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Bon, là clairement c’est différent. Le coeur et la raison est, sans conteste, l’un des meilleurs romans que j’ai jamais lu. En parler risque d’alourdir la fluidité du roman, je vais donc égratigner l’œuvre en l’effleurant à peine.

Tout est pourtant si évident, il s’agit d’un roman à énigme anglais d’avant la seconde guerre mondiale, c’est dire si conan doyle est déjà passé par là et si, venu de l’Ouest, un nouveau genre plus dur a su émerger. En prime, il ne s’agit pas du premier tome de la série et la majeure partie de l’action se déroule dans une université féminine, de quoi vous faire faire demi-tour le plus rapidement du monde si l’un ou l’autre de ces éléments vous rebutes. Si ce n’est pas le cas ou si vous êtes du genre curieux, téméraire pourquoi pas, vous risquez de vous offrir l’une des plus belle nuit blanche de votre vie, rien de moins !

Le contexte de cette enquête est le partie, plus ou moins imaginaire, féminine de l’université d’Oxford. Toutefois, on remarque d’emblée que nous ne sommes pas dans l’un de ces jolis thriller, page turne, objet de divertissement autant que de consommation dans lequel l’auteur s’amuse à compiler des informations issus de recherches plus ou moins complètes sur un lieu ou un événement en guise d’arrière plan crédible. Il ne s’agit donc pas d’ouvrir chaque chapitre avec un lieu, une description ou de coller de force des passages descriptifs avant ou après une scène forte, le décor n’en est pas un, c’est un lieu de vie.
L’auteur nous imprègne dans les moindres recoins de cette université, bien évidemment nous avons droit au prétexte de départ qui fait aller le personnage principal sur les lieux, mais contrairement à nombre d’utilisation de cette rengaine, ici le personnage principal revient sur des lieux qu’elle connaît déjà en grande partie. L’immersion est directe et ne s’embarrasse pas de précaution vis à vis du lecteur. La gestion spatiale jouera sur cette ambivalence tout au long du roman, à peine aurons-nous un lieu en tête que déjà nous serons perdu dans un couloir ou dans une salle jusqu’alors inconnue de nous. Cette technique permet de rendre vivant les lieux – on y croise souvent quelqu’un – sans les rendre pour autant anxiogène, c’est avant tout un lieu d’études paisible et calme et c’est cette impression qui domine tout au long du récit. Nous sommes « à la merci » de l’héroïne, mais celle-ci doit faire confiance à sa mémoire, ainsi on peut parfois – en sa compagnie – découvrir une coursive, inaugurer un nouveau bâtiment, remarquer comment faire le mur.
Le cadre spatio-temporel est stricte, sans jamais tomber dans le huis clos, la salle des professeurs est remplie et il en va de même pour les couloirs ou les chambres, sans compter les cérémonies et les chambres d’examens. En prime, le réalisme du style empêche de tomber dans une partie de cluedo à ciel ouvert. Sayers alterne avec brio les scènes de discussions à plusieurs dans des intérieurs élisabéthain (bibliothèque, thé, fauteuil en cuir etc) et des scènes plus bucoliques voire vraiment pittoresque. Nous sommes au coeur d’un cliché ! Un cliché bien vivant, mais un cliché tout de même, nous sommes au coeur d’un rêve d’université anglaise.

