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Il faudrait remercier Stephan Eicher, je me souviens de l’écoute inattentive d’un de ses albums (my place) qui passa au premier plan au son étrange et grave d’une percussion, la lecture des notes m’avait déçu, moi aussi je pouvais inviter mon pote du coin qui se prend pour un indien avec son pseudo à la con, Moondog n’en mais pourquoi pas sitting bull. Ce n’est que quelques années plus tard, aux creux d’un disquaire, que le nom s’imposa à moi dans toute sa réalité (et dans toute mon ignorance passée).

C’est l’écoute de Moondog qui m’a permis de découvrir les soupirs et les grincements de portes et c’est sans doute lui qui m’a également permis d’appréhender le rythme autrement que de façon binaire. Toutefois, il me fallut me rendre compte qu’un morceau de Pentagle lui rendait hommage pour m’amener à vouloir en savoir plus.

Cette longue introduction personnelle pour amener le fait que cet ouvrage s’adresse surtout à ce type de curiosité. Musicien et créateur d’un site dédié au compositeur Amaury Cornut écrit ici un ouvrage introductif à l’artiste (et à son oeuvre, mais nous y reviendrons). Il ne s’agit pas d’une longue exploration exhaustive de l’oeuvre ou une présentation du contexte de vie et d’écriture de l’artiste avec moult digressions. Bien évidemment un tel refus peut paraître frustrant, il serait passionnant de s’interroger sur la possibilité que puisse exister un tel phénomène. Des hurluberlus, des artistes en herbe plus ou moins frappadingues ou géniaux qui hante les catacombes de nos sociétés il y en a sans doute toujours eu, ne soyons pas dupes, c’est plus les conditions de leur émergence, de leur reconnaissance et de leur adoubement. On pensera au facteur cheval et aux dizaines d’écrivains et d’artistes qui bataillent (ou non d’ailleurs) dans l’anonymat. En pensant à cela on se dira que certains passages de l’ouvrage nous laissent sur notre faim, car dire que son art été reconnu, qu’il était pauvre au coin de la rue mais que des artistes (comme Charlier Parker) venaient discuter avec lui ou autres, tout cela nous amène à nous interroger sur ces gens qui aident un musicien, sur les conditions sociétales, sur la musique, sur…
Autant d’éléments que l’auteur n’aborde pas, et si, encore une fois, cela peut être frustrant, c’est une très bonne chose !

Il s’agit d’un ouvrage en deux temps. Le premier se compose d’une biographie d’une petite centaine de pages nous permettant de connaître l’individu au-delà de la légende. Parce que dire que c’est un compositeur génial déguisé en viking qui vit dans la rue, c’est joli pour pimenter les soirées ou pour peaufiner son personnage social mais ça passe les faits à la trappe. Or les faits, Amaury leur donne une importance capital, il les place au centre de son propos.
Les rapports difficiles à la famille, la perte de la vue, l’apprentissage de la musique, la passion pour les rythmes indiens, l’arrivée à new york. Tout s’enchaîne de façon naturelle sans jamais questionner les motivations intrinsèques, sans proposer d’interprétation, nous sommes tenu d’accepter ces choix de vie comme autant d’évidence. Dès lors on comprend que le goût du costume simple, du casque, de la vie dans la rue sont autant de composants d’un mode de vie certes particulier mais « entier », de la même manière on le retrouvera des années plus tard entrain de préparer du pain lui-même (ou de subir une grave désillusion quant au port du casque viking).
En posant au coeur de son ouvrage ces événements Cornut nous montre qu’il ne s’agit pas d’une « création artistique » en vue de se faire connaître, de vendre ou encore de marketing, mais d’un mode de vie. Une façon d’appréhender le monde qui n’est pas forcément une « clef » à sa musique, de la même manière que sa musique ne permet pas de mieux le cerner, c’est un tout cohérent qui nécessite une acceptation de la part de l’auditeur, de passer outre nos préjugés et nos attentes.

Cela serait simple si nous étions dans une histoire hollywoodienne, dans un succès tardif mais mérité (il l’est, la musique de Moondog est sublime) mais (vous vous en doutez) ce n’est pas le cas.

Ses amours sont désastreuses (il serait intéressant de les analyser, mais comme l’auteur à le mérite de passer outre toutes interprétations, toutes explications ce qui, vu les amours en question, est une forme de pudeur et d’exploit, autant vous laisser libre de découvrir et de vous faire une opinion par vous-mêmes), il accepte des enregistrements et des sessions mais se défie du système, il vit dans la solitude mais cette dernière lui pèse. Ainsi, s’il est toujours épaulé par des gens (et que de belles rencontres), il semble également sombrer dans une forme de mégalomanie ou du moins son obsession n’est pas que musicale, il sera même considéré comme mort par certains et souvent dédaigné.

Bref, cette vie, ce parcours, ces choix mérite d’être connus et l’auteur se parvient à s’en saisir avec bon sens et efficacité. Des paragraphes courts (très courts parfois), un contexte minimal mais suffisant, aucune trace de jugement (si ce n’est parfois pour mettre en avant les qualités musicales de telle ou telle oeuvre), beaucoup d’informations, aucune digression, un approche stylistique suffisamment neutre (c’est à dire que la volonté d’informer ne passe ni par trop de vulgarisation, ni par la tentation universitaire, on se retrouve avec des notions musicales parfois pointues ce qui prouve que le lecteur n’est pas pris pour un imbécile mais sans que leur nombre nuise à la compréhension de l’ensemble).

Cette première partie rempli son objectif, elle manque peut être d’exaltation, de passion, de précision mais rappelons qu’il s’agit d’un premier ouvrage sur un compositeur méconnu en France.
La deuxième partie, propose une discographie commentée qui m’a surpris par son approche plus détaillée. On sent que l’auteur est un véritable passionné. Si le choix d’un tel découpage peut paraître austère, on évite la charge anecdotique, ce moment toujours un peu gênant ou l’auteur rempli son ouvrage de citations ineptes (à la manière de beaucoup trop de « documentaire »/ »témoignage ») et d’anecdotes savoureuses pour vainement camoufler le vide intersidéral de son propos. Cornut recontexualise l’album, sa parution, les compositions présentes en quoi elles diffèrent des autres ou d’autres interprétations, resitue la musique dans son originalité et dans un ensemble historique plus vaste. Cette trentaine de pages est à dévorer en écoutant les albums pour les découvrir en bonne compagnie ou pour y jeter une oreille différente.
Cette partie est le contrepoint parfait à la première offrant une approche plus organique et plus précise des productions de Moondog et de l’évolution artistique de ce dernier.

En résumé un livre intéressant pour mieux connaître ce compositeur atypique, il comblera les lacunes des amateurs et permettra peut être à certains de la découvrir, surtout il ouvre la voie à d’autres parutions plus techniques ou plus complexes.audacieuses.

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