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Vingt ans, peut-être plus toute leurs dents, l’équipe de Bifrost nous gâte avec un numéro spécial Neil Gaiman (un petit jeune qui débute), un numéro hors série spécial bande dessinée (donc je ne parlerai pas ici et pour cause, je ne l’ai pas) et la mise à disposition d’un florilège de nouvelles sur leur site. De quoi appâter le lecteur, de quoi lui dire qu’il va en reprendre pour au moins vingt ans. J’étais d’autant plus impatient que Gaiman est un auteur populaire de qualité et qu’à ce titre j’ai souvent envie de lui foutre des baffes, mais nous y reviendrons.

Commençons donc par un joli édito, enfin joli, un édito vicieux et retors devrais-je dire. Il est, en effet, honteux de proposer au pauvre lecteur amateur de whisky que je suis la description d’une soirée arrosée au divin breuvage (pas uniquement, mais tout de même c’est honteux). A part ce coup bas, nous avons droit à un exercice littéraire de fort belle tenue, ça fait chaud au cœur (à défaut de réchauffer le bide, la prochaine fois envoyez des caisses de wi… hum, je m’égare). En même temps, je commencer par l’édito sans parler de la couverture. Une couverture qui ne m’émeut pas. C’est une très belle couverture, la compo, le choix des couleurs, une approche de l’univers de l’auteur bien trouvée, mais ça ne correspond pas à ma perception de cet univers. Bon en même temps, j’oublie toujours le nom de Frasier pour dire à quel point j’apprécie son travail (au besoin je connais des scénaristes bd en même de dessinateur !) et globalement je parle trop peu de l’agencement graphique de cette revue, une maquette qui est toujours sympathique et lisible (pas évident vu le format).

Ensuite, il est temps d’en venir aux nouvelles.

La femme qui se croyait planète (une traduction sympathique du titre original) de Vandana Singh, j’ai adoré ce texte. Le dépaysement intimiste qui nous prend par la main pour nous mener dans un terrain pas si connu que ça, les relations à l’intérieur d’un couple ce n’est pas vraiment quelque chose de nouveau, le manque d’amour, de considération, de regard, on connaît cela, mais ici la honte sociale, la nécessité de tenir son rang même face aux domestiques, la part des on dits, le lien filial qui n’existe pas (ou peu, enfin uniquement dans sa dimension sociale) autant de variation typiquement indienne qui désarçonnent le lecteur et nous permet de poser un œil neuf sur la situation. Une situation de départ qui résonne de manière incongrue, voire plaisante, puis plus étrangement pour finalement verser dans l’horreur. le petit frisson de dégoût qui m’a traversé l’échine à la toute fin se déguste comme il faut, à la limite on n’en demandait pas tant. Bref, un récit qui sait maîtrisé son originalité et qui laisse une bonne part à l’imagination du lecteur, que demander de plus.

Co-existence de Thomas Day, j’aime bien Thomas Day, enfin disons que ce que je lis de lui ne me déplaît jamais. Là par exemple l’histoire ne m’a pas emballé outre mesure, le cadre est bien posé (en si peu de pages ce n’est jamais évident et pourtant la thaïlande futuriste ne l’est ni trop, ni trop peu, on frôle le cliché touristique mais cela colle aux personnages, bref on s’immerge avec bonheur dans cette moiteur), mais j’ai eu plus de mal avec le couple de filles. Bien évidemment, il est « visuel », il capte l’œil (pour ainsi dire), mais je ne suis pas parvenu à m’y attacher, dans doute parce que j’avais trop les sœurs Williams dans les neurones. La séance de « défi » finale m’a semblait un peu téléphonée (la discussion autour de la notion de défi nous avait mis sur la piste). Je tourne la page avec un sentiment en demi-teinte. Et puis, j’y suis revenu, enfin non, elle est revenue cette nouvelle. En catimini le lendemain, c’est cette histoire d’orteil en moins, de changement génétique et de défi qui m’a interpelé. Au final, le récit m’a laissé un peu sur le côté, mais j’ai trouvé l’idée vraiment bonne. Souvent, dans les entrelacs des discours politique et mercantiles à la con, revient la notion de dépassement (et en même temps celle d’apaisement, histoire de bien rendre dingue le client, enfin le citoyen, enfin le client), de réussite par le dépassement de soi,  par le challenge. Un précepte stupide mais qui a force d’être claironné partout (c’est comme le fameux « sentiment d’insécurité ») semble prendre corps dans le maillage social, il faut faire mieux, « monter son game », adapte sa stratégie, apprendre à « gérer » son quotidien. Dès lors, faire de ce trait, un trait génétique (enfin c’est sous cet aspect que l’histoire m’est revenue) pose pas mal de questions. Une histoire qui vaut son pesant d’insomnie !