Très vite, on se prend à vouloir mieux connaître les habitants de ce domaine paradisiaque. La scène d’introduction permet d’introduire élégamment la majorité des protagonistes (on remarquera d’ailleurs que cette scène est suivie d’un retour à Londres, procédé que l’auteur répètera plus tardivement dans l’ouvrage en lui donnant cette fois une autre signification. Le premier aller-retour nous fait passer de la psychologie à l’enquête (du moins au mystère) le deuxième est plus le moment d’une réflexion et d’une prise de conscience). Il s’agit de femmes, des professeures, des étudiantes, du personnel, de la doyenne, du concierge, bref on fait connaissance avec une grande partie de ces gens. C’est la présentation et la gestion de ces personnages qui permet de comprendre l’ambition de l’auteur mais également son savoir faire. En général dans les romans anglais à énigme, ces personnages sont autant de suspects potentiels dont on passe notre temps à découper la vie et l’alibi au peigne fin ou alors ce n’est qu’un amas de vagues ombres dans le lointain, un moyen pour donner du corps à l’ouvrage (à défaut de coeur), Sayers évite ces deux écueils (et bien d’autres) en donnant de la place à de nombreux personnages, en proposant rarement de « vérifier des alibis » (en fait, au début il s’agit souvent de « scènes de présentation », de petites aventures, puis la méfiance et les questionnements s’installent et deviennent plus systématique, au final les alibis et la paranoia seront toujours de mises, cette montée en puissance permet non seulement de rendre crédible l’enquête, d’assurer une atmosphère de plus en plus angoissante mais également de faire exister des personnages pour ainsi dire « en dehors de l’enquête »).
Les étudiantes offrent un large panel de comportement tous assez crédibles (entre la jeune fille effarouchée et agressive, la teigneuse etc… allant jusqu’a culminer dans un personnage dont je reparlerais un peu plus loin), mais c’est le corps professoral qui se taille la part du lion. De la doyenne à la nouvelle professeure fraîchement débarquée, chacune possède une personnalité bien à elle, des convictions, un mode de vie, un sens de la répartie (ou du silence) bien à elle. Comme le point de départ semble être un canular de mauvais goût, et que les péripéties mettent du temps à devenir une menace, beaucoup de discussions factuelles débordent de leur cadre pour venir interroger la place de la femme dans la société, quand cette dernière étudie, quand elle est mère, quand elle est épouse ou encore des sujets comme l’éducation, les bonnes manières, l’autorité, la responsabilité, le célibat.
Ces femmes sont montrées comme intelligentes, ainsi les débats ne sont pas un enchaînement de considérations anecdotiques ou de long pensum imbuvables, la plupart du temps il s’agit de digressions naturelles, de réflexion fort à propos, de thèses ou de comportements remarquables.
Au fil du temps, et des pages, le vernis anecdotique et pittoresque se craquèle pour céder la place à plus de rancoeur, d’acrimonie mais également (surtout) à une véritable tension de fond quant à la présence de femmes étudiantes (dans une telle institution qui plus est). Ainsi, une vieille professeur semble ne jamais vouloir venir à bout de son traité sur la prosodie anglaise ne cessant jamais de lui ajouter des remarques et des notes, ce qui fait sourire au début, alors qu’au milieu de l’ouvrage on assiste à des discussions plus profondes sur le rôle d’un professeur et d’une femme instruite dans la société (je dirais bien « de l’époque » mais il va sans dire que ce qui fait la force de l’ouvrage c’est sa modernité, à tous points de vus!) alors que la fin de l’ouvrage nous laisse seul pour méditer sur la portée politique et sociale de ce type d’établissement.

Il serait donc facile et rapide de dire que l’auteur se borne à dresser des portraits psychologiques de quelques personnages, car elle brosse la portrait d’une grande partie de la condition féminine. Non pas pour poser des bornes ou des certitudes, mais bien pour poser des questions et pour interroger ce qu’est la condition féminine de l’époque. En lieu et place de portraits figés, il y a des confrontations et des contradictions (ainsi telle professeure tenant pour acquises des thèses eugénistes ne sera pas ridiculisée ou confinée dans un carcan idéologique du type « tu défends ces thèses donc tu es aigrie, vieille fille, revêche etc etc »). les personnages sont en plus traités avec honnêteté et dans leur entièreté rendant leur réaction parfois difficiles ou idiotes.

A ce stade, il serait possible de lire l’oeuvre dans un premier degré de circonstance, c’est à dire de lire ces éléments comme le décor quelconque d’une enquête policière en jupon, alors l’université et ses occupantes serait une image figée, paradisiaque, une broderie ou une tapisserie vieillotte et pleine de poussière, l’auteur manquerait sa cible. Sauf, qu’à bien lire l’ouvrage on s’aperçoit que ces éléments ne sont pas (que) le décor, mais bel et bien au premier plan du livre, dès lors il ne s’agit pas de faire agir ces personnages comme des pantins en attentes de rebondissements ou d’un drame quelconque, l’auteur les dote d’un sérieux sens de l’humour certes mais également d’une bonne dose de bêtise et de préjugés. L’université dans laquelle on pénètre est d’abord montré, dans l’incipit, sous ce genre vieux, cérémoniel, précieux et guindé, mais ensuite on comprend que ce petit bout de paradis hors du monde est largement critique par son auteur. Cela amène à une véritable critique du système (de l’intérieur), nous pousse à sa remise en question (constructive et non destructive), nous amuse avec beaucoup de second degré, nous atterre sous un flot de moralité et de convenance, nous montre l’intelligence de l’auteur puisque cela sert l’intrigue.
L’université ainsi dépeinte, est une université institutionnelle pleine de travers, de mensonge, de course à l’égo, d’abstraction et de jugement hâtif, cela n’empêche en rien d’y croiser (comme ailleurs) de belles personnes (pour le dire vite) mais il ne s’agit pas d’un ilot paradisiaque.

