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Depuis le temps, malgrè les quolibets, les censures, le mercantilisme et la grande récupération culturelle, les comics ont eu le temps de s’interroger et de proposer autre chose que ce que le mainstream laisse percevoir. Il suffit de voir que de Spiderman aux mômes qui prennent des photos depuis leur smartphone sans intervenir dans kick-ass pour s’apercevoir que quand on cogne sur les super héros ça ne sonne pas creux (et ça fait mal).

Parler de cette bande dessinée (me semble-t-il assez injustement méconnue mais peut-être qu’elle est culte) c’est surtout l’occasion de se poser la question des comics et de la représentation. Du fait du déferlement sur nos écrans d’une foultitude de projets originaux absolument pas basé sur des comics et montrant à quel point les scénaristes ont le sens du renouvellement (ainsi que les studios), on ne s’étonne pas d’un certain succès par le support depuis quelques années, une sorte de renouveau. Il faut bien dire que certaines maisons d’édition (comme urban comics) ont réussi le pari de faire paraître avec sérieux et régularité une multitude d’albums de prestige (on pensera aux nombreux batman inédits ou méconnus réédités ces dernières années par exemple), ce qui va également dans le bon sens.
Et même si pour la majorité des gens les comics restent attachés à l’image d’un super héros en collant qui vole et sauve le monde, des parutions à succès comme walking dead, y le dernier homme, fable ou scalped ont aidé à renouveler ce cliché (et pas mal des codes qui lui sont attachés).
Toutefois, il semble que le gros problème de ces parutions restent le syndrome du serpent qui se mord la queue. Une série originale et qualitative qui devient populaire risque fort de finir en objet d’adulation pour geek, otaku, nerd, fanboy (mettez le nom que vous voulez, ils ont tendance à perdre de leur signification à mesure de leur phagocytassions médiatique) et donc se transformer en produits dérivés de tout poil et en stand plus ou moins cachés à la première convention venue.
A partir de ce moment là il devient difficile de différencier un produit dérivé mainstream comme, au hasard, les adaptations de wolverine au cinéma perdant les injures, la réflexion, le politiquement incorrect au passage des figurines, mugs, t-shirt en tout jour à l’effigie d’un héros ou d’une série moins connue.
Et même si le produit reste qualitatif, on peut ici penser à l’adaptation tv de daredevil par exemple (qui comparée au film sera toujours un chef d’oeuvre), on peut voir que les studios ont du mal à contenir leurs doutes et à ne pas dodeliner de la tête.

De fait, au fil des ans on remarque que le trash, la violence, les dialogues à double sens, les références, les clins d’oeils sont devenus l’apanage d’une certaine forme de comics et d’adaptation afin de viser un public plus jeune et nourrit à grands coups de culture internet (c’est à dire dotée d’une culture de références et de zapping permanent qui n’est pas dans l’ignorance mais plutôt dans la rapidité, et de fait dans la confusion entre opinion et irrévérence, entre constat et provocation, parvenant à créer une forme de cynisme bienpensant, du Wilde mignon. En fait, là où Debord n’avait pas tort -entre autres- c’est qu’on assiste bien à un spectacle, est nous en faisons parti : c’est un tour de magie). Un deadpool un cinéma résonne comme la marque de fabrique de cette récupération.
Face à cela, on peut se demander où se situe la culture comics?

Bien évidemment entre connaisseurs ou amateurs, il est toujours possible de s’interroger sur les penchants politiques du scénariste de Fable ou sur la portée politique et sociale de civil war et de s’apercevoir que les comics ont des choses à dire. Mais, je crains que ce type de questionnement soit en voie de disparition, ce qui est un paradoxe quand on voit la popularité de certains (et.ou de leur adaptation).
Si les premiers kick-ass interrogent l’attitude de l’amateur de comics, mais aussi celle du geek et de l’adolescent en général, on peut percevoir comme un lissage de ce propos dans l’adaptation. On peut également évoquer l’adaptation de Watchmen de Moore (et globalement n’importe quelle adaptation de moore) qui est fidèle pour la majorité des gens (hum, pourquoi pas) mais qui très rapidement se transforme en une suite de posters à collectionner, de bande originale à vénérer et de multiples spin off.

