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Finalement le seul défaut de cet ouvrage ne peut lui être imputé, est-ce sa faute à lui si des gens de goûts ont honoré à ce point sa grandeur ? Car, en étant à ce point reconnu comme l’un des tous meilleurs romans policiers depuis l’origine du genre, voire comme le tout meilleur, voire comme un roman incontournable, c’est lui faire porter un fardeau bien lourd.

Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que d’autres livres moins bons ont droit à une reconnaissance public bien plus importante alors que ce petit bijou semble méconnu, une situation qui reflète le propos même du roman !

L’Angleterre, un enquêteur de Scotland Yard cloué au lit et une énigme cela aurait de quoi faire bondir l’amateur de roman policier le plus chevronné (et tuer d’un arrêt cardiaque celui ne jurant que par des récits bouillonnants de fusillades et de belles filles fatales) mais si on ajoute à cela que l’énigme en question est un fait historique, on risque de se retrouver bien seul sur le parvis. Le plus gros écueil de l’ouvrage est bien cet aspect historique, parce qu’il est au coeur de l’ouvrage mais également parce qu’il s’agit d’une énigme anglaise. Non pas qu’il faille prendre les armes contre la perfide Albion mais on admettra aisément que la figure de Richard III parle surtout aux anglais et.ou aux amateurs de Shakespeare, que la période de la guerre des deux roses et de l’arrivée au pouvoir d’Henri VII ne passionne pas les foules françaises. De plus, les romans policiers historiques ont tendances à s’écrire in situ pour ainsi dire, à vouloir plonger leurs lecteurs dans une autre réalité historique, de profiter de l’exotisme temporel pour faire visiter des imaginaires complexes et chargés, alors qu’ici il s’agit d’une enquête sur le passé, plus un travail d’historien que d’enquêteur.
Pourtant Miss Tey (je n’ai pas pu m’empêcher) à la bonne idée d’introduire un nouveau personnage à l’histoire en la personne d’un jeune chercheur américain oisif. Cette opportune arrivée (cela fait toujours bien d’inverser les mots) permet au lecteur de voir relancer le sel de l’intrigue mais oblige surtout les deux principaux protagonistes à des dialogues, ce qui donne le rythme et la pédagogie nécessaire à l’ensemble.

De plus, alors que l’aspect historique et figé de l’enquête pourraient donner lieux à un énorme pavé indigeste remplis de descriptions réalistes cet opus a le mérite d’être d’une incroyable densité. Incroyable car il permet tout de même d’appréhender de façon tangible et palpable une part conséquente de l’histoire anglaise de la fin du 15ième siècle avec tout cela comporte de trahison, mariage, date ou lieux importants avec ce qu’il faut d’explications mais sans jamais en faire trop.
Tout cela tient dans un élément d’une incroyable simplicité, l’auteur traite le fait historique comme une enquête policière. Une idée sommes toutes assez banale, mais dont la réussite nécessite une maîtrise artistique imparable, un peu comme une très (très) bonne recette de cuisine (beaucoup d’épure et de savoir faire).

On démarre sur un lit de convalescence avec un héros en proie à une crise de cynisme aggravée, enfin disons qu’il pimente sa lucidité par un peu de flegme pragmatique. Les griefs du héros sont tournés vers les livres qu’on lui donne à lire, il fustiger les auteurs, les maisons d’éditions et les lecteurs, il s’ennuie à mourir en fixant le plafond. Cet entrée en matière, pour jubilatoire (et terriblement d’actualité, enfin plutôt : toujours d’actualité) et plaisante qu’elle soit ne met rien en jeu, seul le personnage fait tenir l’ensemble (bien avant de la flopée de pseudo héros intello chiant qui peuple nos écrans tv), on se prend d’empathie pour se râleur bougon impénitent. C’est la découverte d’un portrait de Richard III qui va l’intriguer puisqu’en bon enquêteur qu’il est, il ne parvient pas à trouver chez lui les traces des horreurs qu’il aurait commises (usurpé la couronne, tué ses neveux etc ). Il se pique de curiosité pour ces événements et nous aussi par la même occasion.

