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Ce n’est pas évident d’aborder un tel projet, car le propos devrait s’écrire selon trois axes qui finalement n’en font qu’un (les coquins). Il faudrait parler de la traduction, du projet dans sa globalité et de l’édition, mais comment parler de l’un sans déflorer les autres ?
Autant ne pas prendre mon courage à deux mains, faire preuve de couardise (l’assumer ne change rien à la donne lorsqu’on fuit, on fuit, la revendication n’est qu’affaire de morale, d’après combat, d’en dehors des tranchées) et tomber dans le subjectif le plus commun.

J’aime Lovecraft, je veux dire au-delà des expériences rôlistiques, des clins d’œil filmique ou romanesque, du pseudo panthéon que certains poursuivants ont dressé, j’aime Lovecraft pour la paranoïa qu’il insinue en moi.
Se balader avec un t-shirt à son effigie, faire un tour du côté des strips amusant de Goomi, discuter autour de son racisme, tout cela peut m’intéresser (plus ou moins, ça dépend du taux d’humidité) mais rien ne remplacera les lectures nocturnes, toujours nocturnes, le plein jour se fait nuit noire sous ses mots (en vo ou en vf). Lire une nouvelle de Lovecraft ne provoque pas grand chose, du plaisir, une forme de poésie gothique, une approche des mauvais genres, de la misogynie et un petit frisson, mais finalement puisque les monstres n’existent pas, nous n’avons pas vraiment peur de voir débarquer tel ou tel créatures, de voir nos sens nous tromper; c’est en lire plusieurs qui a un effet sur le lecteur. Au fil des pages, la peur des protagonistes, leurs angoisses, leurs folies décrites au premier plan prennent le pas sur notre vision du monde, les remplacent et bien vite on se prend à regarder les coins des murs autrement, à guetter les visages qui nous sont familiers, à prendre conscience de notre petitesse dans un univers gigantesques. Lovecraft c’est cette horreur là, cette paranoïa là du moins pour moi.
Il est bien entendu que rendre public cette oeuvre, lui donner un aspect marketing, c’est transformer le Che en t-shirt et totoro en peluche, c’est confondre populaire et démagogie, c’est tomber dans la désirabilité sociale à peu de frais, c’est dommageable.

Comme ma connaissance de l’oeuvre est passée par quelques vieilles anthologies dénichées ici et là (ou ailleurs) quand j’étais minot et qu’il m’a fallut des années d’économies pour parvenir aux trois volumes de la collection Bouquins, une nouvelle traduction devait passer outre ces obstacles et parvenir à reconfigurer la poésie paranoïaque de mon imaginaire.

En terme de poésie, enfin de rythmique, le pari est élégamment tenu. Je ne suis pas persuadé par les textes assez long (l’appel et la couleur ) paru en livre, parce que les premières pages proposent des choix qui sont des choix de traducteur, par exemple « vestiges » à la place de « survivances » pourquoi pas, mais aussi bien pourquoi, un peu plus loin l’abandon d’un pronom personnel au détour d’une phrase peut tout autant plaire ou déplaire, mais le sens, le fond est au rendez-vous sans pour autant déboulonner la première traduction. Il faut dire aussi que même si imparfaite ( François Bon le précise très bien) du fait d’un manque de connaissance de l’auteur (et du contexte d’écriture pour le dire vite) les traductions en question sont loin de démériter, on peut plus facilement les comparer aux premières traduction de Tolkien plutôt qu’à certaines parues dans la série noire qui amputèrent pas mal les originaux. Le travail me semble assez formel (mais je me trompe peut être, encore une fois c’est subjectif, je ne suis pas traducteur etc etc) c’est parfois mieux, parfois discutable.
Toutefois, sur certains passages et dans certains textes plus courts, la rythmique originelle, assez bancale car cassant des phrases longues à des endroits inattendue me semble plus juste, plus respectueuse du texte de Lovecraft. Or, ce n’est pas anodin, il s’agit d’un auteur classique, noble, ayant le goût des mots, des belles phrases, d’une belle langue (ce que la vision actuelle du monde de l’auteur tournant autour d’une ou deux figures majeures ne laisse que trop peu percevoir) de fait opter pour des syncopes de ce genre renvoie à une réalité qui ne parvient pas à être homogène, qui ne parvient plus à être homogène qui perd de sa cohérence, les sciences et les sens sont incapables d’expliquer ce qui arrive tout comme la langue ne parvient pas à le faire, du moins pas correctement, pas sans chercher à reprendre son souffle alors qu’elle ne peut se permettre de s’arrêter de peur de se perdre, d’être englouti par des monstruosités ou la folie. Cette impression, plus palpable dans les textes courts, Bon la bien sentie et cherche, intelligemment, à la retranscrire, il y parvient.

Reste que je ne sais s’il y parvient parce que je connais l’oeuvre originelle et les traductions antérieures ou s’il y parvient avec la même force chez un lecteur novice ?

Ce questionnement me renvoie au projet, un projet louable car « total », qui cherche à rendre justice à l’auteur et à l’oeuvre en les mettant au premier plan, ce que l’édition bouquin perd en peu de vue en compilant, recoupant ou édifiant selon tel ou tel parti pris.
Il faut avoir du cran, du talent et de la suite dans les idées pour vouloir faire découvrir Lovecraft sous cet angle, c’est ambitieux comme projet (éditer la bio Joshi en français serait une bonne chose également!) et notre traducteur y parvient. Après le faire redécouvrir à ceux qui ont déjà des idées bien arrêtées sur la question, je ne sais si cela est possible, pourquoi pas, cela me semble un projet un peu vain mais pourquoi pas.

Reste que mon plus grand désarroi vient de l’édition. Pour moi, ce n’est pas à la hauteur du projet. Entendons-nous bien, vendre une nouvelle traduction de Lovecraft, faire cette traduction, dans un format populaire, plus accessible c’est une bonne chose, c’est louable, peu onéreux et bien fait, mais à titre personnel, cela ne me convient pas.
Acheter des petits volumes, des versions numériques, lire des articles sur le net (c’est paradoxal) informatifs ne me convient pas. Je ne dis pas que j’aurais eu une meilleure idée (une édition luxe et complète me plairait mais je râlerais sans doute sur le prix, opter pour une publication novatrice sous forme je ne sais pas de revue pulp aurait du panache mais aucun éditeur n’en voudrait), les conseilleurs ne sont pas les payeurs et comme précisé plus haut, je dis ça loin de la ligne de front, bien à l’abri.
J’espère et je gage que l’effort (réel et méritoire) saura trouver son public, mais ce public ce n’est finalement pas moi, je n’ai pas « lu » Lovecraft j’ai lu des traductions dans un crédo comparatif et j’ai admiré le travail de traduction, mais cela ne m’a pas révélé un nouveau Lovecraft, pour cela une somme plus visible, plus papier (je suis vieux et sur ce point je ne me refais pas), un écrin plus en accord avec ce travail de refonte m’aurait interpelé d’avantage, en l’état cela ne reflète pas mes attentes de vieillard paranoïaque et pessimiste. Il faut reconnaitre que ce travail prouve la jeunesse du traducteur (sa force d’âme également) et la grandeur de l’auteur !

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