Mots-clefs

,

0909-cover-frank-54ae72e811559

Finalement c’est peut être le trop plein qui m’a empêché de profiter de cet ouvrage. Matthew McBride propose un ouvrage jouissif, fourre tout et débridé, mais encore faut-il avoir envie de ce genre d’ouvrage.

Pour être efficace le second degré doit être autre chose qu’un pastiche outrecuidant, qu’une exagération ou qu’une utilisation massive de références. L’une des difficultés du genre étant également de parvenir à jouer avec les films policiers à gros budget, un nombre incroyable de séries et une vulgarisation grandissante des codes du genre. Difficile de construire une enquête (d’action ou non) sans tomber sur une icône cinématographique quelconque, d’autant que de nombreux produits sont adaptés de bouquins. Si certains ouvrages ne se cachent pas de n’être rien d’autres que des scénarios ambulants attendant le rachat de leur droit ou des divertissements sur pattes pour un public avide de passe temps, il existe encore des polars noirs, des enquêteurs littéraires…

(il en va de même pour nombre de genres, mais bon on admettra tout de même un certain « polissage » intermédiatique et intramédiatique ces dernières années, ainsi si l’aspect noir d’une série comme Daredevil a de quoi plaire, les effets gore gratuits sont inutiles sauf à vouloir régaler une cible potentielle. Si ce trait caractéristique des machines à pognons semblait réservé à une certaine production, il faut admettre que de plus en plus de productions semblent chercher à satisfaire un « spectateur » lambda. Certes, ce que l’on nomme le « fan service » a peu ou prou toujours existé, un peu comme le placement produit, on remarque tout de même une propension grandissante à vouloir « plaire à tout le monde » dans toutes les niches possibles et donc à fournir un repas digeste, monosaveur, monochrome à un public qui se délimite tout seul sur les réseaux sociaux. Comme si la présence de quelques émissions sur youtubes (souvent produites à grands renforts de moyens et de production pas si innocentes ou amatrices que ça) vulgarisant quelques techniques ou caractéristiques pouvaient suffire à faire autre chose que se donner bonne conscience. Je me rends bien compte que le propos de cette parenthèse devient abscons pour ne pas dire nébuleux, mais la lecture de cet ouvrage m’amène à réfléchir à la notion « d’attente » et de libre arbitre dans le choix et la réception d’une oeuvre. Voir le personnage Hellblazer rentrer dans le rang télévisuel (non renouvelée, la série reste tout de même horrible) mais perdre aussi de sa superbe dans les productions DC, ce n’est pas seulement être pris de mélancolie ou de nostalgie, c’est se rendre compte que le cheminement culturel disparait bel et bien au profit d’une consommation auto-satisfaite et narcissique. Comme l’école semble toujours décidée à croire que fournir des tablettes suffit à éduquer les enfants à l’image, une contre-culture prend le pas sur cet organisme afin de fournir de la culture, du rire et de la vulgarisation. Bien que louable c’est cette vulgarisation qui m’apparait comme pouvant être la plus nuisible. A la manière de la majorité des invités.spécialistes des plateaux télés, il faut être à même de trier le bon grain de l’ivraie, de comprendre les raccourcis pour ne pas tout « apprendre » bêtement. Or ce processus est long et nécessite (bien souvent, contrairement à ce que la plupart des schémas narratifs filmiques cherchent à nous faire croire) des échanges, des erreurs, des remises en questions, tout un tas d’étapes longues et poussives qui permettent non pas d’arriver à une certitude absolue mais à l’embryon de début du quart d’une réflexion honnête. Remplacer ce cheminement par une croyance intempestive dans les conseils des uns et des autres, ne pas vérifier les faits ou au contraire déverser sa rage et sa haine dans les commentaires, tout cela amène finalement à la création d’un discours parfois intéressant et bien foutu, mais qui cherche avant tout une forme divertissante, une simplification et non une vulgarisation. A dire vrai la plupart des vidéos ou texte (et celui-ci ne fait pas exception) disponible sur tel ou tel sujet ne me semble pas plus probant qu’un épisode du petit journal, une critique parfois juste, acide, bien vue d’un fait, d’un événement mais rien de consistant, de durable, rien qui ne vienne chasser le sentiment de vide médiatique qui émane des locuteurs).

… il existe donc encore des enquêtes et de bons polars, les autres volumes parus dans cette série le prouvent aisément. Toutefois celui-ci me pose problème, pour moi la trilogie de polar de Dan Simmons suffit (et d’autres) à déjà montrer l’exercice du héros burné au possible, virtuellement invincible, de même que Lansdale a fait beaucoup pour ouvrir la voie du divertissement sauvage, licencieux et subversif, ces deux possibilités ont en communs d’utiliser la forme, un savoir faire formel dirons-nous, pour interroger le genre ou pour le faire aller dans de nouvelles directions (sans forcément chercher à le renouveler). Parvenir à lier les deux, c’est à dire à raconter une histoire complexe car ambivalente et dérangeante nécessite un autre type d’effort, un peu comme quand un héros de Crumley répond mal à sa cliente dans les premières pages d’un ouvrage, difficile d’être en empathie face à une telle ordure et pourtant l’auteur va justement explorer cette veine pour… bref on se comprend.
Des éléments formels de ce type, un héros couillu au possible, de l’humour, des situations déjantés ou encore de l’amoralité, tout cela est présent dans cet ouvrage de Matthew McBride.

