artiste se dit qu’il lui faut être engagé, qu’il a quelque chose à dire, un message à transmettre sous couvert d’une allégorie complexe et fine, le problème vient alors du « dosage » entre récit et message. Ici, plus encore que dans les précédentes histoires, c’est la question du chevauchement des mondes qui est posée. Une route, un court instant d’inattention et soudain des extrat… euh… non, une autre route, plus mortelle.

Le phalène, papillon de nuit sympa, est certes nocturne mais souvent abusivement lié à une imagerie mortifère, ici il n’est que le nom d’une incarnation, un phonème comme un autre pour ainsi dire. C’est le couche uniforme de sable qui retient l’attention, elle remplace le ruban de bitume (sable bitumineux, matière transformée, agglomérée, industrielle, sur laquelle on roule, on a une emprise) chemin que l’on emprunte, que l’on prend par habitude, sans se poser de question, que l’on subit. Le sable est plus régressif (sans aller jusqu’à une lecture psychanalytique), plus invasif, il récure par frottement, il ne s’agit pas de passer son chemin d’un air las ou désabusé, de continuer de râler et de s’énerver, il faut se démasquer, démasquer (là encore l’utilisation des éléments à forte charge symbolique à bon escient est un point fort de Mélanie) le faux semblant social pour laisser sortir la vérité (et la colère).  Le parcours est contemporain, un père ramène sa fille à sa mère et à son nouvel ami, il se sent dépossédé d’un amour, d’une place, d’une légitimité, il se sent en colère et perdu. Sa fille ne semble plus le reconnaître, ni l’écouter, à peine le tolère-t-elle. Un schéma contemporain sur une trame mythologique et l’on se dit que c’est une métaphore un peu lourde, si ce n’est que les routes ne sont pas vraiment distinctes, elles se recouvrent, l’une débordant en l’autre. L’allégorie ne va pas de soi, il ne s’agit pas de lire notre monde avec une cartographie ancienne ou de faire de l’antiquité le moule parfait de nos errances contemporaines, il s’agit de comprendre que pour être toujours les mêmes ces étapes, ces rites et ces passages restent cruelles et intenses du point de vue de l’individu. L’auteur a le bon goût (qui s’éduque) de ne pas choisir, ni de proposer de choix, elle déroule un fil d’Ariane entre les deux mondes, un fil de passion  (on fait un coucou à Achille et à sa bouclier en passant, haaaa les joies de l’ekphrasis) qui se noue comme il se doit, déjouant ainsi les pièges de la chronologie morale (qui revient souvent à dire que c’est le dernier qui a parlé qui a raison). Ainsi, la tonalité de l’histoire est ambivalente et plutôt qu’une moralité finale on se délecte de la promesse d’un secret.

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