 Qui sème le vent de Marie Pavlenko m’a plu et déplu. Le récit est vraiment beau, je veux le style, les images, le rythme tout cela fait plus que « nous embarquer », il y a là un travail subtile sur la langue, sur les objets du quotidien, avec un sens aigue pour retracer la somme de paradoxe et de comportements à la con que l’on absorbe et que l’on répète chaque jour. Pour tout dire j’ai relu certains passages à haute voix pour m’en délecter. Reste que l’on sent la fin arriver et qu’elle arrive. Il n’y a pas de tout ça pour ça, mais cela renvoie à une imagerie finalement assez peu féconde, pas manichéenne mais presque. Je ne m’attendais pas à mieux (c’est toujours étrange de dire cela pour une nouvelle) mais à autre chose, à moins sans doute (disons à plus de liberté pour le lecteur).

Je n’ai pas lu la nouvelle de Gaiman  et nous reviendrons sur ce crime de lèse majesté un peu plus loin.

Concernant les ballades sur l’arc, mon dieu que cette livraison m’a ravi, mon dieu que je la déteste (mais ça, c’est comme d’habitude cela rajoute des livres à lire, dont j’attends les versions poche – sauf pour Abeille- et dont j’oublie systématiquement les noms et les titres au fil des semaines). Des avis éclairants, des rappels des faits en cas de suite, des réflexions sur le prix et vraiment cette fois-ci (peut-être également les autres fois mais là cela m’a sauté aux neurones) un souci du lecteur, j’entends par là « si vous aimez tel élément cela vous plaira » ou le « pour les amateurs » concernant les nouvelles de Pratchett (après c’est simple on en peut être qu’amateur de Pratchett, mais tout de même c’est bien de le préciser) et cela culmine avec la chronique sur Hamilton ou celle sur David Wong. Bien évidemment on se délecte des piques acides, des avis à la hache, des coups de coude ici et là (pour saluer le voisin ou le pousser dans le vide). Finalement une seule question se pose : pourquoi la réédition des bouquins d’Abeille n’est pas dans les conseils de lecture ?

Ensuite, histoire de ne pas trop nous reposer sur nos lauriers on lira l’avis de Thomas Day sur les revues et fanzines du moment. Comme je n’y connais pas grand-chose, pour ne pas dire rien, je me demande toujours ce qu’il en ait des conflits larvés, de l’entente entre éditeurs, de la politique d’un microcosme (parce que bon déjà que chez les auteurs  et éditeurs de bd – que je connais un poil mieux- on peut parfois ressentir des malaises et des tensions) et dans le même temps le lecteur (plus calé que moi) participe du même mouvement communautaire, je me dis que le tout doit être constructif en plus d’être informatif. Et puis, le reproche sur les critiques gentilles reste toujours un mystère pour moi (enfin si on parle de critique, s’il s’agit de passer des plats ou de recopier des dossiers de presse ou encore de faire plaisir aux copains éditer par le même éditeur en disant systématiquement que c’est bien, pour pas cher et que vraiment on ferait bien de se jeter sur tous les titres de cette nouvelles collection ci… effectivement ce n’est plus un mystère, car ce n’est plus une critique). Sur la rubrique de la parole aux gentils libraires, la question du choix des chemises coordonnées m’intrigue, pour le reste je pense que je vais me dispenser de lire cette rubrique à l’avenir (trop de répétition et l’impression de tromper le mien, de libraire).

