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Il faut se souvenir de l’année et du detection club. En 1930 l’auteur fonda ce club réservé aux auteurs de romans policiers britanniques (toujours en activité) et c’est en 1929 qu’il écrivit ce roman (l’adaptation d’une nouvelle antérieure, les fins sont différentes dans les deux oeuvres). Ainsi, bien avant de nombreuses critiques, un écrivain s’est amusé à démonter le canevas du roman à énigme anglais, afin de participer à l’établissement d’une société au sein de laquelle il serait possible (entre autres) d’en faire l’éloge.

Qui aime bien châtie bien, sans aucun doute. Ce roman est connu pour être à la fois un roman à énigme anglais, un pur whodunit complexe et tendu, en même temps qu’un pastiche du genre. Un pastiche de lui-même pourrait-on dire. Il est vrai qu’en présentant l’un des personnages phare du roman comme son portrait (un écrivain de roman policier, faussement cynique mais vrai joueur, ayant choisi un pseudonyme à consonance « américaine », taquin mais pas vilain etc) cela permet de ne pas se voir trainer en justice par l’auteur pastiché. Si de nombreux romans policiers de haut niveau savent cacher des thèmes, des intrigues, des personnages, des références, une écriture plus complexe, subtile, suave que les autres, on ne peut pas dire que cela soit le cas ici. Enfin, le propos de l’intrigue est un enquête pour « jouer », un défi lancer à quelques criminologues amateurs pour voir s’ils peuvent faire mieux que la police, en miroir le roman va s’amuser à mettre en avant puis à défaire la majorité des trucs et astuces présents dans les romans à énigmes. Le fond et la forme se répondent constamment dans cet ouvrage, cela est affiché d’emblée par un auteur que l’on sent amusé par son projet.

Au premier abord, et dans les premières pages, on pourrait croire à un jeu de club anglais (c’est le cas) comme il en existe temps, une trame intellectuelle surannée, sentant la naphtaline, le camphre pour ne pas dire le liquide d’embaumement. Bien évidemment, on se pique au jeu, on se dit que la situation proposée est simple (une mort par empoisonnement accidentelle, mais peut être pas si accidentelle que cela) et que l’on va s’en tirer pour une ou deux démonstrations falotes entre deux pipes devant le feu de cheminée. Alors on lit plus pour se donner raison par anticipation que part réelle attente (il faut bien comprendre que lire ce livre en 1929 ou ensuite, sans avoir de connaissance sur le sujet, sans le cynisme qui caractère trop souvent le lecteur qui « sait », qui « devine », ce foutu lecteur adulte qui ne veut pas se laisser faire qui veut rester maître de sa lecture).
Comme chacun des membres va devoir mener une enquête solitaire et proposer sa démonstration et son coupable, on lit le premier écrit un sourire aux bords des lèvres. Effectivement, on s’en doutait, la solution proposée, nous l’avions vu venir. Mais, cela serait trop simple, le roman est court, dense, rythmé et si nous nous attendions à quelque chose de ce genre là, il faut avouer que la démonstration à laquelle nous assistons est bluffante de virtuosité, quelle possède un même temps un ton probant et singulier. Berkeley parvient à rendre vivant un « détective » en quelques pages seulement, on cerne sa physionomie, son psychique, ses buts, ses goûts, la démonstration est certes un jeu, un exercice de style mais il est loin d’être froid et déshumanisé. Dès lors, on écoute les remontrances et les piques envoyés par les autres protagonistes, on acquiesce à leur énoncé (puisqu’elles sont valables) mais l’on se prend d’empathie pour cette thèse, rien de plus normal puisque nous avions ébauché le même genre d’idée.

Lorsque vient la deuxième soirée, nous sommes sur nos gardes prêt à bondir, aux aguets, à l’affut de la moindre trace d’humanité, on ne veut plus de cette empathie trop facilement arraché, on redevient cynique et froid… on ne nous y reprendra plus au jeu de l’écrivain qui s’amuse.
Sauf que le roman prend une nouvelle tournure en instillant une forte dose d’humour à l’ensemble. La démonstration (comme beaucoup) tient la route, elle est logique mais elle est littéralement imbibée de moralité, qu’elle en devient comique , dynamitant non pas le sérieux du roman mais la volonté du lecteur à vouloir rester « en dehors » de l’enquête.

C’est à partir de ce moment que le talent de l’auteur nous arrive en pleine tête ou que l’on prend la mesure de son talent, comme vous voulez.

Nous ne sommes plus seulement dans le pastiche, dans l’utilisation des codes qui devient un cliché, dans un trait qui grossit les défauts dans le but de faire rire. Le premier point était un modèle du genre, mais là Berkeley parvient à créer une réflexion tout aussi logique et plausible et à créer une personnalité totalement fantasque pour la portée. Ainsi, non seulement l’énigme apparaît plus complexe qu’on ne le supposait (même si un lecteur « expérimenté » aura encore quelques cartouches) mais en prime les personnages ne sont pas des baudruches humoristiques, ils se révèlent ô combien intéressant et surprenant. La mise en scène du personnage de l’écrivain va permettre une réflexion sur l’écriture et sur la création d’une enquête de bout en bout. Ce passage est virtuose car il est traité avec un détachement de dandy (on imagine bien un Oscar Wilde comme modèle), une bonne dose d’ironie, à tel point qu’on ne peut s’empêcher de sourire, mais dans le même temps comme les autres personnages ne prennent pas mal ce petit piège on se rend compte qu’il n’est pas si « frais.léger » que cela et que le propos vise bel et bien l’écriture plutôt que le crime.
A ce stade, il est temps pour Berkeley de bouleverser (encore une fois) le rythme de son roman, de casser la forme redondante de la suite de démonstrations pour injecter des éléments plus dynamiques (extérieurs au club) mettant en scène son héros récurrent! Une sorte de course poursuite à rebours qui fait monter d’un cran la pression!

Il serait intéressant de poursuivre la lecture de cette manière, mais cela reviendrait à devoir lister les mécanismes et donc à les expliquer ou à diminuer le plaisir de la lecture. Or, mon propos est surtout de faire remarquer combien le fait de remarquer l’aspect exercice de style du roman (une énigme et plusieurs solutions plausibles) désamorce le roman. Car il s’agit bien d’un roman et non d’un exercice de l’Oulipo (contre lesquels je n’ai rien, loin s’en faut), les démonstrations brillent par leur ingéniosité, mais si ce n’était « que » cela, le lecteur pourrait rester engoncer dans une vision analytique, rigolarde ou cynique de l’objet d’attention des personnages. Or, si cela fonctionne aussi bien c’est que non seulement l’auteur à compris les mécanismes d’écritures et de dévoilement de différents auteur, qu’il en utilise les codes pour en densifier l’impact mais qu’en prime il joue avec nos attentes, nos réflexes, notre conditionnement de lecteur,. De plus les rebondissements ou changement de cap ne sont pas forcés mais, il faut vraiment le souligner, portés par des personnages crédibles, à la psychologie fouillée et crédible (en si peu de pages avec autant de personnages c’est un plaisir délectable que d’assister à un tel spectacle). Bien évidemment on peut s’amuser à essayer de deviner « qui est qui » dans cette galerie de portrait, mais le au-delà de ce jeu de miroir il y a la volonté de créer de véritable personnalité, de poser des questions de fonds, de soulever des thématiques complexes, le tout intimement lié à l’acte d’écrire.

Et puis… le rebondissement final est… délectable comme un chocolat surprise !

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