La force de l’auteur c’est de permettre que cette érudition transpire dans toutes les pages de son ouvrage, il y a de multiples références littéraires et historiques de la part d’une grande majorité des personnages. Là où chez certains ce penchant amène à un aspect illisible ou artificiel dans l’écriture et dans l’intrigue, ici c’est non seulement crédible (nous sommes à Oxford) mais en prime très naturel. Un lecteur néophyte ne sera pas asphyxié par tant de références, bien au contraire cela donne une patine à l’ensemble, une vivacité d’esprit (d’autant que si l’on remarque que de nombreuses citations sont présentes dans les dialogues, et pas uniquement du fait du détective principal, ces citations ont tendances à faire référence au même auteur deux ou trois fois de suite, comme pour montrer qu’une oeuvre en appelle une autre, ce qui accentue encore la cohérence de l’ensemble). De plus, si un aspect trop parfait de l’université féminine aurait eut des conséquences funestes pour la crédibilité de l’intrigue, un ton trop critique aurait engendré les mêmes conséquences, or, pour fragiles, méchantes, acariâtres, arrivistes, bienfaisantes, têtes en l’air (etc) qu’elles soient les professeurs n’oublient pour autant pas d’être idiotes, outre leur culture universitaire elles sont tout à fait capables d’échafauder des hypothèses et des suppositions dignes d’intérêts. L’enquête nous le verrons n’est pas complexe, mais elle est traité de manière fort réaliste et crédible par les protagonistes qui ne restent pas en arrière plan attendant l’arrivé d’un sauveur. Le travers du scientifique omnipotent ou, au contraire, imbécile hors de sa spécialité n’a pas lieu d’être ici.

On se doute qu’avec tous de ces éléments le décor prend une place importante dans l’oeuvre, ce qui est d’autant plus vrai que l’intrigue est quasiment inexistante !

Du moins, elle prend le temps de se mettre en place. Il s’agit d’une longue montée en puissance, nous l’avons vu nous passons du canular au dramatique mais le tout se fait sur un rythme volontairement lent, ce qui laisse à la tension tout le loisir de nous emprisonner dans ses filets et aux personnages de vaguer à d’autres occupations. Sayers à la bonne idée de poser d’autres questions que celles factuelles induites par une enquête, ainsi une étudiante qui fait la fête, s’amuse quitte à risquer sa place dans cette honorable institution le fait tout simplement parce qu’elle ne veut pas être là. Ce comportement et l’aveu qui va avec est l’occasion d’interroger la notion de libre arbitre et de l’éducation, le rapport à l’enquête est ici ténu.

Contrairement à beaucoup (la majorité) des romans à énigmes (et policiers tout court) il ne s’agit pas d’avoir une enquête prétexte à l’exploration d’une situation sociale ou à l’explication d’une théorie sociale en toile de fond, c’est l’inverse qui se produit. L’auteur (qui semblait s’être lassé des romans à énigmes à l’époque) cherche à s’intéresser à une thématique plus profonde et plus dense, tout en prenant comme prétexte une intrigue quelconque. D’ailleurs, au début du roman il s’agit bien d’un fait banal, l’occasion pour l’héroïne de quitter une vie de remise en question pour se ressourcer. Bien évidemment au fil des pages les enjeux et les dangers liés à l’intrigue gagneront en épaisseur mais cela s’opérera de manière naturelle, plus comme une suite d’actions logiques que sous le joug d’une démonstration postérieure.