Si, on s’en doute, la force du récit va tenir dans une succession de découvertes, de preuves, d’alibi, de retournements de situations, le tout servant une enquête et son dénouement (dont je ne dévoilerait rien ici) c’est aussi par son traitement historique que le livre se démarque.
Si l’on regarde la télévision, si on écoute la radio, si on consulte les revues ou internet on y aperçoit beaucoup d’anecdotes, de « moments », de « faits marquants » de belles images, de beaux récits mais finalement il faut beaucoup chercher et pas mal douter pour trouver de l’Histoire!
Joséphine Tey prend le contrepied d’un traitement de populiste, elle ne sort pas la brosse à reluire le lecteur avec un amas d’historiettes croustillantes et incroyables, et comme elle fait le pari de la densité, on voit qu’elle cherche l’équilibre entre la tension narrative d’une enquête et la rigueur d’un questionnement historique.
Est-ce un pari réussi ?
Oui amplement ! D’ailleurs des décennies après les thèses présentées ici, et considérées comme minoritaires chez pas mal d’historiens, sont encore discutées et perçues comme crédibles ou du moins recevables, en sortant de la lecture de l’ouvrage une partie de nous rester persuadé que le propos du roman est vrai !
Le paradoxe étant que la thèse historique présentée repose notamment sur le fait de croire aveuglement l’opinion populaire, les manuels scolaires et les livres d’Histoire ! De fait ressortir de cette lecture en croyant le livre revient à ne pas le comprendre alors même que c’est le sentiment qu’il nous pousse à avoir !

Il ne s’agit pas d’un complexe du menteur (quelque soit le nom qu’on lui donne c’est le petit jeu plus ou moins philosophique ou blague carambar consistant à donner deux choix à un interlocuteur en fonction de la véracité ou non d’un énoncé, si tu mens alors… et si tu dis la vérité alors…) ou d’une astuce narrative, mais d’une remise en question des croyances populaires et se faisant des fondements scientifiques de l’Histoire. En effet, il suffit de regarder le nombre d’hoax et de préjugés en circulation des cours d’écoles aux machines à café pour s’apercevoir que les énormités et les croyances toutes faîtes ont la vie dure, mais en ce cas que dire des manuels scolaires qui ne font que recopier les pages d’un roman historique prédigéré, que dire des livres de vulgarisation qui récupère l’histoire à leur compte et à qui l’on offre des entretiens et l’on donne de l’importance, que penser des émissions « pédagogiques » qui se transforment en un ramassis de … ? L’ouvrage aborde cela de manière frontale, on perçoit bien que les critiques « humoristiques » du début ne touchent plus les romans sortis en masse pour des raisons financières mais également la publication historiques.

Au-delà de l’enquête et de la démonstration proposée, c’est la démarche réflexive qui est interrogée. L’enquêteur ne fait rien d’autre que se poser des questions de bon sens (et les personnages partagent ses questions ou s’enferment dans leurs préjugés), il résonne pour essayer de répondre à ses questions, en cherchant des faits et en les recoupant, il fait son autocritique, il ne possède pas de « pouvoir de déduction », ne voit pas plus loin ou mieux que les autres, ne semble pas réfléchir plus vite ou être torturé par des émotions hors normes (être agité par une question alors qu’on ne peut pas bouger et que l’on attend une visite semble être un comportement naturel), dès lors il fait « juste » preuve d’un bon sens désarmant. Bien évidemment, il est plus physionomiste que la moyenne c’est ce qui lui a permis de se poser de bonnes questions au départ, mais on peut atteindre le même genre d’habitude d’un professionnel comme, mettons, un historien formé.

