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Le bon vieux temps des combats, enfin ça c’est si on pense que l’espionnage n’a pas commencé il y a plusieurs millénaires de cela. La littérature regorge de James Bond plus ou moins infaillible, plus ou moins alcoolique et l’imaginaire aime se figer sur un système si complexe et si retors qu’il en devient très vite hors norme. Ce roman est autant une clef de voute, qu’un pavé dans la mare.

En fait l’espion qui venait du froid aurait tout à fait sa place dans les films politiques et paranoïaques (c’est à dire lucides) des années 70 (on pensera à paralax view, au dossier 51 ou encore aux jours comptés du condor, parmi tant d’autres) si ce n’est qu’il a été écrit et édité au début des années 60. Non pas qu’il était en avance sur son temps, mais cela va dans le sens d’une réalité complexe et fourbe préexistent avant que nous nous en rendions compte. Pour le dire simplement, l’espionnage a toujours existé, c’est un monde sournois et dur, en être pleinement conscient c’est accepter qu’il en a toujours été ainsi.

Bien évidemment à l’heure de l’affaire Snowden ou des lois pour mieux être renseigné sur les citoyens, on se rend bien compte que l’espionnage semble avoir opéré une certain transition, qu’il change peu à peu de visage. De plus le contexte historique de l’ouvrage a bien changé, il se situe en pleine guerre froide, de fait la position de la rda, de l’angleterre ou de la russie a quelque peu changé par rapport à l’époque (parfois énormément, parfois beaucoup moins). Cela pourrait être l’aspect le plus gênant d’une lecture contemporaine de l’ouvrage. Après tout son succès de l’époque (gigantesque, de plus ce fut le coup d’envoi de la carrière de l’auteur)était peut être dû à son réalisme du coin de la rue, lire en 1963 une histoire se passant en même temps, dans un univers du quotidien, sur un ton réaliste et documenté, cela avait de quoi troubler les esprits. Seulement, s’il faut louer le réalisme indéniable de l’ouvrage, il faut également savoir s’en défier.

En effet, les instances et les enjeux mis en places ici sont parfaitement crédibles et l’on plonge dedans la tête la première. Tout est fait, pour rendre cet univers de politique et d’espionnage parlante et réelle. Les réseaux clandestins dans les pays amis mais néanmoins ennemis (ou l’inverse), la course aux renseignements, les jeux de dupes tout cela (et plus encore) sonne juste, car c’est juste. Très vite l’ouvrage évolue dans le monde du renseignement sur le mode de la véracité et de l’étalement des moyens, des méthodes et des mentalités. Il est bien connu que les romans de Le Carré s’éloignent du modèle (déjà bien en vogue) de Ian Fleming, mais c’est en refusant un imaginaire de littérature et de fantasmes, qu’il permet de mettre en avant la vie difficile des agents de terrain et l’obscurité administratives qui chapeaute tout cela. La première scène donne le ton, si on peut dire qu’il s’agit d’une scène d’action, il nous glace les os, notre bonhommie prend une sacrée douche froide.

La force première du roman est de livrer un portrait distancié et lucide du monde réel. Le monde de l’espionnage nous est livré dans sa complexité obscure et absconse, on ne peut faire autre chose que l’accepter. On voit des espions n’être que de simples rouages, on voit une hiérarchie administrative à l’oeuvre, les enjeux à court, moyen et long terme se dessiner et le peu de place des individus dans cet échiquier géopolitique des plus malsains. Forcément, il ne faut pas longtemps au lecteur pour sentir la pointe de la paranoïa venir lui titiller la moelle épinière.

Ce climat délétère contribue, par la paranoïa qu’il distille, à faire que l’ouvrage déborde de son cadre historique et continue à nous tenir en haleine. Un lecteur de l’époque aurait sans doute une vision plus directe (peut être aussi plus franche) du réalisme du roman, de nos jours c’est plutôt sa densité historique qui retient notre attention, toujours est-il que ces deux axes de lectures ont en commun une forte dose de stress et d’angoisse.
C’est ce qui caractère le roman, une plongée anxiogène.

