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En approchant un tel volume on se dit que l’on va avoir droit à une dose de noir intense, une dose de littérature acide qui va directement des yeux aux tripes sans passer par la case sentimentale, une littérature qui reflète la dureté d’un monde où l’on refuse de vivre tellement il nous fait peur. Si l’on considère que le mondialisme est un conformisme des modes de consommation et des acteurs entre grands groupes spéculatifs, il est certain que ce monde fait peur. En approchant un tel volume on prend un pari, sera-t-il à la hauteur de la noirceur de nos espoirs ?

Commençons par la fin, car en général je garde mes réserves éparses pour la fin du temps imparti, une intrigue un peu plus complexe ou tortueuse ne m’aurait pas déplu. Ou alors, en lieu et place d’un mystère plus profond, un élément irrésolu s’avérant plus perfide et sadique que le plan mis en place aurait terminé le travail. L’enquête est simple, non pas trop simple, mais si d’un côté cette simplicité est à l’aune d’un monde mu par des valeurs basiques (protéger la famille, la vengeance et… et c’est tout) de l’autre elle renvoie à un aspect faussement filmique.
Faussement filmique parce que puissamment adaptatif, on voit tout de suite qu’en retirant les épines qui font mal, les charges sociales, la dureté profonde des personnages, si on ne conserve que les scènes de violence et la gratuité de surface, alors on risque de découvrir un produit déjà manufacturé et calibré, prêt à être vendu. Cette simplicité là, si elle est mal comprise reviendrait à retirer la chaire pour conserver la peau, c’est luisant, attractif, commercial, vendeur, mais moins bon et bien souvent sans intérêt.
C’est ce risque qui m’effraie.
A bien y regarder, ce livre résonne comme les films noirs des années 40-50, bien souvent ces films sont peu violent pour nous, il n’y a pas de gros plan sanguinolents, de débauches d’effet visuel, la mise en place se veut réaliste et c’est la caméra, la mise en scène qui proposent et affirment un style (savoir faire, symbolique, mise en relief etc). Or, des décennies plus tard les polars et les films noirs sont des « classiques », des choses gentilles qui ne font pas mal, qui semblent déconnectées de notre réalité, alors même qu’ils sont bien souvent d’un pessimisme actuel. Du livre, je souhaiterais garder ce pessimisme là et non ses outrances.

La trame est, on l’aura compris, simple, un inspecteur talentueux manque de chance et se voit muter dans l’une des pires villes des usa, un froid mordant, des pigeons mort, peu de policiers, de la corruption, énormément de délinquance et une couche de pauvreté si dense qu’une déneigeuse n’en viendrait pas à bout.

On pourrait croire à un décor si des quartiers comme le Englewood de Chicago n’existait pas. On aimerait croire à un décor si cet enfer n’était pas le quotidien de millions de personnes, le quotidien de pauvres, de laisser pour compte, de criminels, de gang et tout cela dans des pays qui aiment à jouer les gendarmes du monde. Face à ce tas d’immondice les individualités et les bons sentiments ne pèsent rien ou si peu, le poids d’un pigeon mort disons.

Au départ tout va bien, le personnage principal est une caricature à laquelle on s’attache facilement, un peu victime, un peu vieux, un peu taiseux, proche de sa famille, inflexible… d’ailleurs quand son père l’appelle et que l’on apprend leur ressemblance et qu’ils jouent aux échecs on a envie de leur dit que la coupe est pleine. Victory semble tellement hors de course qu’elle ferait passer un quartier de the wire pour une villégiature trois étoiles, les flics sont des crapules, la voiture du héros ne marche pas, le patron du commissariat est un monstre totalitaire… et l’enquête commence autour d’une affaire d’homicide et de nécrophilie. Nous voici en piste, sauf que très vite les choses vont déraper.

C’est là, la force du récit, c’est là que le découpage en chapitres très courts prend son sens. En début de roman cette approche résonne de manière quelque peu impersonnelle, elle donne de l’énergie à l’ensemble mais l’univers à du mal à se déployer, à prendre de l’envergure, on a l’impression de tourner en rond dans un milieu trop employé (le gentil flic bourru, qui est super intelligent etc etc ), le héros s’applique à faire son travail, alors que tout le monde s’en moque et l’on voit qu’il s’investit jusqu’à essayer de comprendre le lourd secret qui pèse sur le commissariat où il se trouver assigné. Puis, au tournant du roman, dans une longue succession de chapitres hallucinée, on comprend que tout ce que l’on vient de lire est une fausse piste, que les histoires d’enquêtes, de comportement bourru, de valeurs, tout ceci n’a pas de sens ou uniquement pour la galerie ou la télévision; au fond du fond il n’y a rien d’autres que l’horreur.

Dès lors, l’enquête, le détective tout cela perd son sens narratif pour pénétrer dans la brutalité pure. Cette brutalité pourrait paraître gratuite, mais d’une part l’auteur parvient à l’expliquer à montrer combien elle est justifier pour celui qui l’a commet, combien à la place du criminel nous aurions agit de la même manière (à condition d’être riche). Le miroir du bon droit, de la recherche de la justice, de la possibilité de s’en sortir, ce miroir où l’on aime à faire refléter le bien dans les pires histoires noires vole en éclat sous les coups de boutoir d’une réciprocité dans l’horreur. Le personnage principal n’agit plus parce qu’il « veut savoir » ou parce que « son instinct le pousse », mais bien parce qu’il est obligé de le faire, pour sa survie.

D’ailleurs, sur la fin l’auteur à la bonne idée de nous faire lire en accélérer le récit (rocambolesque au possible) de la survie d’un autre protagoniste, d’un oubli de la trame principale et l’on s’aperçoit (sans vraiment être étonné) que ce récit aurait pu être le principal, que part son caractère épique, tendu et violent il joue dans la même cours que celui que l’on vient de suivre. Cet intermède finit de nous convaincre que le personnage principal joue effectivement de malchance, qu’il est doué mais qu’être un flic et un détective intransigeant dans ce monde là n’est pas possible. Son instinct de fin limier ne lui aura pas servi à grand chose et il perd bien plus qu’il ne gagne.

On notera que la force de l’auteur tient dans sa gestion des détails, le commissaire boxeur fou est un personnage en or qu’il parvient à faire vivre, la répétition de certaines images donnent de la cohérence à l’ensemble (les pigeons morts ou le fait que c’est toujours le sol qui rencontre le visage de celui qui tombe et non l’inverse donnant un poids morbide à l’action, les mêmes expressions et mêmes gestes reproduit comme autant de figures automatiques et vaines par les uns et les autres), le couple qui se parle qui se dit les choses mais qui aura du mal à se reconstruire (et ce qui passera par un abandon des valeurs « policières »), l’absence de description du grand méchant ce qui paradoxalement le rend plus accessible et nous confère de l’empathie à son encontre, les descriptions des quartiers pauvres pleins de pièges à ours et de clochards congelés etc etc
Autant de petites touches qui font véritablement l’écriture noire et désespérée d’un ouvrage pessimiste et glaçant.

Un polar bien ficelé, bien écrit, bien rythmé, pessimiste et sauvage comme on les aime et qui à le bon goût de proposer une réflexion intéressante autour de la figure de l’enquêteur type. Espérons qu’il finira en classique et que le réalisme dont il fait preuve disparaisse.

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