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Il ne suffira pas de maudire les bons libraires, il faudra également en finir avec nos proches ça sera plus sûr. En même temps, cette synchronicité du coeur livresque nous change de la fausse sérépendité d’internet, je me suis donc retrouvé avec dans les mains un ouvrage qui ne m’était pas destiné, dont je ne savais rien, dont je ne connaissais rien alors même qu’il plaisait à plusieurs personnes dont les goûts sont proches des miens.

D’ordinaire j’aime a parler indépendamment des nouvelles qui composent un ouvrage, dans le cas contraire je laisse parler une certaine flemme (on pourrait dire que je cultive mon goût pour un flegme laconique mais bon), mais me lancer dans cette entreprise serait beaucoup trop complexe. En effet, ce recueil propose des nouvelles qui se répondent, qui utilisent les mêmes ficelles, les mêmes noeuds, les mêmes outils de manière plus ou moins subtiles, en défaire la trame (la broderie faîte main serait une image plus exacte) supposerait pouvoir être à même de la reconstruire ce qui est loin d’être le cas.

Tout est pourtant simple. L’image de la montre, d’une montre mécanique, d’un système d’horlogerie nous est imposée d’emblée par l’auteur, à travers a présence, son absence, le cadeau, la mention du « tourbillon » qui permet d’assurer la précision du mécanisme malgré les positions de l’objet, à travers tout cela on comprend que l’auteur interroge le temps. Comme dans la chanson un nain triste, horloger mythique et temporel, traverse les histoires, point de fuite de la conscience et des souvenirs de quelques personnages qui le croisent ou cessent de vouloir s’en souvenir. Une fois posé cela, il reste à percevoir quand les aiguilles se croisent, c’est à dire à remarquer les éléments récurrents dans les nouvelles.

Les noms restent les mêmes, les époques changent, les relations entre les protagonistes varient mais l’on retrouve des amours saphiques, la tentation (ou l’accomplissement) de l’inceste fraternel (comme deux aiguilles pas tout à fait identiques mais de nature trop proche qui ne pourraient faire autrement que se croiser pour douloureusement se séparer), la mort de l’être aimé, ces motifs sont les plus visibles, ceux que l’on remarque le plus.
Mais les complications, comme sur les montres, ne s’arrêtent pas là, on peut percevoir la permanence d’un radioréveil, la mention de poteries faîtes mains ici et là, le fait de prendre la main, les draps, des périodes que personnes ne connait…
Difficile de passer outre l’image des mécanismes d’horlogerie, de ceux évidents, les plus narratifs, qui ne cessent d’avancer, de faire leur route en vain puisque le temps ici est circulaire, prisonnier d’une cage sans pesanteur, en dehors des contingences spatiales, et aussi les mécanismes (sautoirs, roues et autres ressorts) plus subtiles auxquels on ne prête pas attention mais qui sont là, qui interviennent à intervalles réguliers mais dont nous n’avons pas toujours consciences.

De fait, si nous sommes au courant de la métaphore gigantesque qui sous tend ce recueil, cela ne l’empêche pas d’agir.
La force de l’auteur est de jouer là-dessus, sur notre préscience, sur notre attente. On s’attend à un exercice de style, à des ramifications complexes, à un jeu de miroir temporel, de rappelle à l’ordre, alors on se tient sur nos gardes, l’esprit affûté comme jamais, prêt à bondir aux moindres tressaillement, mais c’est croire que l’objet aussi précis, manufacturé, rationnel et logique qu’il soit obéit à nos pulsions, après tout qui consulte sa montre sans attendre quelque chose ?
Dès lors, il n’y a pas d’exercice de style, de programme paradigmatique sec et sans âme, il y a une réflexion sur la notion de destiné, de mêmes causes qui ne produisent pas les mêmes événements, sur le temps dans un espace délimité, sur l’influence de nos décisions dans cet espace-temps précis qu’est notre vie.
Ces mondes ne surgissent pas d’un deus ex machina mais du coeur de nos souvenirs, de notre imaginaire, de nos folies. Ainsi, on se prend à écouter un personnage parler à son frère mort qu’il n’a pas connu ou à regarder un autre fuir à travers un bois infesté de mutants temporels (scène qui montre combien Nina Allan apprécie l’horreur sans renoncer à cette touche so english qui nous fait nous calfeutrer dans les plis de Blixen ou des soeurs Bronté), à regarder des photos troublantes, en somme on imagine les liens, les possibles sans que cela ne puisse faire sens.

Pour parvenir à ce résultat, l’auteur se repose sur un style discret, presque fragile, un style presque désuet comme un napperon sur une table basse, qui impose sa nécessité par la force de l’habitude nous laissant le loisir de l’apprécier pour ce qu’il est, à savoir remarquable de subtilité et de précision.

A ce point tout irait pour le mieux s’il n’y avait cette première nouvelle, ce récit ajouté à la version française du recueil. Un récit déroutant dans lequel Nina Allan met en place les éléments les plus malsains et les plus charmants des obsessions à venir, un récit qui propose également une maison de poupée. Élément anecdotique la construction de ce jouet nous revient tel un boomerang de lucidité à la lecture de la dernière nouvelle. Dans le dernier récit, on voit une jeune écrivain en herbe être poussée à le devenir (écrivain) par une grand mère, une montre et une notion du temps, on se dit que la mise en abîme est réussie et cette notion nous replonge dans le premier récit. Un récit où l’on croise un couple de frère et soeur, un mort, une perte et cette maison de poupée. Maison dans laquelle il est possible de plier l’espace sous un autre, de faire disparaître une pièce au profit d’une autre de changer le sens, les dimensions, la perception des chambres ou du mobilier.

A cet instant, on appuie sur le bouton, la trotteuse s’arrête, il faut remettre à l’heure le temps de la lecture, on repart à rebours, on se confie à nous-mêmes l’impératif de ne pas oublier les protagonistes, les liens et les enjeux, on revient au point de départ et l’on se demande si l’on ne s’est pas joué de nous (parce que l’un des protagonistes , plus ou moins absent, plus ou moins lovecraftien, du récit mentionne un narrateur qui n’est autre que le personnage récurrent des nouvelles à suivre), si en lieu et place du temps tous ces mécanismes cachés ne questionnaient pas plutôt l’espace ?

Un recueil passionnant tant par sa forme que par le fond qu’il réveille en nous, un recueil inquiétant pour ce qu’il réveille en nous.

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