Mots-clefs

,

1410-jardin-silences_org_org

Je n’aime pas les événements,  la mise en avant publique et publiciste. Lorsque je m’amuse autour de nouvelles en janvier ou l’été, je le fais par amusement, par envie. De fait, histoire de couper l’herbe sous le pied aux racines de l’habitude, j’avais décidé de ne rien faire de particulier, de partir compter les bouquetins et pis c’est tout. Mais voilà,  j’avais laissé suffisamment de temps entre ma découverte enthousiaste de Mélanie Fazi et la lecture de son dernier recueil en date pour ne pas me laisser avoir par les sirènes de l’auto congratulation, pour prendre du recul, ce fut une erreur de me croire à l’abris.

Comme avec Catherine Dufour,  j’apprécie (et je ne suis pas le seul, elle a reçu tout un tas de prix et de récompenses), cette auteure (auteur ? on s’en fout) parce qu’elle raconte bien des histoires simples. Le concept de la nouvelle qui retourne le lecteur avec le dernier mot, qui surprend forcément, qui se repose sur l’hégémonie de sa finalité pour justifier son existence, ça me gonfle un peu. Non pas que cela soit vain ou nul, mais souvent je trouve que ce parti pris romanesque, cette obligation du choc, fait que l’on oublie ou que l’on néglige l’histoire. Dès lors, certains auteurs ont de bonnes idées de fin mais ne parviennent pas vraiment à m’emporter. Or, il y a chez Mélanie Fazi un amour du mot et un amour du récit  (enfin, c’est ainsi que je le perçois, après s’il faut elle s’en moque et elle écrit uniquement pour la richesse et la gloire).

C’est parce que j’ai picoré ces nouvelles de nuit, comme autant de contes, que je vais  proposer de les présenter (cela a déjà été fait ailleurs et en mieux n’en doutons pas) à raison de une par semaine durant cette période estivale, parce que ce n’est pas le tout d’avoir l’épiderme tout doré, il ne faut pas oublier de se réserver des coins ou blottir son âme. Et puis, comme ça si l’été est pourri on aura toujours de quoi lire.

« … Prenant la place d’une mère dont nous n’avions pas finir d’apprivoiser l’absence ». Voilà, fin du bal, merci au revoir à la prochaine. Ce qui m’amuse c’est de comparer (enfin sans outil sérieux, juste au feeling, au bouton poussoir de l’opinion de l’instant, ce qu’il ne faut jamais faire) la prose de baleineau qui tète de deux trois « critiques littéraires », si lourde à force d’être guindée dans ce qu’ils croient être l’anticonformisme qu’elle en devient un exercice de style, à ce genre de phrase sublime de justesse.

En guise de fin de nouvelle, nous avons droit à un début étrange, à un « silence qui blesse » des plus déroutants. Immédiatement notre gorge se resserre, on pense à ces éructations, ses raclements qui empêchent la parole lorsque nous n’avons pas parlé depuis longtemps, cette blessure d’orgueil et de frustration, chacun la connaît, peu l’assume. La solitude, c’est ce silence là. Un silence qui devient très vite une arme. Deux enfants confrontés à une belle-mère des plus horribles font acte de résistance en lui opposant leur silence. Quoi de plus oppressant, de plus direct, de plus fort que le mépris du mutisme. Le mystère et la tension se contaminent l’un l’autre au bout de deux pages, nous sommes happés dans un quotidien sordide et pesant autant que dans une atmosphère plus fantastique – le nom de « ferme – l’œil » est bien trouvé-.

Très vite c’est l’opposition entre le lycée et le rêve qui m’a agrippé. Alors qu’on souhaiterait pénétrer de plein pied dans le drame, que l’on souhaiterait donner un sens à cette tension de l’imaginaire, le réel se rappelle à l’héroïne (et donc à nous).  L’agression par les crapauds à lieu dans un bain délaissant, il faut fuir la maison maudite, mais pas à travers les bois, non à la fac, dans une chambre de bonne, il faut trouver un petit boulot. Autant de marques du réel qui vont donner un poids singulier à ce conte. Si la figure de Ferme-l’œil est originale et saisissante, c’est en convainquant tout un bestiaire imaginaire que l’auteur capte notre attention. Les crapauds sont infernaux, ténébreux, sans équivoque ils représentent le mal, le cygne c’est la majesté de la pureté de l’être voué au sacrifice (on pensera également à Faust, enfin à la manière dont Bachelard convoque Faust), l’ortie nous ramène à la douleur que l’on doit s’infliger (accepter le mal pour combattre le mal) pour obtenir des bénéfices curatifs etc (on pourrait également parler du mutisme et de l’isolement social ou encore le cimetière que l’on doit visiter chaque nuit qui sont autant de figures connues des contes ou des fables). Le poids de ces éléments est indéniable, on ne peut passer outre. La tension première, entre enfants et belle-mère, trouve son écho entre un réel d’obligation, de passages obligés, et un monde onirique plus fort, plus majestueux, plus englobant, plus efficace aussi.

Alors bien évidemment, se pointe la lecture « ado centrée »,  une  marâtre moderne pour parler de la rupture familiale, du passage à l’âge adulte, des liens entre un frère et sa sœur, une quête de l’intime peut-être aussi. Mais c’est l’absence de structure métaphorique qui emporte le tout, on attend une théophanie ou un sabbat, un dénouement qui ne viendra pas et c’est tant mieux. Cette nouvelle impose sa marque en nous mettant face à une réalité pas si allégorique que ça. La figure de la virago malfaisante hante les nuits occidentales (et pas seulement) depuis l’aube des contes, la sorcière tueuse d’homme, de mari, de père et qui sacrifie les enfants sur l’autel du pouvoir et de la luxure, tout cela n’a rien de nouveau, mais ce cortège d’images s’accompagne d’un questionnement. La jeune fille est aux portes de la maturité, aux portes de l’action, aux portes du rêve, ainsi sa quête prend des allures à la fois intemporelles et délirantes. On songera, sur un modèle plus féminin et plus dramatique à ce vers de Thomas Fersen « je crois j’en ai un peu honte, au folklore des contes ».  Un premier récit envoûtant.

Publicités