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Il faut du temps pour venir à Zappa, pour lire les trois volumes de cette gargantuesque et épatante biographie que lui consacre Christophe Delbrouck. Il faut du temps, pourtant, au final, on se sent délaissé, on sent un vide… pire que tout : on se sent sous Reagan.

Fidèle à son projet strictement chronologique l’auteur nous confie l’intimité des dernières années du maître, la période musicale la plus controversée mais également la moins connue. En écrivant cela je sais que j’écris une énormité car les admirateurs de Zappa connaissent déjà tout de cette période et ne la trouve pas plus controversée qu’une autre, alors que ceux qui ne connaissent peu ou pas cette oeuvre ne se sentent pas concerné. Il est intéressant de noter à quel point les idées reçues ont la vie dure, un truisme que l’on devrait élever au rang de mantra salvateur. Un peu comme cette idée selon laquelle il n’existe pas de bon livre musical français que c’est un genre anglo-saxon qu’eux seuls ont la fibre, le rythme, le sang et le vomi pour rendre compte de l’intérieur de ce qu’est la musique. Une idée stupide tant il existe ici et ailleurs des livres idiots et de véritables chef d’oeuvres. D’ailleurs si raconter de l’intérieur la vie d’un artiste consiste à compiler ses frasques en faisant des parallèles sordides entre moments de déchéances, de perdition et inspiration -sous couvert de pendre la jeunesse et la société d’alors – cela serait tordant dans le cas de Zappa (sorte de moine zen fumeur sous perfusion de caféine refusant la drogue).
Tout cela pour dire que cette période de la vie de Zappa m’était méconnue.

Contrairement à ce que certains aimeraient faire accroire on n’enfile pas l’oeuvre de Zappa comme un t-shirt de che guevara, sa musique n’est pas facile d’accès. J’avoue que si « sheik yerbouti » (qui date de cette époque) fut pour moi (et pour beaucoup) une révélation, n’étant pas née à l’époque la redécouverte des oeuvres avec la présence de Steve Vaï ou produite au synclavier me laissèrent longtemps de marbre.
Pour moi, les années 80-90 de Zappa se résumaient à quelques titres éparses, à de bons lives et, surtout, aux coffrets « you can’t do it on stage anymore » véritable pépites nostalgiques (et bombes sonores!).

J’ai donc attaqué la lecture de ce tome avec en point de mire un questionnement quant à son possible contenu, comment l’auteur allait-il faire tenir aussi peu de matière dans autant de pages ? Il faut parfois tout l’indélicate stupidité d’un lecteur, son ignorance crasse pour percevoir les qualités d’un auteur (et, comme il s’agit d’une biographie, de l’artiste).

Delbrouck ne modifie pas sa formule et il faut admettre qu’elle reste aussi percutante qu’exigeante. Non seulement nous sommes en présence d’informations complètes sur les albums, les titres, leurs créations, les tournées, les musiciens, leur choix, les dates, les meilleurs shows, mais en prime tout cela ne tombe jamais dans le « fat checking » pontifiant et stupide que l’on voit fleurir un peu partout. L’auteur parvient toujours à nous tenir en éveil, à nous captiver, il nous montre toute l’ambivalence et le paradoxe de l’artiste, d’un côté une musique protéiforme complexe, demandant une préparation préalable acharnée, un entraînement spécifique (parfois des mois de répétitions sont nécessaires avant un départ en tournée !!! le tout à la charge de l’artiste) et pourtant cette musique répond aux envies de Zappa, elle n’est jamais tout à fait la même, laisse de la place aux improvisations musicales et langagières (en incorporant par exemple de véritables pamphlet sociaux). Ces éléments étaient présents avant cette période, mais désormais, les coûts augmentant, la charge économique se fait plus forte.
Suivre la musique live de Zappa (jusqu’à sa dernière tournée en 88) c’est suivre un fil toujours tendu à l’extrême, une exigence de tous les instants. Le sens du rythme de l’auteur fait merveille, il alterne les anecdotes sur le recrutement d’un nouveau membre, une liste de date, un problème financier, la description d’une représentation épique avec la traduction de textes – à ce propos, il faut vraiment mettre en avant cette bonne idée de Delbrouck, on pourrait croire que traduire des chansons, mettre de larges extraits d’entretiens ou bien encore la quasi intégralité d’un discours au congrès rendrait l’ouvrage indigeste, alors que c’est tout le contraire, en donnant la parole à l’artiste sous toutes ses facettes il nous permet de comprendre l’aspect subversif des chansons (si pour des titres comme jewih princess un niveau d’anglais convenable peut être suffisant c’est loin d’être le cas pour des textes plus longs et plus cryptiques) mais également tout la verve humoristique, le sens de la répartie et l’intelligence de Zappa, cela participe vraiment à la compréhension de l’artiste, ce qui est le but de l’ouvrage – tous ces éléments sont récurrents, mais sans jamais suivre de plan établi, de fait nous sommes vraiment immergés dans le quotidien de Zappa.

