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Allez hop, un petit coup de « les classiques y’a pas mieux », suivi d’un trait de « les indémodables » et on termine par l’image christique qu’utilise l’auteur dans ce qui restera son dernier polar et puis nous aurons tout dit, même pas besoin de le lire tout juste patienterons-nous jusqu’à la sortie de l’adaptation édulcorée, forcément édulcorée. Ou alors, mais c’est bien par obligation, on peut essayer d’y jeter un oeil.

Déjà, on en viendrait à aimer que la violence de l’ouvrage soit d’actualité, on en serait presque heureux, parce que la violence urbaine actuelle n’a que peu avoir avec celle proposée ici, que ce soit du point de vu individuel ou sociale.

Socialement, il serait souhaitable que le portrait au vitriol que brosse Allen du monde dans lequel il vit (le new york du début des années 70) soit le fruit d’ une aussi grande intelligence que la sienne, pour tout dire même l’élève dur à cuir du roman possède des valeurs et une éthique que l’on serait bien en peine de trouver de nos jours. Bien évidemment un tel constat reviendrait à se focaliser sur une génération qui n’a même plus les moyens d’être consciente de ses actes ou quelque chose du genre, alors qu’en fait le présupposé du livre c’est que les adolescents, aussi violents soient-ils, ne sont pas victimes d’un système cherchant délibérément à les laisser pourrir dans la pauvreté et l’inculture. L’univers social et politique qui est dépeint ici est sordide, sans pitié, cruel, ignoble, vicieux et fier de ses vices ou du moins fier de parvenir à les cacher aux autres, mais c’est un univers à même de comprendre, de tirer des leçons. A bien y réfléchir, il s’agit surement de l’élément qui paraîtra le plus irréel à un lecteur contemporain, cette débauche de compréhension et de repentance.
Bien évidement le racisme est au coeur de l’histoire, il s’agit là d’un racisme universel, un racisme qui passe outre les lois, les sanctions, les « avancés » sociétales et toutes ces choses qui donnent un vernis de béatitude satisfaite et pimpantes aux démocraties, c’est le racisme de la jalousie du voisin, de la peur du voisin, de la dépendance au voisin, bref un racisme si ordinaire qu’on est toujours content de pouvoir le refiler aux autres et de ne pas se sentir préoccuper, c’est le racisme des autres.
Malheureusement pour le lecteur, cette société là à beau être éloignée dans le temps et l’espace, elle a beau être enterrée sous des tonnes paillettes disco pour ne pas avoir à être apprise en cours d’Histoire, elle fait tout de même partie de nos gènes, du passé qui nous hante et la plume acéré de l’auteur n’a de cesse de nous mettre le nez dedans et de remuer notre crâne dodu et bienpensant dans ce qu’il faut bien appeler : un reflet.

Individuellement, tout tourne autour d’Allen, déjà parce qu’il est le narrateur principal, qu’il est conscient de cette particularité et que ses actions définissent (et prédisent, c’est là dessus que se joue son intelligence, sur sa capacité à gouverner les émotions des autres de façon simple et brutal la plupart du temps). Dès lors, si le portrait sociétal est « figé » dans on époque, il n’en va pas de même pour les individus qui portent les travers (pour ainsi dire les stigmates) de l’humanité. La trahison, la luxure, la concupiscence, l’inceste, le sadisme, la violence, le vol, le mensonge tout et plus encore existe à travers les actions du héros, décidé à mener à bien sa trajectoire suicidaire il va jusqu’au bout pour obliger les gens à sortir du rail de leur existence.
Forcément, la figure de ce christ noir et violent jusqu’à l’étouffement nous hante pour longtemps. Difficile de résister aux atrocités qu’il imagine, même quand il décide de sevrer une jeune fille de la drogue il fait passer le héros de The Shield pour un mignon bébé labrador en vitrine, alors on se doute que quand il décide de s’acoquiner avec un couple de frère et soeur incestueux ça ne va pas se terminer en chant de noel au coin du feu. Pour existentialistes qu’elles puissent paraître ces actions n’en réfèrent pas uniquement à la religion, en effet la psychanalyse (et ce bon vieux Freud) est autant citée que la religion, l’auteur semble décidé à faire sauter tous les verrous possibles. Le propos tient alors autant d’une contre quête de rédemption que d’une contre psychanalyse, un moyen de mettre le feu aux refuges de l’humanité.

Comme toujours la prose de Thompson mêle une crudité sanglante à des moments de « réflexions » plus âpres encore. Les dialogues fusent comme des balles (l’image est éculée, le résultat toujours aussi dévastateur) tandis que les considérations internes du personnage détruisent tout ce qu’il touche, un nettoyage par le vide en somme.

Cette psychologie de l’outrance n’est ni un purgatoire ni une rédemption c’est une noirceur d’encre sur les illusions colorées qui nous entourent. Rien ne tiendrait debout, rien ne pourrait jamais aller aussi loin sans un lecteur outré, sans un lecteur tenu par les tripes et par les couilles (sans doute est-ce cela qui explique que l’érotisme du texte n’engendre pas l’excitation mais le dégoût), sans la capacité qu’à Thompson à nous faire ressentir de l’empathie pour les monstres qu’il engendre.

Bien évidemment rien de cela n’est nouveau pour un lecteur de Thompson (enfin dans les traductions dignes de ce nom), tous ces éléments existent déjà dans d’autres romans, ce parcours crasseux qui nous oblige à accepter nos limites et une part de ce que nous sommes, tout cela est présent dans le meilleur dans son oeuvre (il faudrait sans doute y revenir plus en détail) mais c’est, à mon sens, ce volume qui cerne le mieux la dureté diamantaire, le jusqu’auboutisme du romancier. Le portrait de la mère, sa « confession » dans les chiottes d’un motel sordide, est un morceau de bravoure noire, bien plus que toutes les horreurs précédentes c’est cet aveu (non voulu) qui rend légitime le comportement d’Allen, qui fonde (de façon antérograde) toute son action, c’est la vérité crue. Une vérité qu’il est difficile de toucher en littérature et que Thompson parvient à saisir.

Lire cet ouvrage c’est prendre le risque de trouver les manipulations politiciennes douces et normales comparées aux personnages qui hantent ces pages, des personnages qui nous interrogent sur nous mêmes (si bien souvent des auteurs comme Ellroy sont appelés à la rescousse comme successeur de Thompson, l’impression de découpage des ordures humaines me ramène souvent à David Peace, à cette question de l’empathie pour l’horreur, à notre capacité à encaisser autant de pessimisme).

Difficile de ne pas être prise sous le poids de cette mère incestueuse, de la rage impuissante et géniale de son fils, de ces membres éminents de la société (flic, prof, directeur d’école) dont l’étroitesse d’esprit n’a d’égal que la sottise et la cupidité, de ne pas être saisit à la gorge par ces êtres vils et veules, par un style qui tord et déchire sans complaisance ni effet de manche.
Car c’est ça aussi la marque des « classiques », c’est qu’ils n’ont pas besoin d’en faire trop pour se faire entendre, pour tomber dans la pyrotechnique pour annoncer leur propos (à aucune moment l’auteur n’évoque la paix sociale, l’utopie hippie, les droits de l’homme… pourtant c’est bien toute cette mouvance qu’il prend à contre pied -au cul- ). Admettre que l’ouvrage fait partie de l’Oeuvre d’un auteur classique du genre, c’est accepter que l’humanité se complet dans la pourriture.

Une lecture malsaine et antisociale à souhait et c’est bien ce que l’on cherchait

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