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J’aimerais bien parvenir à me défaire de cette impression mais il faut croire qu’elle me colle à la peau comme un chewing-gum à une semelle. Au bout du troisième volume des aventures de Dave, il me semble toujours que l’auteur ne prête guère d’attention à son intrigue, et que je continue à m’en foutre éperdument.

Parce que rencontrer un vieux pote, qui comme par hasard va vous mettre dans les pires ennuis, puis un autre vieux pote, puis une ou deux jolies filles plus ou moins utiles, c’est un entrefilet de remplissage pour presse régionale. Mais il faut bien comprendre que l’important n’est pas là. Si l’on continue de croire que le talent d’un mec comme James Lee Burke c’est de mitonner des intrigues aux petits oignons, de construire des narrations complexes et s’il le fait vraiment alors on peut dire que je passe effectivement à côté de l’auteur et que je ne lui reconnais pas un tiers de son talent. Reste qu’à lire ce volume je me souviens du dernier de la trilogie de Tapply sur son guide de pêche, un volume prometteur en diable qui s’avérait ne rien proposer d’autre qu’une description « naturelle » au milieu d’une intrigue réchauffée. Ici c’est l’inverse, l’intrigue, le pourquoi de tout ça passe très rapidement au second plan. Pour tout dire, si l’on en croit cette damnée quatrième de couverture il serait même question d’un plan cupide et d’indiens, deux éléments là encore mineurs dans l’ouvrage. Ce qui nous colle aux pages de cet auteur c’est justement que, dans le plus pur style « Montana », la nature y prend toute la place. Au milieu de l’ouvrage voilà notre héros embarqué dans une partie de pêche avec un agent du FBI, la description de cette dernière va prendre plusieurs pages et va en profiter pour nous embarquer dans un combat réaliste et prenant entre Dave et une truite. Un moyen efficace de rendre compte des tourments du bonhomme, mais surtout de mettre en avant la nature, sa place centrale et de nous captiver.
Des instants comme celui-ci forment l’essentiel de l’ouvrage. Dès lors, si l’ex-flic agit réfléchit, possède un bon instinct et s’est de défaire des situations complexes on peut tout autant dire qu’il aime à s’enfoncer dans les pires emmerdes. La situation, déjà complexe pour lui, devient infernale lorsqu’il décide de démonter la tête du mafieux local pour passer ses nerfs. Sans en minimiser la tension, car on souhaite savoir comment tout cela va se finir, il faut reconnaître que la situation est complexe parce que le personnage est complexe. Contrairement à bons nombres de héros (souvent contemporains et télévisuels) qui ont une ou deux tics ou complexes en guise de personnalité, David Robicheaux est, à l’aune de la nature qu’il traverse, un être insaisissable, aussi droit dans ses bottes que changeant. On sent que pour tenir le cap de la sobriété il s’est fixé une ligne de conduite, que chaque instant est un effort sur lui-même qu’il n’a pas le droit de déroger à cette règle. Pourtant, cette honnêteté ne calme pas ses pulsions ou sa colère, pis encore cela ne fait pas taire les doutes et les peurs et pour terminer ce tableau des plus sombres on décèle une pointe d’orgueil dont il se serait bien passé. Car prônait une sobriété comme un combat pieux c’est faire preuve d’une inflexibilité d’une froideur ou d’un manque de tact évident.

En jouant la carte des AA et de leur fond religieux, en faisant de son héros un croyant qui soulève de la fonte, Burke évite les clichés éculés. Il ne suffit pas de taper sur les méchants pour être absous ou de se venger pour être tiré d’affaire, il reste encore l’empathie, la culpabilité et les dettes à payer. Dès lors chaque lieu naturel traversé, un marais, une forêt, une crête rocheuse est le moment d’une description riche et diversifiée, les noms des plantes et des animaux, le toucher des écorces, les fragrances des plantes locales, les couleurs, la saison, le vent, les nuages… autant de passages touchants et poétiques qui font mouche parce qu’ils renvoient aux émotions du personnage (et de ses paires). Un excès de colère, négliger sa fille adoptive, tout faire pour elle, pardonner un ex-alcoolique, ne pas tuer un bourreau, envoyer au diable ceux qui veulent vous aider, autant de moments forts qui ne sont pas des « facettes » d’une personnalité déjà polie et terminée, mais des instants, des moments fugaces qui traversent la vie d’un coin de nature. On ressent bien que les moments les plus solides et forts, qui l’ancrent dans la réalité, sont des moments factices, il court, soulève de la fonte, répare sa voiture par conditionnement pour ne pas sombrer, le reste du temps il répond aux impératifs de l’instant.
En plaçant la nature au centre de l’ouvrage (et de la série) Burke ne livre pas des énigmes ou des intrigues policières complexes (par exemple ce voyage dans le Montana aurait pu donner lieu à une « intrigue indienne » avec des pages et des pages de renseignements sur le sujet, sur la vie des indiens, leurs mœurs, leur mode de vie mais, même si le sujet est traité en partie, cela reste au second plan car la mise en place de l’histoire à pris plus d’un tiers de l’ouvrage, que ce n’était ni le lieu ni le moment, que cela aurait sonné « mécanique » et non naturel), il livre des occasions de s’interroger sur une âme, une psychologie, la nature et tout un pays (il est souvent question de l’Histoire, des guerres, du rapports aux parents, des déclassés… ).

Ce volume se démarque des deux précédents, car il est l’occasion d’un voyage dans le nord, alors que la moiteur d’un printemps trop chaud et collant s’installe dans les bayous de la Louisiane une équipée réduite (David et sa fille) se voient partir en quête d’une neige résiduelle, en quête d’une pureté à retrouver, de souvenirs prisonniers dans la glace et, comme toujours, d’une forme de rédemption pour l’un et de découverte pour l’autre. Etape initiatique s’il en est, se détachement, se largage d’amarre se fait dans la douleur et dans l’urgence, mais c’est aussi l’occasion d’apprendre à voir les choses autrement et à tester la solidité des caractères et des décisions. Si Dave reste le regard, la voix par lequel on appréhende le monde, il reste tout de même dépendant des gens qu’ils rencontrent. Des personnages, eux-aussi complexes et torturés, d’anciens compagnons de routes qui ne sont pas là uniquement pour éclairer tel ou tel aspect du héros, mais qui en pointent les faiblesses, les manques ou les idioties ; tout autant qu’ils nous surprennent en n’étant pas des pions définis ou utilitaires. Ces « seconds couteaux » sont tous, à leur manière, intriguant et passionnants. L’ancien coéquipier de Dave en tête, une brute passée de l’autre côté de la barrière légale mais rongée de l’intérieur par le chagrin, un ulcère et l’impuissance, voilà de quoi dérouter les lecteurs habitués aux clichés.
Ce troisième tome c’est également l’occasion de quitter la Louisiane, de percevoir d’autres paysages et de goûter à la profondeur du style de Burke. Tenir des pages de descriptions au milieu d’une enquête sans faire de remplissage, sans répétition, sans lasser le lecteur mais au contraire en le plongeant dans une rêverie dansante comme une nuée d’hirondelles n’est pas chose aisée. La nature n’y est pas qu’un écrin de beauté insensible ou propice aux égarements du regard, elle est soudaine, capricieuse, imprévisible, sa beauté se mérite tout autant qu’elle peut être un fardeau pour celui qui y sensible.
Aussi faussement naïf qu’un album de JJ Cale, ce black cherry blues, se déguste avec délectation et émerveillement, puisqu’il propose de faire parler les rêves et d’en écouter les conseils. Pour être parfait, il devrait contenir un billet d’avion pour le Montana.

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