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Le genre policer admet en son sein la procédure policière, en ce cas le roman va mettre en avant les techniques d’investigations policières. De nous jours, au milieu d’autres clichés, les téléspectateurs connaissent bien ces méthodes grâces à de nombreuses séries policières mettant en scène la vie de commissariat. Par curiosité, pas envie, pour faire bien dans les dîners en ville, on peut s’intéresser au premier chef d’oeuvre du genre.

Concernant l’historique, les raisons de l’arrivée de cette catégorie de roman policiers, on peut dire que c’est une forme de retour aux sources, on délaisse le détective solitaire et dur du hard boiled, on délaisse la figure tutélaire et unique du limier excentrique et l’on se focalise sur les méthodes de la police, plutôt que sur le crime. C’est à dire que c’est la vie d’une équipe et les vertus policières qui font servir de base narrative au roman et non une énigme ou la construction d »une résolution rocambolesque.

Si désormais ce roman est moins connu qu’il ne le devrait, peut être est-ce parce que beaucoup de romanciers ou de scénaristes ne veulent pas lui payer leurs dettes ?
Autant crevé l’abcès tout de suite, si vous avez déjà regardé une série policière (souvent plus américaine que française, mais tout de même) ou un film mettant en scène le quotidien d’un commissariat ou d’une bande de policier, vous allez forcément ressentir un énorme sentiment de déjà vu, tout ce qui n’est pas contenu dans cet ouvrage y est en germe. Je risque donc d’aligner les truismes et les effets de manche, mais il faut garder à l’esprit que non seulement avant cet ouvrage seuls quelques éléments dispersés pouvaient être rattachés à cette écriture et d’autre part qu’il garde intact son efficacité. A dire vrai, je pense qu’ensuite il faudrait lire Ed McBain pour faire le tour des figures et des possibilités du genre (bien que d’autres de qualités existent, encore heureux), d’ailleurs il faudrait que je penche sur la série de McBain un de ces jours pour vous en causer.

Une jeune fille disparaît dans des circonstances assez mystérieuses, loin d’être surnaturelles ou fantastiques ou mêmes énigmatiques cela relève surtout de l’incompréhension et une enquête de police commence.
A ce stade, ce qui vous colle aux pages (presque littéralement) c’est le style et la construction. Pas de chapitres, mais des données calendaires et des durées, pas de longues descriptions complètes et exhaustives, seuls quelques adjectifs pour dire le temps qu’il fait ou la taille des arbres, les personnages existent par leurs faits, leurs gestes, leurs coupes de cheveux et leurs tenus. Le lien avec l’esprit anglais est rompu, nous sommes dans la droite lignée du hard boiled, Hammett est passé par là, il reste un style épuré, concis, précis, dur et poignant à la fois. Très vite un malaise s’installe, en effet nous ne suivons pas un protagoniste en particulier, le romancier suit les amies de la victime, puis les adultes en charge, puis tel inspecteur , ce qui retire toute émotion aux faits, comme si la disparition d’une jeune adolescente était un fait neutre pour nous, on voit les uns et les autres réagir mais comme derrière une vitre. Cela ne rompt pas le réalisme, au contraire cela le renforce en mettant à mal une dramaturgie excessive, on ne se sent pas exclus de l’histoire, on a plutôt l’impression de pouvoir rester neutre.
Bien évidemment, un roman entier (à moindre d’être chorale, ce qui n’est pas le cas ici, un chapitre ne donne pas particulièrement la voix à un personnage particulier, cela serait trop sentimental sans doute) ne saurait tenir cette ligne directrice sans un ou deux catalyseurs forts, des rochers un peu plus saillants sur lesquels il est loisible de se reposer quelques instants et d’observer le paysage alentour sans se sentir bousculé par lui.

On croisera donc la figure, ici éventée et molle, d’un détective privé pas mauvais mais creux et vide qui ne peut rien faire d’autres que suivre la police et des pistes (une position qui n’est pas mauvaise en soi, mais dont on perçoit à quelle point elle est dépendante de celle des policiers et à quel point elle n’apporte rien de neuf si ce n’est pas hasard, de plus la manie qu’à ce personnage de parier sur ses découvertes lui donne un aspect falot, tout en critiquant l’utilisation clichée de ce type d’artefact). On croisera également le père de la victime, aussi triste et désemparée qu’incapable d’agir avec discernement (là encore, le père vengeur implacable capable de s’entêter et de tout comprendre pour sauver ou retrouver sa fille, passe au rang de fantasme littéraire). Mais c’est la figure du commissaire qui va finir par se détacher du lot, par prendre plus de place, par avoir les meilleurs intuitions.

On pourrait croire que le départ du roman, et quelques scènes, ne seraient en fait qu’une longue mise en scène, le prétexte à l’introduction du personnage du commissaire Ford. Il me semble que l’un des buts de l’auteur est bien celui-ci, nous faire patienter jusqu’à l’arrivé du « sauveur », mais très vite il fait retomber le soufflet. D’une part le commissaire Ford est pressé par sa hiérarchie, s’il s’amuse à la « mettre en boîte » et à ménager ses effets c’est surtout pour gagner du temps, pour prolonger sa réflexion, pour satisfaire son égo certes mais pour mener à bien son enquête, mais surtout, l’introduction est une plongée au coeur de la routine policière, de comment un fait divers est pris en charge par les instances. Une plongée qui mène à ce personnage, un personnage qui ne peut agir sans ses subordonnées, sans données d’ordres, sans les voir exécuter et sans avoir à mettre la main à la patte. C’est ces interactions qui vont devenir l’essence de l’ouvrage.

