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Et si tout empirait ? Avec ce deuxième tome des aventures d’un anti-héros déjanté Sharpe ne reprend pas seulement les personnages et le ton qui ont fait la réussite du premier volume, il passe à la vitesse supérieure en proposant rien moins qu’un plan d’attaque.

Là où le premier épisode reposait sur la personnalité lucide (et donc considérait comme folle par la plupart de ses contemporains) et revêche (pour le moins) de Wilt et d’une prise de décision malheureuse de ce dernier (une histoire de poupée gonflable), celui met en place les éléments de l’apocalypse rien de moins.

L’auteur reprend les choses quelques temps après le premier volume, les choses ont changé notamment avec la promotion du héros mais ce n’est pas pour cela que l’on a droit à une longue scène d’introduction ou à un la mise en place d’une justification narrative. Non, nous allons avoir droit à une succession de scènes d’anthologies (n’ayons pas peur des mots, lorsque le propos premier d’un ouvrage est de faire rire son lecteur et que ce dernier s’esclaffe régulièrement à voix haute alors qu’il est seul dans un lieu public on peut dire sans fard que le bouquin en question a atteint son but, maintenant comme il ne s’agit pas d’un florilège des meilleurs blagues carambar on se doute qu’il va falloir un peu plus que de la cocasserie pour parvenir à « tenir la route » de la déglingue) . En plus de nous remettre dans le bain acide de son Angleterre si particulière Sharpe prend ainsi le temps de mettre en place des éléments sans oublier de lacérer en profondeur les problématiques qu’il aborde.

Le « retour » à l’université nous promet une critique en règle du règlement et du fonctionnement de ce type d’institution. Le plus amusant dans l’histoire c’est que terriblement réaliste pour son époque (la fin des années 70) cette critique virulente du système a pris du galon avec les années puisque ce qui touché le système « privé-public » anglo-saxon est devenu la norme publique jusque sur le continent moins de quarante ans plus tard. Autant dire que sur ce coup l’auteur a eu plus que du nez.
Cet incipit permet de cerner l’un des problèmes que pose (si ce n’est LE problème) la littérature humoristique (souvent anglo-saxonne mais pas seulement), celui du contenu. Je n’entends pas parler ici du « message » que peut véhiculer tel ou tel auteur mais bien du contenu. Car il est bien entendu que faire rire avec un élément décalé par rapport à un contexte (ici la vidéo de sodomie d’un crocodile élevée au rang de projet pédagogique) est déjà une réussite, cela à aussi pour effet de tromper beaucoup de lecteurs qui ne retiennent souvent que cet aspect. Après coup on se retrouve souvent avec un souvenir ému d’un éclat de rire véritable et la mention « attention humour corrosif » sur la jaquette (ou dans l’article de 3 lignes consacré à l’oeuvre en question). Or, s’il ne s’agissait que de provoquer un rire de passage, un sourire médiatique, nous ne parlerions pas d’art mais de divertissement, ce qui n’est pas le propos.
Le portrait du monde universitaire que propose Sharpe n’est pas « corrosif » parce qu’il égratigne l’institution ou parce qu’il l’a met à mal de façon subversive, ce portrait est violent parce qu’il est réaliste et cru, qu’il en expose les travers.
Ainsi un prof gauchiste n’est pas seulement déconnecté de la misère intellectuelle de ses étudiants, il l’est aussi face à sa propre vie, face à ses responsabilités, face à sa colère. Sharpe critique ce monde de parvenu intellectuel, les réduisant à des écoliers hurlant et vociférant que ce n’est pas leur faute, qu’ils voulaient bien faire. Il montre la stupidité de personnes pourtant diplômées, se faisant il ne les juge pas pour autant car il montre dans quel monde administratif kafkaïen ils évoluent et par quel sordides bestioles marécageuses et politiciennes sont prises les décisions et qui détient les clefs du pouvoir.
De nos jours, on peut imaginer que Sharpe pointerait du doigt les chercheurs publics acceptant de publier dans des revues privées spéculant sur ces recherches et sur la notion de « mot clef » tout en revendant à prix d’or la publication de ces recherches à d’autres chercheurs et à des bibliothèques universitaires tandis que les auteurs eux… ne touchent rien. Pendant que l’administration s’amuse à jouer avec les partenariats public privé.
Le monde dans lequel évolue Wilt est hilarant (vraiment le coup de la vidéo du crocodile est sublime !) parce qu’il est juste et vrai, qu’il ne propose pas de jugement.

D’ailleurs, si le héros ne prend pas de gant avec son collègue vidéastemarxiste adepte des symboles reptiliens, il cherchera à lui faire assumer ses actes, autant qu’à prendre sa défense!
C’est cette attitude qui est la plus loufoque, qui mène à toujours plus de folie dans ces aventures, celle consistant à avoir conscience des événements, à être lucide et à vouloir transmettre la vérité, la lucidité.