Si l’enquête nous tient en haleine, il s’agit tout de même d’un double infanticide royal non résolu il y a de quoi vouloir en savoir plus, par son rythme, ses rebondissements et ses implications; la réflexion autour de propos historique et de notre incapacité à nous remettre en question est exemplaire (le livre est émaillée d’exemples prouvant que la connaissance et le savoir ne permettent pas de contraindre la croyance populaire, bien au contraire).

Dit de la sorte on pourrait penser à une trame historico-policière servant de prétexte à un propos édifiant sur les croyances populaires des peuples sur leurs passés, le besoin de se forger des légendes ou sur l’incapacité pour un historien de faire autre chose que recopier ce qu’il lit ailleurs. Bien évidemment si tel était le cas, ce livre serait une chronique mal faite sur un site inconnu et non pas un chef d’oeuvre reconnu. Joséphine Tey a le bon goût d’écrire avec fluidité, de mettre en place une véritable tension dramatique, de jouer sur la notion de huis clos pour créer ce qu’il faut de frustration (ha ! ça je ne sais pas, je dois chercher…à la prochaine !, difficile d’entendre ça quand on ne peut pas bouger comme le héros et comme le lecteur qui doit lui aussi patienter) , de ne pas laisser une thèse prendre le dessus puisque l’exposer revient à critiquer de manière constructive certaines démarches intellectuelle en nous donnant les outils pour nous en sortir.
Cerise sur le gâteau, vrai pain au chocolat au levain, l’auteur parvient à faire que sa thématique sur l’Histoire aborde non seulement la rigueur historique mais aussi l’écriture historique, c’est à dire la forme que doit revêtir le dit historique pour être entendu et compris, se faisant elle met en abîme son propre travail et également d’autres travaux similaires ! On comprend alors la densité réel de l’ouvrage, d’autant que le tout tient aussi par des éléments de mise en scène, de gestion de l’espace (forcément dans un huis clos, mais également dans la présence fantomatique de la fameuse « tour » dans laquelle aurait eu lieu le meurtre qui nous intéresse) est flamboyante lire revient à assister à une représentation (ce que permet, encore une fois, la densité du récit qui peut se lire d’une traite, comme si l’on assister à une pièce de théâtre). Outre un apport formel indéniable cet aspect permet également de mettre en avant les personnages.acteurs du récit. Choisir un événement historique aussi fort comme intrigue, avec des Richard III ou des Henry VII, c’est un choix risqué en ce qui concerne l’existence même des enquêteurs, très vite ils pourraient être réduits à l’état de marionnettes pensantes, des jouets au service de l’intrigue. Le fait que Grant soit un héros récurrent, que le lecteur soit familiarisé à lui, permet d’éviter l’écueil d’une présentation forcée, prétexte à lui donner du corps, cet « effort » est plutôt porté sur son jeune assistant américain ce qui apporte de la légèreté à l’ensemble, tandis que l’inspecteur trône déjà dans notre imaginaire. De plus, l’action se situe en parallèle de son état de santé, un procédé assez cinématographique finalement (vu l’époque d’écriture on ne s’étonne pas de penser à du Hitchcock par exemple) qui donne de la fluidité à l’ensemble avec un contrepoint personnel et intime à l’ensemble.
D’ailleurs, alors que nous sommes plongés dans une affaire sordide et que les héros recouvre difficilement son état de forme (il passe de la station allongée puis debout, l’effet symbolique est présent indéniablement), ce sont les moments d’intimités qui prennent une tournure dramatique voire énigmatique. Les lettres du héros à Laura ne servent que peu à l’intrigue et nous interroge sur leur portée, la question de l’écriture d’une pièce de théâtre (ha ! une pièce de théâtre… c’est fou ça!) reste en suspend, de même pour les amours du jeune américain… on aimerait savoir, on aimerait connaître, on se questionne… mais cela reste hors champ, derrière le rideau. Cela donne plus de place à l’aspect historique, répond aux exigences du huis clos tout en dotant les personnages d’une épaisseur, d’une vie intime, d’une existence propre.

A (re)lire après le Richard III de Shakespeare.

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