Mots-clefs

,

1410-jardin-silences_org_org

« Ruth songeait et Booz dormait : l’herbe était noire… » disait Hugo. Sans doute parce que cette variation sur Galatée et Pygmalion m’a-t-elle plus évoquée la crise dans le couple que la réflexion sur l’art, sans doute est-ce parce que la danse, la chorégraphie et donc le corps, a une telle place dans ce récit que l’on s’attache plus au couple comme unité qu’à l’art comme transcendance.

Déjà, outre le choix des phrases courtes du début et de la première personne (pour sanctuariser l’éveil, le renouveau), on retiendra une nouvelle mention à l’univers de Lewis Caroll et l’importance donnée à la gorge blessée de ne pas avoir pu parler pendant un long moment.   Ensuite on pensera à l’Aristophane du Banquet et aux lectures qu’on peut en avoir, plutôt sérieuse à la manière des romantiques du XIXième ou plutôt corrosive si l’on se rappelle qu’Aristophane était un auteur plutôt comique et que la vérité de l’amour unique reliant deux êtres est de l’ordre du subjectif. Toutefois, l’amour comme conviction d’avoir à trouver l’être permettant la reconstitution d’une unité perdue, comme si un seul être avait été séparé et recherché sa moitié perdue, est une image évocatrice pour nombre d’entre nous. Cette perception, parfois tragi-comique comme chez Thomas Mann, est ici doublée de la mention d’un sumbolon déjà brisé. Le couple a construit, à cru construire, dans un terrible paradoxe, le symbole de son union alors même qu’il construisait celui de sa désunion.

La danse est célébration, un en deçà du langage, du moins quand les mots manquent surgit la danse.  Cette manifestation, frénétique, de l’instinct de vie, n’aspire qu’à rejeter la mort et dans le même élan, toute dualité temporelle pour retrouver d’un bon l’unité du corps et de l’âme.  La danse est aussi, à travers les cultures et les époques, épreuve, théâtre ou curative, autant de perception, d’acception, d’expression esthétique, émotive, érotique, religieuse ou mystique qui semblent avoir disparu de nos représentations contemporaines et que convoquent ici, pas uniquement dans l’imaginaire artistique de l’automate, mais surtout dans la crudité de la rupture, Mélanie Fazi.

Mais, avant tout, la danse c’est le corps. Place au centre de son histoire un spectacle de danse c’est  interroger ce corps dans son acception sociale, dans sa représentation esthétique pure (j’entends ici loin des spectacles aseptisés de la télévision grand publique). Le corps est dans le monde comme le cœur dans l’organisme de nos société, il maintient continuellement en vie le spectacle visible, il l’anime et le nourrit intérieurement, il lui rappelle sa forme de système. C’est cette notion d’interpellation et de rappel  qui surprend le lecteur.  Pour porter ce projet au-delà du constat, pour l’incarner, il  fallait se souvenir de « l’éthique » de Spinoza, ouvrage dans lequel il énonce que « personne, en effet, n’a jusqu’ici déterminer ce que peut le corps, c’est-à-dire que l’expérience n’a jusqu’ici enseignée à personne ce que, grâce aux seule lois de la Nature, le corps peut ou ne peut pas faire », c’est à dire de l’idée d’apprentissage, de transmission, et par delà de l’idée de perte à venir. Transmettre c’est prendre le risque de tout perdre.

La transmission du corps dans le cadre d’un spectacle, est une transmission artistique. Ici, il y a un glissement sémantique la passion se substitue à l’art. Pensée en des termes de passion corporelles le texte s’impose comme une  chorégraphie de la rupture (phrase courte, rythme rapide mais divagant en quête de sens, et puis à chaque souvenir blessant il y a le souffle de la passion qui renaît, qui reprend ses droit qui œuvre pour donner une direction, pour, une fois l’échauffement terminé, reprendre son droit à un dessein). Loin du Sollen Kantien (ou alors perçu comme un épouvantail) ce texte s’érige comme la nécessité de devoir succomber à l’idéal, comme une incarnation de la cristallisation stendhalienne.

Publicités