Passons aux choses sérieuses, au morceau de choix, à la pièce de ré… on aura compris : le dossier Gaiman. J’aime tellement Gaiman que j’ai envie de lui foutre des baffes. J’ai découvert cet auteur à la suite de King et j’en parle beaucoup moins, pour ne plus être déçu. Gaiman, pour moi, c’est l’homme qui m’a fait découvrir Pratchett (rien que pour ça je devrais lui le fluffer – Gertrude powa !- durant une éternité), McKean (et son « cages » que l’on citera plutôt que d’autres productions dans le seul but de rendre fou d’amour les lecteurs) et quelques autres. Gaiman c’est le choc de Sandman, c’est cette capacité à manier la culture et l’imaginaire, c’est ce conteur hors pair qui souvent parvient à vous embarquer pour un beau voyage, c’est lui qui vous donne envie de lire Shakespeare après son run chez Marvel (1602). Bref, je l’aime bien ce Gaiman, à tel point que je me serais foutu des baffes lorsque je me suis aperçu que Bifrost cherchait des contributeurs pour ce dossier, parce que forcément contacter Thomas Day (c’est pratique internet) à 1 mois du bouclage avec mes gros sabots et mon air candide c’était à la limite du manque de respect, mais j’ai eu droit à une réponse. Franchement j’avais un sujet tout chaud, tout prêt (et puis bien écrit et documenté, pour une fois, enfin un truc pour lequel je me donne la peine en fait) autour de Sandman justement. Je l’aime bien mais je n’en parle jamais, car un de mes bons amis ne l’appréciant pas je n’ai que peu de discussions à ce sujet avec lui et tous ceux qu’ils l’apprécient dans mon entourage sont des personnages que je préfère fuir. Gaiman véhicule un énorme malentendu, il évoque avec humour, recul et poésie la mort et je me retrouve à causer avec des punkettes gothiques sans ironie, il se bouge la plume à évoquer les dieux nordique et on me répond runes nazis, il évoque « des choses fragiles » on me répond Marc Lévy,  j’en passe et des meilleurs. Evoquer Neil Gaiman c’est évoquer un auteur populaire et talentueux, ce qui ne courre pas les venelles fumeuses et malfamées tant que ça. Mais, comme je le tiens pour responsable (en toute mauvaise foi) de mes déconvenues à son sujet, j’attendais de la qualité de ce dossier, j’attendais une rencontre.

La présentation de l’auteur et de son œuvre par Maëlle Alan vaut le détour. Approche précise (chronologique), petites précisions (un avis, une anecdote) venant rompre la litanie factuelle pour maintenir un rythme de lecture soutenu, de nombreuses informations dans un espace réduit (surtout vu la taille de l’œuvre du bonhomme), de quoi cerner Gaiman et comprendre de quels côtés on peut l’aborder.  Ensuite Jean-Daniel Brèque cite (et reprend un peu la manière de faire) Desproges pour narrer une anecdote, de quoi redonner le sourire aux punkettes gothiques. Et puis, là vous avez le gros morceau, le moment qui justifie le dossier. Si, j’avais tendance à trop en attendre, à trop en vouloir (vraiment je ne pouvais être comblé j’étais dans l’illusion nostalgique chère à Jankélévitch, je ne veux pas faire le pas, mais je suis dans l’attente d’un dossier universitaire pour le coup), je reste sur le cul de cet entretien croisé. Vraiment on va du terre à terre banal jusqu’au plus haut sommet, c’est fluide, clair, évident et comme tout ce qui semble évident et frappé au coin du bon sens c’est diablement efficace et ça remet le monde en perspective. Dire que la fantasy n’est pas accepté chez les adultes car ces derniers doivent produire (je résume) c’est à la limite banal, mais franchement quand on voit les récupérations tout azimut (politique, financière, marketing, management etc) du trône de fer, il est difficile de ne pas voir à quel point l’imaginaire « pure », pris pour ce qu’il est (une évasion) n’est pas de mise, à quel point l’allégorie (si allégorie il y a) doit reflété le monde adulte, sérieux et soit disant complexe de nos sociétés. Et encore, il ne s’agit là que de quelques lignes d’une entrevue qui dure plusieurs pages et qui fourmillent de considérations de ce genre. Vraiment, c’est une somme à relire !

