Mots-clefs

,

0893-cover-cry-54ae67ce70508

Encore une fois Benjamin Whitmer choisir d’explorer le thème de la paternité, seulement cette fois il laisse de côté le creuset sulfureux et indolore (indolore parce qu’il faut refuser la douleur pour aller de l’avant comme le fait le héros de Pike, sans retenu jusqu’au bout) de son premier roman pour disséquer les choses à l’os et à la tronçonneuse.

Tout est parfaitement en place, tout est parfaitement structuré. Reprenant une écriture à deux voix.voies (celle du « héros » et celle du « flic » dans Pike) Whitmer en démultiplie les effets en proposant une trame en forme de chambre d’échos. On suit le père qui se désespère d’avoir perdu son fils, qui erre une partie de l’année dans un boulot de forçat, reconstruisant l’amérique (nous y reviendrons) à coup de médoc et d’autoroute pour tenir le coup: le même qui écrit à son fils décédé, sans doute suite à une thérapie du moins peut-on l’imaginer et puis l’on suit le fils du meilleur ami du père, un jeune dealer à la jeunesse flinguée et qui est bien partie pour flinguer sa vie d’adulte.
Peut être est-ce parce que le héros rentre au bercail, peut être est-ce en voyant le nouveau fils de son ex-femme, peut être est-ce parce que Junior – le fils de l’ami – est lui-même père, peut être est-ce parce que le paysage et les livres ne suffisent plus à la quiétude…toujours est-il que bon sentiment chevillé au corps Patterson (on saluera le patronyme) décide de faire une bonne action, à partir de là, on s’en doute, il va se laisser entraîner dans la pente de ses pires travers.

Si la trame est simple, tout l’enjeu du livre est de pénétrer dans les méandres de ces rencontres sordides, ces rencontres qui n’auraient pas dû avoir lieux car elles se gangrènent l’une l’autre, afin de parvenir à cerner le sentiment filial vers l’amont et vers l’aval. De fait, on assiste pas aux actions d’une bande d’abruties tout à fait dégénérer en mal de sensation, mais à la destruction d’individus ne pouvant supporter ce qu’ils sont, ni le monde dans lequel il existe, les drogues (en excès), la violence, la stupidité sont autant de portes vers l’enfer. Si Whitmer fait le (bon) choix de ne pas juger ses personnages, il les pourvoie de la pire des punitions en les dotant de conscience et de lucidité (à intervalles plus ou moins réguliers). Ce choix donne à l’ensemble un fumet rance de culpabilité à rebours, de promesse non tenue et oubliée sous le string de la première stripteaseuse venue, on voit Paterson se battre et puis se réveiller sans se souvenir de son passage à l’hôpital, sans se souvenir des faits et gestes des autres, on le voit écrire ou se dire qu’il doit éviter Junior avant de le croiser et de repartir de plus belle. On pourrait penser que l’auteur opte pour un nihilisme des plus noirs, pour une vision apocalyptique de la paternité, un point de non retour à partir duquel l’espoir n’est plus permis. Si les figures féminines viennent contredire cet aspect des choses, notamment par leur compréhension et leur patience muette, un contrepoint intéressant et juste à toutes les belles et creuses paroles déversés par ces hommes en perdition, c’est surtout le découpage qui permet de faire barrage au déferlement nihiliste.