On va assister à des engueulades (rarement à des accolades), des prises en charges, des discussions sur les pistes à suivre, sur les modalités de l’enquête, sur la façon de gérer les journalistes. Des moments de tous les jours qui sont traités comme tels, l’auteur ne prend jamais la peine de créer une fausse tension ou d’exagérer les discussions entre les protagonistes. Les policiers se chamaillent comme n’importe quels collègues se chamailleraient lorsqu’ils sont sous pression. Il y a une procédure à suivre, cette dernière passe au dessus des émotions de la famille de la disparue ou des regards de travers. Bien évidemment l’idée de « justice » traverse le roman, il faut retrouver la jeune fille c’est une « quête », mais en parler ne servirait à rien, il faut réfléchir et agir et non se perdre en conjecture morale. On comprend bien le pourquoi du découpage temporel, il renforce à la fois la pression événementiel et empêche en même temps de consacrer une vision narrative extérieure (on suit des instants à durée variable, en fonction de si l’on dort ou pas par exemple, et non des instants prédécoupés selon une vision littéraire, d’ailleurs on remarquera que l’enquête contient une fausse piste beaucoup plus littéraire).

Ce fonctionnement sera usé jusqu’à la corde pendant des décennies, mais il fonctionne ici parfaitement bien car il ne cherche pas à en faire trop, il cherche à rendre le « vrai », le quotidien. Ainsi, la surveillance d’une maison donne lieu à de la frustration (un policier à quitté son poste une vingtaine de minutes), à de l’énervement et du dépit. C’est à cela que l’on assiste et non à une montée en tension, à une discussion existentielle ou à un tic cinématographique. Le manque d’emphase du roman, son aspect tranchant et routinier c’est ce qui en fait le sel (on retrouve cette importance du quotidien dans nombre de très bonnes oeuvres,de Nécropolis à ou Gotham central parmi quelques bonnes centaines, soyons généreux).
Les rebondissements de l’enquête font suite à une procédure, à un mode opératoire.

Afin de ménager ses effets, l’auteur à aménagé quelques chausses trappes à son équipe (et on ne peut trop en dire, quelle idée aussi de parler de roman policier) et aussi au lecteur.

On se doute que la marche à suivre et les pistes énoncées en début d’enquête seront scrupuleusement suivies, c’est ce que l’on attend, soit qu’un élément ressorte du décor, soit que des indices s’agglutinent pour faire sens. Un lecteur novice (à l’époque c’est logique) se fera prendre au piège tendu par l’auteur et ne verra pas le coup venir. Un lecteur moins novice se dire « ha tiens, on nous a fortuitement parlé de telle piste, je pense que là il y a un os » et c’est à cet instant que l’on peut se rendre compte de la portée de ce roman. Dans nombres de romans, d’enquêtes télévisés, de films etc une fois que l’on se doute de l’identité du tueur ou du pourquoi d’une disparition, on se sent supérieur au livre, on se pavane dans notre for intérieur, on se dit « j’aurais pu l’écrire » (ce qui est d’une stupidité sans fin, mais ceci explique peut être, en parti, pourquoi de nombreux romans de cette catégorie choisissent de dévoiler le coupable en début de roman pour ne pas avoir à créer cette fausse idée dans la tête du lecteur), or ici ça ne fonctionne pas. Très vite (ce fut mon cas) on se dit « bon, c’est ça la solution », mais comme on le sait parce que les policiers se sont échangés l’idée, le fait qu’ils ne reviennent pas dessus nous frustre, l’envie de leur crier dessus nous étreint, on se prend véritablement d’empathie pour eux. De la même manière, de nos jours de nombreux polars insiste sur le passé ou l’intimité d’un personnage afin d’insister sur le parallèle avec l’enquête, ici le commissaire relit des pièces à convictions, se fait préparer un sandwich par sa femme car il ne rentrera pas de la nuit et prend le temps d’embrasser pour longuement que d’ordinaire sa propre fille. Le style sec et efficace de l’auteur fait mouche, il ne tient pas la main du lecteur, il éclaire quelques faits et c’est à nous de faire le chemin. Dans le même esprit, si Ford dicte les pistes et les mobiles, il suit aussi son instinct et se trompe parfois (souvent), il le fait en contradiction avec son équipe, mais cela ne remet pas en cause la confiance nécessaire à l’équipe.

Beaucoup d’autres détails font de ce roman une merveille du genre, le premier sans doute à avoir pris le parti de nous faire suivre le quotidien ennuyant d’une équipe d’enquêteur, mais encore un des seuls aujourd’hui à ne pas trop en fait. En effet, le passé de la disparue ne correspond pas aux conflits interne d’un détective, il n’y a pas de grandes thématiques découpées en pointillés tout au long de la trame, il y a des détails qui font sens et c’est au lecteur (que l’on suppose donc intelligent !!) de s’en rendre compte, de relier les éléments, de comprendre les sous entendus. C’est aussi en se focalisant sur les personnages et sur l’enquête et non sur le fait de la rendre lisible et épique à un potentiel lecteur que le roman parvient à marquer les esprits. On retrouve ce souci de l’écriture, de la crédibilité dans des oeuvres comme The Wire, voir une équipe de flics mal payés, en sous effectif, sous équipés, en charge d’une enquête est un pari risqué (télévisuellement parlant, car cela suppose de la lenteur, mais aussi du savoir faire).

Parce qu’il reste poignant (on veut connaître le fin de l’histoire), parce qu’il fonde les codes du genre, parce qu’il possède l’humilité et le savoir faire des grandes oeuvres, ce roman est à découvrir.

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