Le texte de Patrick Marcel devrait faire date pour les dossiers à venir. C’est une bonne idée, une très bonne idée, en prime les exemples sont bien choisis. Il serait intéressant de s’intéresser aux bonnes traductions ainsi qu’aux mauvaises dans chaque dossier. Un angle original et bienvenu (et en prime ça cause de Mélanie Fazi dont j’avais dit que je causerai et je n’ai encore rien fait… je sens que ça va être estival comme traitement). L’article d’Eric Jentile, très documenté et précis, m’a plus laissé de glace, que je partage ou non son avis, il sait rester discret et intéressant mais il s’agit d’un article pour « faire connaissance », pour faire le tour du propriétaire et jeter un œil aux thématiques abordées. Difficile d’y trouver mon compte, mais cela reste bien fait. Quelques petits regrets, ne pas avoir pris le temps de s’arrêter un peu plus longuement sur Mr Punch  et ne pas avoir mentionné non plus que Gaiman est un personnage de comics dans le « Starchild » de James Owen, cela aurait pu être intéressant d’interroger ce « passage de l’autre côté de la case » (bon, je chipoterais bien aussi en disant que je trouve les interventions sur l’apport des dessinateurs trop peu nombreuses, mais après on va dire que je chipote). L’entretien avec Marion Mazauric est intéressant surtout lorsque pointe l’aspect « investi » de l’auteur, pour le reste c’est informatif.  Aborder les nouvelles de Gaiman comme le fait Thomas Day fait du bien, enfin me fait du bien. J’ai toujours cette tendance à bien aimer les nouvelles, à très vite me laisser séduire, malheureusement je n’en retiens que rarement un sentiment durable. En proposant cette mise au point, tranchée et tranchante, Day donnera l’eau à la bouche à ceux qui ne connaissent pas cette facette de l’auteur et m’a donné envie d’en relire certaines (un travail de même acabit autour de l’investissement de Gaiman comme scénariste, producteur ou ces liens musicaux aurait été intéressant aussi). Le guide de lecture montre à quel point pour protéiforme qu’elle soit l’œuvre de Neil Gaiman est cohérente, on retrouve des thématiques, des envies, des questionnements sous différents auspices, de quoi se régaler.

Un dossier (très) copieux, avec des moments de pauses et des montagnes de plaisir. J’en ressors avec le sentiment de ne pas avoir été suffisamment rassasié (j’en voulais vraiment, vraiment beaucoup) mais également avec des envies et des découvertes, et il me semble que c’est le principal. Je me dis que j’ai bien fait de ne pas lire la nouvelle en début de volume, j’en profiterai mieux une fois neverwhere relu.

Après vient Roland Lehoucq qui fait du Roland Lehoucq, quelques pages, un film et nous voilà parti dans le monde merveilleux de la miniaturisation. On y croisera des atomes, des considérations sur les particules,  des naines blanches, de poids sur la balance, d’eau qui refuse de couler, de pourquoi il faut couvrir les bébés et de corde vocale. On en ressortira exsangue, heureux, truffé de connaissance… et on en redemandera.  Le tam tam de la brousse s’arrête sur le come back (le retour aux affaires) enfin le come back, disons l’arrivée de la collection Outrefleuve (c’est vrai que le nom n’est pas des plus alléchants). Le côté historique de l’article est intéressant, je sais que cela parle d’actu mais je préfère quand cela revient sur le pourquoi  et le comment. La sortie de Jules Verne en Pléiade m’étonne, enfin je suis content, mais pourquoi ne pas tous les sortir (ou alors c’est le but ? mais en ce cas il est bien caché). L’invitation à la soirée anniversaire (avec en prime l’occasion d’assister à l’enregistrement de ce qui est la meilleure émission de radio du monde, j’hésite même à en causer tellement cette émission déchire les comètes et fait passer les trous noir dans les égouts) est le moment pour moi de faire ma crise de jalousie, d’autant que je n’ai pas accès au hors série spécial bd (ben oui, je pensais que mon libraire ferait l’opération… ben non, donc trop tard pour m’abonner… donc je me file des baffes et je boude en même temps). Ça se termine (presque, mais après faut une loupe) sur le sorties en poche qui me permettent de remarquer que certains font une fixette sur Mélanie F.

Un numéro anniversaire de qualité (qui en doutait ?) qui j’espère offrira à ceux qui ne connaissent pas encore la revue de se jeter dessus.

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