On ne peut pas vraiment parler d’une perte du « message » ou du contenu des comics, cela serait inapproprié et reviendrait à délimiter le format, mais plutôt à une perte du lectorat dans la collection, un peu comme la culture devient un QCM géant (même dans les facs désormais). Je ne suis pas certain que le lecteur de Hellblazer du début soit le même que le lecteur des aventures de john constantine depuis news 52.
Différentes techniques scénaristiques intéressantes, comme faire parler les personnages secondaires à la place du personnage principal, proposer une vision complexe du racisme (c’est à dire montrer qu’une victime de racisme peut-elle même faire preuve de racisme), adopter des découpages lisibles mais non filmique etc me semblent disparaître… car le lecteur s’en fout de plus en plus. En fait, oui et non, certains youtubeur sont férus d’une certaine forme d’analyse, mais bien souvent il s’agit d’un mélange de technique, de savoir compilé et d’anecdote le tout vite digéré. La problématique n’est pourtant pas nouvelle et relire Gauthier navré en voyant l’adulation autour des oeuvres industrielles de Scribe (adulé à l’époque) ne ferait pas de mal à certains qui croit que la « culture populaire » date des années 80 ou du nouvel hollywood. En fait, ce genre de posture « digeste et populaire » est sympathique si elle débouche sur une certaine insatisfaction ou sur des questionnements et non sur du contentement.

Si on part du principe qu’une oeuvre populaire (au sens « doit et veut plaire au peuple pour notamment faire des sous ») qui amène uniquement du plaisir et de la satisfaction, risque bien souvent d’être un produit de consommation et qu’il faut du recul pour se forger un avis, du temps pour la réflexion, pour la contradiction interne, de la recherche ou encore de la comparaison. Pourquoi pas. Mais si la critique.explication.pastille.vulgarisation recherche le même but « populaire » (ce n’est pas important, ce n’est que du divertissement), la même satisfaction immédiate, le même plaisir facile, le même sourire contenté, alors il n’est même plus besoin de parler de « récupération ». Parce qu’au final, un peu comme dans les éditions « classique » qui pointent les « moments forts.à retenir.culte » des chefs d’oeuvres d’antan, il suffit donc aux spectateurs « jeunes » de se cultiver à coups de vidéos populaires pour avoir une opinion à laquelle s’adosser ou à refuser, sans avoir à faire d’autres efforts que de « poucer vers le haut ou vers le bas », avant de pouvoir, le coeur léger et la fierté au front, continuer à consommer. Il est ainsi possible de faire une boulimie de série, de comics, de manga, de musique, d’intercaler le tout avec une jolie pastille au format youtube pour obtenir un placebo pour la conscience.

Mais plutôt que de tomber dans le réflexe réactionnaire, je me dis que c’est face à ce cynisme mercantile à ce manque de profondeur que l’on peut lire the boys.

Garth Ennis n’est pas connu pour choisir des sujets fédérateurs, entre Judge Dredd, le punisher ou the preacher (il faudra que je vous en parle un jour) on peut dire qu’il aime les sujets clivant (comme ils disent dans les journaux tv), qui posent question et qui réclament des prises de positions. Disons que nous sommes plus, pour prendre un exemple, dans zombie premier du nom dans lequel les clients du supermarché sont une critique de la société de consommation et moins dans la kyrielle de film badass et fun qui a envahie le genre par la suite.

The boys fut gentiment remerciée par DC quelques numéros après son démarrage, notamment pour son côté « anti super héros », alors qu’au final, contrairement à un « the authority » directement dans l’exploitation déviante de l’image des super héros (ici « déviante » n’étant pas péjoratif) qui pouvait laisser penser à un certain ras le bol des clichés par le biais de l’exagération et de l’outrance, on peut se dire que the boys est un hommage, décapant certes, aux supers héros.