A ce stade, ce que l’on avait entrevu au cours des premiers tomes se fait plus évident, si Zappa ne se drogue pas, c’est parce qu’il entretien une addiction au travail !
Car en plus des tournées, des albums, de la promotion, d’une lutte constante pour trouver des fonds le compositeur de musique « sérieuse » a le temps de composer des oeuvres et de démarcher des orchestres pour les jouer.
La frustration de ne pas être reconnu, par les instances du rock qui boudent une musique trop complexe et subversive (nous reviendrons sur ce point dans quelques instants) qui ne rapporte pas à un rond, ainsi que par les instances de la musiques « sérieuses » (par dédain, ignorance mais également par les maisons de disques…enfin par les branches classiques des mêmes maisons de disques qui dédaignent ses albums plus rock), se mêle à un souci du détail et à une maniaquerie qui au fil des ans deviendra une forme de paranoïa. On ressent bien comment le génie (oui, non mais il faut le dire qu’on aime ou pas, Zappa il est seul dans sa catégorie, y’en a comme ça il sont dans la stratosphère loin) se recroqueville sur lui-même gagné par l’incompréhension du monde, comme il expérimente vers le rock fm, comment il continue de monter des opéras-rock extravagant et acide qui ne touchent que peu de monde, comment le synclavier prend de plus en plus de place..
La plume de l’auteur ne se fait pas acerbe, mais elle évite (oui cette plume bouge d’elle-même, elle est vive) l’écueil de l’hagiographie, le train de vie de Zappa, ses réactions excessives, la main mise de Gail sa femme sur certains aspects du management (pour le dire vite), le constant refrain du « je suis unique mais pas reconnu alors que ça me coûte des milliers, des centaines de milliers de dollars » ne sont pas passés à la trappe, bien au contraire. Toutefois, l’ouvrage ne tombe jamais dans le voyeurisme ou le sordide, Delbrouck ne juge pas, il montre à voir les travers et les impasses du comportement de Zappa.

Au fil des pages, des choix de l’artiste, se dessine la figure d’un homme intransigeant, d’un homme qui suit des principes et une ligne directrice avec une conviction des plus rares. Cette force d’âme sera mis à mal après les tensions au sein de son groupe en 88, mais c’est sans doute du fait de la maladie, puis la lutte contre la maladie qui vont l’affaiblir et l’éloigner peu à peu de la musique (jusqu’à la concrétisation de « yellow shark »!). Alors que la musique est devenue une industrie rentable, un produit manufacturée comme les autres, que les gens aux manettes sont des requins financiers, que les jeunes auditeurs sont des portes monnaies sur pattes pour les gérants de MTV et que les artistes représentatifs ne sont plus que des zombies (et pas uniquement des clips pharaoniques) Zappa reste intègre et indépendant !
Le cirque des représentations et de son imaginaire est porté par ses prétentions musicales mais aussi par cet attachement aux valeurs d’une amérique d’avant, un attachement à l’indépendance, une croyance dans l’éducation pour tous, une éducation pour faire des choix, pour devenir un individu responsable et non un robot consommateur se gavant de religions dollars, de produit prédigérés et se parant de vertu.
Zappa tourne sans aide financière, se bat pour les droits de ses albums… plus encore Zappa monte à la tribune publique.

Si sa candidature aux présidentielles de 92 m’était connue, ce n’était pas le cas de son combat contre la volonté de censure sous Reagan. Le livre de Delbrouck retranscrit fidèlement non seulement cet épisode (flamboyant!) mais également sa découverte de l’europe de l’est post-communiste, son investissement politique, sa charge médiatique, sa capacité à proposer des solutions économiques et politiques (et sociales) à la crise actuelle, le tout en mettant en avant la lucidité et l’aspect raisonné de l’artiste.
L’aspect foutraque, bordélique de Zappa représente son goût pour l’outrancier (les vieux films Z, un esprit bon enfant etc) mais également un moyen efficace de pointer du doigts les travers d’une société américaine viciée de l’intérieure (et tout le monde en a toujours pris pour son grade), ainsi pour éviter le tir, il est facile de dire qu’il produit une musique peu populaire, qu’il est ordurier et qu’en dehors de critiquer violemment le système (dont il ne profite pas) il ne propose rien.
Or, le livre démontre que non seulement Zappa est apte à comprendre les rouages du monde politique (comment une volonté de censure anti pornographique de la musique pour protéger les enfants cache en fait le fait de faire passer une taxe et de quelle manière les politiques et les entreprises sont de mèches… le tout sous Reagan donc, il est difficile de lire cet ouvrage en 2016 et de ne pas penser pédophilie sur internet et loi de surveillance) mais aussi à les affronter en première ligne !
Son discours devant les membres du congrès est un modèle du genre, il est ciselé, cynique, démonstratif, sans appel… et il en va de même pour son discours devant les représentants de la musique sérieuse (là encore, difficile de faire mieux!).
Ces prises de positions démontrent la force d’impact d’une musique, d’une posture morale exigeante en même temps qu’elle dénonce les « artistes » qui se gavent à loisir d’un système monétaire. Zappa n’est dupe ni des politiques contre lesquels il se bat, ni du show médiatique orchestré autour de ses prises de paroles, ni des récupérations dont il fait l’objet, ni des artistes surmédiatisés roulant sur l’or, ni des techniques de marketing jouant sur la censure pour vendre, ni des travers moraux de ceux-là même qui se posent en gardien de la morale !
Comment parvenir à exister (on est au-delà de la survie) en tant qu’artiste public, que musicien reconnu, en ayant cette lucidité là, cette force là ?

Chrisophe Delbrouck parvient encore une fois à cerner la musique zapaïenne, à nous permettre de toucher du doigts ses innombrables facettes, mais il parvient en plus à nous faire prendre conscience de la stature du bonhomme, à la nécessité de l’existence de personnes comme cela (vraiment, à lire ces pages, on se fait une meilleure idée de la production musicale de l’époque, des choix de l’artiste et l’on redécouvre certains albums, mais surtout on prend une claque magistrale devant sa maîtrise… vivre à ses côtés ne devait pas être rose tous les jours, mais on est loin, bien loin de la posture du gentil artiste engagé qui vient au 20h ou en meeting dire son amour des uns ou des autres, loin des sportifs qui s’improvisent hommes politiques ou femmes écolos, loin de tout ce vrai cirque).
Un ouvrage indispensable, ce que tout le monde sait déjà mais parfois il est bon de rappeler les évidences!

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