Une soixantaine de chapitres pour un peu plus de trois cents pages cela donne à l’ensemble un aspect sec et vif. Toutefois, en découpant les actions en autant de moments forts, d’instants figés et d’égale importance Whitmer ne prend pas seulement le parti du fait pour le fait, il ne détricote par l’événement au profit d’une extériorité pour pantomime de buddy movie, bien au contraire il opte pour une certaine sensiblerie.
Bien évidemment, lorsqu’une dealeuse de meth accompagnée d’un gars à mitraillette pénètre chez vous prête à vous tuer, il n’est pas question de pleurnicher dans la broderie de belle-maman; mais le roman est ponctué de nombreuses scènes sensibles, tendres, voire de moments contemplatifs. Comme une répercussion dans le réel des sentiments vrais et justes que Patterson écrit à son fils, autant d’éclats scintillants que les protagonistes verraient fugitivement disparaître du coin de l’oeil et après lesquels ils partiraient en chasse. On assiste donc à des lectures de poèmes entre deux beuveries, à des discussions autour des fondements de la liberté entre deux rails deux coke, à une partie de luge dans les dunes entre deux cadavres à enterrer, un certain lyrisme s’échappe de ces instants, tout simplement parce qu’ils existent, qu’ils sont palpables et c’est ce qui rend la vie si dure.

Revenir sur la question de la paternité serait un pari intéressant mais qui dévoilerait trop d’éléments de l’intrigue, toutefois, à défaut d’affronter la bête, on peut se pencher sur le décor de l’ouvrage.

Une vieille cabane en bois tournée vers un paysage montagneux, un « abris » encore plus haut, plus loin, plus écarté, autosuffisant, le tout entouré d’arbres et des chevaux, de vieilles armes difficile de faire plus proche du nature writing, surtout lorsque junior décide de se construire une terrasse dans sa banlieue paumée afin de profiter de sa fille, c’est un peu un rêve d’évasion qui s’incruste dans l’urbanité. Mais il s’agit là d’un rêve déchu.

Patterson cherche à reconstruire sa vie en s’oubliant, en l’oubliant, en rendant infini le temps du deuil, comme il ne parvient à rien il décide de partir reconstruire, soigner l’amérique. Une amérique contemporaine, post-Katrina, une amérique qui doute de ses valeurs, de ses politiques, de ses lois, de ses médias (la figure de l’animateur de radio complotiste à moitié fou et à ce titre tout à fait édifiante, difficile de ne pas voir dans ce personnage un symbole de la déchéance de la propagande consumériste, le portrait vicié de la voix d’une nation qui engendrerait ses propres ennemis) et tout cela est vain puisqu’il rentre à Denver.
Les complots sont romanesques et insolubles (si on croit qu’il y en a on se trompe, si on croit qu’il n’y en a pas on est bien naïf), Katrina, les tornades c’est naturel, Denver c’est la viande qui pourrie au lieu de faisandée.
Et on ne parle pas des quelques immeubles encore potentiellement viables d’un centre ville affairiste, on ne parle pas d’un milieu arty, on ne parle pas d’ouvriers cherchant à préserver les quelques usines qui survivent au milieu des ruines, on ne parle pas des malheureux qui empaquètent le peu qui leur reste afin de faire comme des milliers d’autres et de fuir, non on parle de la banlieue pourrie de Denver, du cratère purulent qui reste une fois l’abcès gazeux percé.
D’ailleurs le mauvais oeil de Junior qui ne cesse de suinter reflète bien cette situation.
L’auteur met en scène cette amérique pauvre, qui ne possède rien, qui vit dans les dépotoirs industriels que l’extraction pétrolière laisse derrière elle (entres autres exploitations), qui survit dans le reste des miettes d’un passé prolifique, d’un passé paternaliste. Car, un personnage le rappelle crument c’est bien des lois qui ont permis de tel endroit, il s’agit bien du résulta d’une volonté, c’est une action voulue que de vicié l’air à ce point… difficile après cela de ne pas être paranoïaque.

Ce choix est loin d’être anodin, son réalisme crue donne du coffre à l’ouvrage, le fond épousant la forme avec une force d’impact insoupçonnée au départ. Aucun élément, aucun chapitre, aucun personnage, aucune action n’est inutile ou vain et l’on se souvient longtemps de ces corps que l’on enterre n’importe où sans sépulture, sans regret, sans amertume, sans nom… une ville, une nation, un père qui n’a plus les moyens de payer une tombe à ses parents ou à ses enfants… terrible constat.

Publicités