Non content d’être des stars adulés, bling bling planétaire, intouchables et bankables, les supers héros de la série sont ravis de leur inconscience. L’Entertainment leur permet les autographes, la base spatiale, les moyens financiers pour un prix à payer assez modique : l’estime de soi et des autres.
Contrairement au réalisme « pris de conscience » d’un kick-ass (décidemment la référence du jour, alors que je trouve le travail de Millar comme souvent très bon, puis moins bon, puis franchement moyen pour ne pas dire poussif sur ce coup là mais bon passons), nous avons ici affaire à un faux réalisme, très vite l’aspect dramatique des premières planches cède sous la pression d’un groupe de fous furieux.
Une des réponses possibles à une forme de « lissage » médiatique et de ne pas faire dans le décorum et d’y aller avec le tranchant de la lame, on s’arrêtera à l’os. En ce the boys tire la couverture à lui, les supers héros ont un quota de perte, se moquent tout à fait des conséquences de leur actes, sont constitués en une espèce de société dictatoriale où l’on n’hésite pas à violer une nouvelle recrue comme bizutage ou à lui raccourcir la tenue pour faire plus de vente et augmenter la popularité.
Bien évidemment les « héros » ne sont pas mieux, la morale se range au vestiaire quand il s’agit de cogner du super héros, de faire mal, d’être vicieux méchant et agressif.

Ce côté vicelard hargneux pourrait passer pour une crise punk (ce qui n’a rien de péjoratif) si en prime le comics ne se dotait pas d’une véritable histoire, d’un arc narratif poussé !
Une histoire nourrie par de multiples considérations sociales, dès le deuxième arc la place la question de l’homosexualité est traitée de manière fort intelligente et subtile (d’autant plus subtile que le « super héros » pris de pulsion de sodomite donne lieu à des scènes drôles et déjantées, tandis que le peuple réagit avec une saine mentalité).
Mais plus encore que ces questionnements c’est la mise abime que propose l’oeuvre qui interpelle le lecteur, au coeur du réseau d’information de notre groupe de boys anti-super héros, se trouve la production des comics !

La culture pop n’est pas là pour faire des clins d’oeils de rigueur, elle est convoqué pour montrer que sous ses paillettes se cachent de vraies problématiques et que ses paillettes sont le fruit d’une industrie dont le seul but est votre portefeuille.
De même la mise en abîme n’est pas qu’une évocation de l’acte créatif, c’est également une charge contre la production des comics en masse (pour la masse), une charge moins sur les super héros, sur les personnages que sur le système d’exploitation qui les transforment en des icônes vides de sens pétrissables à merci (et sur les auteurs corvéables à merci dont on s’amuse à modifier les contrats et à récupérer les droits).

Sous des dehors tapes à l’oeil -car il faut le dire le découpage des albums est rythmé, clinquant, lisible, fort en gueule, le trait des différents dessinateurs est sombre à loisir, donnant libre court à la fois aux « postures » et aux détournements de celles-ci (on voit le héros entouré de ses acolytes prêts à en découdre… de la même manière que l’on voit son chien en gros plan sodomisant un caniche etc etc… ce choix du lissage, du « toutes les images au même niveau » est une parfaite vision de la perception du monde selon la boulimie internet, selon le « tout se vaut » – the boys s’adresse avant tout aux lecteurs, l’obligeant à sortir de son plaisir facile de dévoreur compulsif.

Lire rapidement the boys et se satisfaire du côté trash c’est prend le risque de rapidement s’y ennuyer, de ne pas tout comprendre, de louper les sous-entendus.

A l’heure où trop souvent la question de la culture comics se résume à la taille des griffes de wolverine, de savoir l’âge de son fils, si dans le film on comprend bien que ses griffes sont bien des os ou aux caméos publicitaires de l’acteur, the boys fait du bien en nous obligeant à défendre ce que l’on aime, à ne pas se laisser marcher sur les supers pouvoirs trop facilement.

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