Parvenir à lier tout ces éléments serait déjà un tour de force indéniable. Mais il faut en prime ajouter que l’auteur opte pour un style réaliste des plus plaisants, le paysage d’Oxford, sa campagne et sa rivière sont décrits avec vitalité et mélancolie, tandis que l’atmosphère des vieux murs est pesante ou prétexte à une rêverie studieuse. Son sens du rythme est impeccable puisque les allers retours de l’héroïne sont liés à ses états d’âmes mais également à ses troubles sentimentaux… tout aucun qu’au rebondissements de l’intrigue (le coup de l’appel téléphonique en fin de volume est un petit bijou d’ingéniosité ! c’est court, efficace, habile et montre à quel point l’auteur connaît son métier et sait ménager ses effets).
De plus, si l’enjeu narratif principal est bien celui d’un mystère à résoudre, très vite (comme l’énigme met du temps à se montrer angoissante) une trame amoureuse complexe se dessine, l’amour s’en même et une tension romantique naît entre deux protagonistes, de quoi nous tenir en haleine (tout y étant question de sous entendus, de citations etc).

Toute cette structure repose sur la présence d’une héroïne. Alors que Peter est le héros récurrent de cet auteur, un héros qui répond à certains canons du genre tout en s’en détachant subtilement, l’auteur opte pour donner la vedette la femme dont il est épris sur la majorité de l’ouvrage.
Une héroïne pour parler de la place des femmes dans la société, voilà une idée des plus simples mais également des plus difficiles à rendre concrète. Harriet se dévoile comme étant plus que l’objet de convoitise du héros, tout le roman tourne autour de la complexité de son personnage. Elle est cultivée (diplômée d’Oxford), elle a vécue des drames, à du caractère et sait faire preuve d’autorité autant que d’aplomb. Elle tâche d’agir au mieux, de ne pas être un pion au grès d’événements qui la dépasse, s’offusque d’être aidée, montre un tempérament convaincu et convainquant sans tomber dans le cliché du garçon manqué ou de la femme fatale.
On sent que pour porter tout la profondeur des réflexions exposées dans cet ouvrage l’auteur s’est attaché à construire un personnage complexe, digne, attachant qui soit à la hauteur de son détective phare.

Quand tout cela se déploie sous vos yeux, quand tout s’emboîte à merveille, le démon de la littérature vous à depuis longtemps ravie votre âme, le monde pourrait s’écrouler que vous êtes tout entier à vouloir connaître la fin de l’histoire, savoir si oui ou non Harriet répondra aux avance de Peter, vouloir continuer de vous amuser et d’apprendre au contact de ces personnages, vouloir vous poser des questions sur la femme, louer le savoir faire, le style et l’ingéniosité de l’auteur. Vous serez fébrile de lire le prochain mot et tout entier dans la retenue à ne pas dévorer trop vite ces pages.

Mais, le coup final, le coup fatal, ce qui fait indéniablement basculer ce très bon roman dans la catégorie des chefs d’oeuvres, c’est le fait que l’héroïne soit écrivain de roman à énigme !
Ce fait n’amène pas un jeu de miroir entre l’enquête en cours et une enquête littéraire, mais un jeu de miroir entre la vie et les questions de l’auteur et la vie et les questions de son personnage. Les atermoiements, les doutes amoureux, les positionnements moraux, la volonté de continuer à écrire, les questionnements sur le sens de l’écriture, sur les relations aux autres, sur la douleur d’écrire le vrai, sur la nécessité de dire le faux etc…tout cela renvoie à la situation que l’auteur connaît Sayers en écrivant ce livre !
Or, le procédé est d’une intelligence et d’une délicatesse insoupçonné, il ne s’agit pas d’un récit grossier, de gros sabots d’une première personne envahissante ou de pamoison littéraire sans lien avec le réel, il s’agit de d’interroger le littéraire et de s’interroger soi-même dans un mouvement labyrinthique d’une rare intelligence. Il ne s’agit pas de faire coïncider deux univers pour faire un exercice de style égotiste et niais (à la limite vulgaire) mais de donner corps à des questionnements intimes (et universels) et complexes.

Ainsi, les éléments autobiographiques se mêlent aux éléments littéraires dans un récit où tout fait corps, où rien n’est gratuit sans toutefois apporter le soulagement d’une réponse satisfaisante. La raison et l’amour, être raisonnable ou aimer c’est prendre un risque.

C’est un livre ambitieux qui se donne les moyens de ces ambitions et qui se paie le luxe de rester léger en offrant au lecteur les outils pour le critiquer. Un livre qui se paie le luxe de l’intelligence et de l’érudition sur le fond et dans la forme sans jamais tomber dans la maniérisme ou négliger le plaisir de la lecture.

En prime l’édition française aux Septentrion est un écrin de luxe (présentation et annotations de qualité).

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