Par exemple, alors que sa femme (qui ressemble vraiment au portrait d’une madame Bérurier par San Antonio, ce qui vous dresse le tableau) quitter les mondanités arty du précédent tome, la voici parti dans un délire nébabas cool à base de plante et de production de méthane, une manie que son mari ne peut que fustiger, mais qu’il met en contrepoint du monde consumériste qui nous entoure et de sa propre léthargie (on fustige un homme qui fait du vin avec des orties chargés au pesticide … et on se veut de ne pas pouvoir faire plus).
La vérité comme élément décalé prend son exemple le plus frappant avec le régime hospitalier véritable usine à médicament et à jugement. Encore une fois si Sharpe tacle de bon droit l’admission des patients, que dirait-il de l’annonce du diagnostic au patient (je me souviens il y a peu avoir vu un jeune homme apprendre que « non sa mère ne faisait finalement pas une « banale » crise d’épilepsie mais qu’il s’agit sans doute d’une tumeur de haut grade », le tout sur le parking des urgences en moins de trois minutes… mais le pire ce fut sans doute le discours du médecin qui le plus honnêtement du monde se disait satisfait de sa prise en charge de la famille, du contact et de l’annonce des mauvaises nouvelles).

Tous les éléments qui nous font rire dans cet ouvrage sont, à bien y regarder, les éléments de notre quotidien. Nous vivons dans un monde de fous, avec du recul qui accepterait de payer trois fois une recherche, d’annoncer des tumeurs sur un parking, de polluer ainsi la planète en se pensant sain d’esprit ?
C’est cette situation que vit Wilt, c’est sur cette angoisse qu’il ne cesse d’investir et d’improviser.

Bien évidemment le tout pourrait être cynique et dérisoire (comme le ton de cet avis décidemment pathétique alors que je vous assure que l’on rigole bien) sans le talent de l’auteur. Car chacune des premières scènes nous fait rire et nous mais en appétit, on sent que les choses s’accélèrent, que la situation ne peut pas rester aussi rance, aussi rongée d’incommunicabilité, qu’il va falloir que tout cela sorte… et quoi de mieux pour faire dialoguer les gens qu’une bonne prise d’otage ?

À la moitié environ du volume, le portrait hilarant d’un monde en friche rendre dans la psychédélisme.
L’un des coups de maître de Sharpe est de reprendre le personnage de l’inspecteur qui avait interrogeait (longuement) Wilt dans le premier volume, devenue obsédé par le bonhomme et à moitié fou, son expérience permet un contrepoint constant avec les actions du couple Wilt, non seulement cela assure continuité narratif et complicité avec le lecteur mais en prime cela désamorce toutes tentatives trop sérieuses des autorités.

On peut être dubitatif quant au fait de parvenir à rendre une prise d’otage intéressante et drôle sur la moitié d’un ouvrage sans jamais tomber dans le pastiche de film du genre, c’est un défi brillamment relevé par l’auteur. La tension est présente pour quelques personnages, alors que pour le lecteur la vraie question est de savoir comment Wilt va pourvoir sortir de l’imbroglio dans lequel il se fourre ?
Laissant de côté sa charge contre l’establishment et les esprits bien pensants, Sharpe va jouer la carte de ses personnages à fond en les mettant dans les pattes d’extrémistes religieux (bon, au passage cela sera tout de même le moyen de démontrer que les fanatismes de tout poils sont tout à fait idiots ou commandités).

Si la première partie de l’ouvrage met en avant le discernement et la justesse de vue de l’auteur (je passe outre son sens de l’humour ) sa capacité à offrir un véritable contenu à ses histoires, la deuxième partie laisse la place à un savoir faire de conteur.
La situation est divisée en plusieurs points de vu, tous son l’occasion de scènes délirantes et tout à fait loufoque, la palme revenant aux quatre filles du couple véritables bombes à retardement (jeux de mot) dans les pattes de terroristes se demandant de plus en plus ce qu’ils font là ainsi qu’au délire verbal d’un Wilt halluciné (si d’ordinaire il est apte à improviser, là, drogué, il enchaîne les stratégies de survie, les discours et les angles d’attaques de façon à rendre fou n’importe quel interlocuteur… tout en parvenant à rester un tantinet lucide sur la situation… ce qui en dit long pour un homme capable de s’enrouler le sexe et les parties de plusieurs couches de sparadraps).

L’histoire évolue, le rire reste au rendez vous mais l’on peut dire que la cible change au fil du roman non pour adoucir les charges sociales mais, semble-t-il, pour éviter de tomber dans le travers de la revendication, du message ou du sens. Il revient au lecteur de rire et de retenir, non à l’auteur.

Un deuxième tome aussi drôle que le premier, aussi sombre aussi.

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