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Il y a peu j’entendais un jeune homme affirmer que durant les années 60-70 la mode était à la rébellion chez les jeunes, une fois sorti du coma je me suis souvenu de ne jamais négliger la nécessité d’un esprit critique (un outil logiquement inclus dans l’éducation, mais c’est un autre problème). Cette biographie s’attache à retracer le parcours d’un artiste trop souvent négligé (c’est certain que le voir célébrer en grande pompe à la fête de la musique comme à la grande époque avec danseuse lascive à peine majeure, peinture, show chamanique, paroles revendicatrices et afrobeat en bandoulière, ça aurait de l’allure, mais ne rêvons pas).

Fela Kuti ça nous change de l’humour désabusé d’internet, des vidéos explicatives qui n’expliquent rien, Fela Kuti c’est l’autre qui pénètre chez vous pour foutre le bordel en vous laissant avec le sentiment mitigé d’être hanté par un esprit frappeur. L’ouvrage prend le parti chronologique, il retrace par le menu la naissance, l’adolescence rebelle, les études musicales en angleterre, le retour musical au Nigéria, la découverte de la politique etc autant d’étapes nécessaires car instructives pour cerner celui qui fut (et qui reste) l’une des figures majeures de la musique du XXième (mettre « zombie » à fond prouve cette assertion bien plus que n’importe quel argumentaire).

De Kuti on retient souvent la figure tutélaire d’une mouvement musical, d’un mouvement contestataire, d’un africanisme chevillé au corps ou quelques événements marquant comme son mariage avec 27 femmes, ses emprisonnements ou la défenestration de sa mère par « une armée inconnue »; de fait cela revient à entrer dans le premier buffet africain venu d’une capitale occidentale pour ensuite se proclamer connaisseur de la culture culinaire de tout un continent. Avec plus d’une centaine d’albums à son actif la musique de Kuti ne se conjugue pas selon les critères habituels.

Le gamin indocile, aquoiboniste et féru de musique ne semble jamais avoir perdu de vu son égo, que ce soit pour draguer des jeunes filles dans les boîtes de nuit, pour s’opposer au pouvoir en place ou en s’enfermant dans une paranoïa limite sectaire. Nous ne lisons donc pas l’ascension d’un musicien, la conquête de la gloire et de la reconnaissance, mais le parcours chaotique d’un homme tendu et intense. François Bensignor prend le parti du recul, il commente rarement les faits (et la plupart du temps il s’agit des faits musicaux) pour nous laisser seul juge, on se retrouve très vite dans la position ambivalente d’avoir à accepter en bloc une personnalité pour le moins tranchante.

La musique de Kuti se caractérise par ses couches (un tempo métronomique et répétitive, des percussions mélodiques, des cuivres mélodieux… par exemple), par un empilement dansant et perturbant à la fois. C’est cela que parvient à nous faire saisir ce livre. L’égo démesuré de Kuti, son culte de la personnalité est tout à la fois la projection de son image, sans doute une croyance en son talent, la preuve qu’il était un travailleur insatiable (comme beaucoup de grands musiciens il dirigeait son orchestre de façon violente et impitoyable, il deviendra même le « juge » de sa propre communauté (après avoir pris le soin d’édicter les règles de la dite communauté) tout autant que du marketing. Tout autant que la musique (complexe et riche) qu’il a élaborée son personnage est polyrythmique, insaisissable.

Lorsqu’on découvre les frasques des tournées d’un groupe comme Led Zeppelin, on peut les expliquer (pas les excuser) par un succès planétaire, l’impunité financière et souvent en contrepoint on perçoit les tensions et les périodes de repos nécessaires à de tels égarements. Ici, il faut accepter un mode de vie et pas uniquement des choix musicaux.
Pour permettre au lecteur de bien comprendre le contextel Bensignor fait un choix assez singulier. D’un côté, il cite des témoins ou des experts (comme un musicologue par exemple) directement dans le texte, ce qui donne du sérieux et de la densité au propos; et de l’autre il émaille son ouvrage d’encarts informatifs (sur un auteur, un style de musique, un mouvement politique etc) cette volonté didactique se prolonge avec la présence d’un glossaire, d’une bibliographie ou encore d’une discographie (et d’une carte du Nigéria !). Ce choix se révèle limité mais efficace. Disons que si on prend les encarts pour des sources d’informations complètes et fiables, le résultat est loupé ! Je pense à celui sur les black panthers par exemple, ce dernier est trop léger pour permettre de considérer l’ampleur et la complexité du mouvement à l’époque, son impact etc. Mais, si l’on considère qu’il s’agit d’indices, de pistes de recherches pour le lecteur on peut dire que cela fonctionne très bien. Kuti est influencé par une jeune femme politiquement engagée, cela va l’amener à lire sur l’esclavage ou sur les droits des noirs, contextualiser tout ce mouvement social demanderait beaucoup de pages (ce qui je pense ne rentrerait pas dans le format de l’éditeur) de fait les encarts en question nous montre « la voie à suivre » (d’autant que les sources sont citées et qu’elles sont variées et incluent internet).

Le choix d’une écriture « neutre » et informative pour traiter d’un artiste aussi complexe permet de saisir un autre aspect de ce dernier. En effet, la contestation du pouvoir par Kuti, son refus d’une pensée impérialiste dominante tout autant que des dictatures africaines (plus ou moins manoeuvrées par d’autres pays) prend la forme de sa musique, une forme dissonante qui ne peut être entravée par un pouvoir monolithique en place. Il est difficile de comprendre cela (et l’encart sur les changements de régime du pays nous le fait toucher du doigt) de comprendre combien la musique de Kuti est une musique populaire, qui s’affranchit du prémâché radiophoniques, des institutions, des règles sociales. Dès lors cet esprit combatif met en relief la stupidité et la violence qui sont les caractères communs à tous ces régimes.
Le traitement stylistique du livre permet de comprendre cela, de comprendre l’un des rouages (difficile de changer de culture, de mode de vie à la simple lecture d’une biographie, surtout si l’on n’est pas sensible à la musique de Kuti) du bouleversement engendré par la musique et par la vie de cet artiste majeur.

Bémol de l’ensemble le manque d’ouverture.couverture musical de l’ouvrage. Si l’aspect biographique est respecté (bien évidemment en 150 pages il est difficile de rentrer dans les détails), si le contexte politique l’est également, il semble que la musique passe un peu à l’arrière plan au fil des pages. Bien évidemment cela parle des concerts au Shrine le club mythique de Kuti, des déboires avec McCartney, de l’histoire d’amour et de la séparation avec son batteur légendaire Tony Allen (co-créateur de l’afrobeat rien demoins) et l’auteur prend également quelques pages pour nous parler de la continuité de ce mouvement créée par Fela; mais on parle peu des albums ou des morceaux (sauf si un contexte particulier leur donne un sens particulier). Au final la période Highlife des débuts semble plus explicitée qu’une grande partie de sa production (qui est mise en avant comme productive et géniale, ce qu’elle est, mais peu prise en compte paradoxalement). L’avantage c’est que l’on peut ainsi prendre la mesure du personnage sans connaître ou apprécier sa musique, le désavantage c’est que cela ne permet pas toujours dans prendre l’exacte mesure.

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