Difficile de ne pas sourire devant certaines scènes outrageusement gores, devant des personnages plus empotés et stupides les uns que les autres, de ne pas s’étonner de voir un héros toujours debout après avoir bu de quoi tuer plusieurs mâles bien portant, de ne pas se dire que l’on a passé un bon moment et j’en passe.

Seulement ce livre pose également un dilemme, un lecteur cherchant à se divertir par le biais d’un ouvrage bien léché et foutraque prendrait un plaisir fou à la lecture de frank sinatra dans le mixeur, en ce sens je ne peux que le conseiller. De la même manière, un lecteur plutôt novice et féru de pop culture (comme tout jeune depuis plusieurs décennies maintenant) trouverait amplement son compte dans cet étalage d’hémoglobine, de meurtre, d’alcool et de crise existentielle mal gérée (j’y reviendrais) parce que cela répondrait au besoin de hors norme qui nous taraude tous à un moment à un autre et que là encore on peut dire que le livre tape juste. Un amateur cherchant à se reposer et à se détendre à la lecture d’un bon livre teinté d’anticonformisme s’amuserait également avec ces deux cents pages remplies de clins d’oeils, de passages obligés, de retournement de situation, d’enquête où le processus d’investigation revient à entrer dans un bar et à se bourrer la gueule jusqu’à ce que le destin frappe à la porte (ou sur la pole dance). On ne peut pas dire que le livre soit mauvais.

Le problème vient justement de là, tout s’y enchaîne comme dans un film, un film post pulp fiction sans doute ce qui explique le côté grand guignol assumé des scènes et une certaine liberté de ton mais un film tout de même.
Les actions se succèdent à un rythme effréné, l’intrigue de départ n’est que le prétexte d’une suite de moments forts et de « gueules » que l’on croise en sachant pertinemment ce qui va advenir mais on s’en moque un peu parce qu’on rigole bien et qu’il y a du sang partout.
L’ouvrage n’est pas mauvais, mais il me semble vide. A vrai dire, le seul intérêt de sa lecture semble résider dans le plaisir immédiat du lecteur (si celui cherche quelques scènes sanglantes) ou dans une lecture « genrée » cherchant à reconnaître les emprunts à tel ou tel bouquin ou auteur.
D’ailleurs, plutôt qu’à une construction littéraire j’ai plutôt eu l’impression de lire un montage filmique, avec la scène d’introduction, les erreurs scénaristiques grotesques mais qui passent parce qu’il y a beaucoup d’action et que c’est assez bien mis en scène, le méchant vraiment méchant dont on ne sait rien mais tout de même on apprend quelques détails au fil du temps.je reviens un instant sur l’aspect « crise existentielle », deux personnages dans une voiture pourrie qui cherchent une station de radio et qui finissent par discuter de leur père, cela fonctionne au cinéma (si c’est bien fait) mais là, au milieu de nul part, c’est d’une lourdeur ! Il en va de même pour le lien paternaliste qui lie le héros à son ancien commissaire, les trois mentions à ce lien sonnent comme autant de passages obligés pour « donner de l’épaisseur au personnage », idem pour le moment où l’on apprend comment il a récupéré son chien.
La construction est filmique, l’écriture est filmique (on a droit à quelques punchline métaphorique mais finalement les dialogues ne sont pas si drôles ou bien écrit que cela).

Une fois le bouquin refermé je me disais donc qu’il serait intéressant de le conseiller comme premier ouvrage, mais également qu’en démonter les rouages ne servirait finalement à rien. Cela reviendrait à lister les références et les mécaniques en jeu, autant d’effort pour une certaine vacuité, puisque le but au final est de s’en rendre compte (ou non) par ses propres moyens. Il me semble qu’en plaçant l’effort de vulgarisation dans le cadre d’un amusement constant c’est refuser de faire l’effort de l’échec ou du sérieux et confondre l’accumulation de références avec l’effort intellectuel (comme si lire une page wikipédia longue et complexe permettait d’infuser du savoir), il semble également qu’en faisant cela une lecture explicative prend finalement la forme de l’objet qu’elle cherche à expliciter adoubant de la sorte une manière de consommer uniforme.

Ce livre est donc un très bon divertissement, un bon point d’entrée dans une certaine forme de littérature, on peut s’en contenter aisément sans rougir, on peut également passer son chemin sans honte, personnellement ce qui m’a le plus déçu c’est de le retrouver dans une telle collection, surtout si tôt dans la collection.

Publicités