Pour que ce mécanisme fonctionne, l’auteur a la bonne idée de faire reposer son intrigue sur la création d’une identité. Afin de mener à bien sa mission, un agent (qui ne sera décrit physiquement que tardivement dans l’ouvrage, ce qui le ramène au rang de contours flou dans les premières pages) doit déconstruire son image pour s’en construire une nouvelle, ce processus va engendrer une forte empathie avec le lecteur qui lui, contrairement aux instances à infiltrées, connaît le processus et se met a craindre pour celui qui devient peu à peu le héros de l’ouvrage. Une technique romanesque sommes toutes basée sur l’efficacité mais qui ici prend tout son sens, car cela interdit les relations intimes et nous mènes à la frontière entre le vrai et le faux. Le personnage principal a la lourde tâche de raconter ce qui lui est arrivé au plus prêt de la vérité sans jamais perdre de vu qu’il est un personnage, que ce qu’il dit est un leurre destiné à tromper l’ennemi. Au fil des pages, se dessine un monde fait de trahison, de faux semblants et de conflits larvés (ce qui donne un aspect plus du tout romantique de l’espionnage et tout à fait cru des relations diplomatiques), en même temps qu’un conflit interne au personnage principal dont on sent parfois qu’il a du mal à percevoir les contours de sa personnalité. De plus, au fur et à mesure que l’étau se resserre c’est la tension personnelle qui prend le dessus sur les enjeux stratégiques. Le lecteur passe donc d’un monde glacé de conflits anonymes et secrets, à des enjeux réels, complexes et intimes. Difficile de ne pas s’attacher à cet univers.

Si la paranoïa est le coeur de l’ouvrage, car si vous n’êtes pas un agent double c’est que vous êtes un agent triple, pire un agent dormant, pire encore un agent dormant ignorant l’être, pire enfin un agent double dormant ignorant l’être, s’y substitue de la tristesse puis du désespoir. Car, plus on apprend à découvrir de l’intérieur le monde de l’espionnage, plus on apprend à connaître et à apprécier, plus il est évident que ces deux pans de réalité ne sont pas faits pour s’entendre. Contrairement à ces héros inflexibles et virtuellement immortels, Leamas reste un homme, c’est à dire qu’il peut tuer un adversaire à mains nues, mais il craint la torture, s’emporte facilement et l’on sent que son cynisme le conduit droit vers un ulcère.

Notre attention se focalise d’abord sur les pays en jeux, sur les conflits, les rivalités et les gains et l’on comprend bien vite que la machinerie est implacable, qu’elle broie tout sur son passage, difficile dès lors de ne pas s’apitoyer sur le destin d’un individu. C’est, bien évidemment, la fin qui va faire se confronter la ces deux chemins, au moment même où la possibilité de l’amour, de l’acception et de la réconciliation est au coeur des préoccupations des protagonistes. De quoi être triste.

Tous ces éléments étant portés par un style objectif, factuel cela exclue tout lyrisme, tout épanchement moral mais également tout cynisme, on sent que l’auteur cherche à être fidèle à une atmosphère et à ses personnages et que pour ce faire il opte pour un traitement objectif. Si l’on peut s’interroger sur cette neutralité, sur un outil littéraire un peu fantomatique, il faut admettre que cela sert à merveille l’ambivalence morbide du monde de l’espionnage aussi bien que les tourments d’un individu s’enfonçant inexorablement dans ce monde.

Reste, qu’au-delà du réalisme du roman (il s’agit tout de même du premier roman d’espionnage réaliste!), du passé de l’auteur (dans le milieu), de la paranoïa toujours d’actualité, du cadre historique très documenté et percutant, d’individus attachants et de leurs destins; persiste une forme d’absence.
Si l’on passe de la découverte, à l’angoisse et de l’angoisse à la tristesse, il y a aussi cet instant où l’on se rend compte que tout cela est vain. Pour le dire crument, toutes les manipulations, tractations, triples jeux, tout cela ne sert à rien. On pourrait dire que c’est une mise en scène fictive qui n’est présente que pour mettre en relief la trajectoire du héros, mais même pas, c’est plus profond que cela. On se retrouve comme un état espionnant ses habitants (et d’autres) et qui auraient trop de données pour les traiter. Suffisamment d’informations pour les revendre et les marchander au plus offrant (ici un autre service d’espionnage, de nos jours une assurance) mais qui ne pourrait en faire quelque chose de concret. Les espions infiltres des gouvernements pour capter des informations et en délivrer d’autres, mais les gouvernements font de même, ainsi se met en place un jeu de mikado géant et inutile. La vacuité de tout un système est pointé du doigt ici. Alors, bien évidemment les aficionados de rendez-vous avec X (malheureusement arrêtée) arguerons avec raison qu’il n’en est rien, que dans l’ombre s’opère des opérations cruciales pour la survie du monde. Mais nous sommes endroit de nous demander si ces opérations auraient eu une raison d’être sans d’autres opérations du même genre, si finalement la guerre ne justifier tout simplement pas la guerre.

Roman phare, fondateur du genre, l’espion qui venait du froid est, plusieurs décennies après sa parution, toujours aussi dense et haletant, un contrepied fabuleux aux divertissements de haute voltige, il offre des moments d’humanismes et une perception du monde originale (pour ne pas dire unique).

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