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Sans doute faut-il prendre ce récit pour ce qu’il est, à savoir une recomposition, pour mieux en saisir les subtilités. On le sait Balzac donna du « corps » sur le tard à une première nouvelle qui lui valut des louanges (méritées), pourtant il faut bien admettre qu’aujourd’hui ces louanges peuvent paraître étranges à la lecture de l’intégralité du récit.

L’histoire se divise en deux grandes parties. Dans la première une jeune fille tombe amoureuse dans un bel officier, faisant fi des conseils d’un père mourant elle l’épouse. La fin de l’empire napoléonien et les débuts chaotiques de la restauration sont le théâtre des déceptions et des tristesse de Julie. Balzac dresse ici l’admirable et charmant portrait d’une femme qui alors n’existe pas et pourtant n’existe que trop. Si, l’art ne c’est pas encore intéressé à brosser ou à explorer les fêlures de telles créatures, la société s’en charge à merveille. Ainsi, voit-on s’étioler les illusions amoureuses d’une jeune fille, soumise à son mari par les liens d’un mariage tout entier tourné autour de la figure du mari.

De prime abord on retient l’aspect tendre et diaphane d’une jeune femme frêle, bienveillante, prête à accomplir son devoir d’épouse, et, qui tombant amoureuse d’un autre, sera préserver son honneur au nom de valeurs romantiques. Puis, au détour d’une phrase, d’une allusion (« oui…quelquefois…il me cherche trop souvent ») on sent notre échine frémir, car sous le voile du demi-mot pudique se cache les horreurs de rapports forcés, violents, entièrement tournés au profit sexuel du mari, laissant la femme malade et meurtrie.
La condition féminine que l’on devine, que l’on pressent, nous blesse d’autant plus que l’auteur parvient à dresser un portrait charmant et subtil de cette femme. Un portrait qu’il prendra le soin de dépeindre en fin de première partie, mais nous y reviendrons. Tourmenté entre ses regrets, son devoir et la tentation de l’infidélité Julie se résigne à élever sa fille, sans amour et sans passion.

On pourrait sombrer dans la pathos ou le larmoyant s’il n’y avait la description du mari. Personnage nul, creux, fat que tout le monde apprécie alors même qu’il ne sait que blatérer des inepties et des lieux communs à longueur de temps. Cette charge directe, presque agressive sous le plume de l’auteur vise les faux semblants d’une société qui reconnaît des mérites aux sots et aux idiots, qui drape de vertu et de connaissance des imbéciles patentés qui non content d’afficher leur sottise à leur pairs, l’impose par le pouvoir qu’on leur donne, abuse de leurs femmes, de leurs privilèges et de leurs rangs.
Cette le contraste entre une femme qui a eut la bêtise de croire, un funeste instant, aux apparences et ce parangon de grossièreté qui engendre une tension forte chez le lecteur, qui lui fait s’attendrir sur le sort de cette femme en détresse, prisonnière de convention si jalousement ornée de toutes les vertus et hissée au plus au niveau social.

C’est également ce destin, qui permet une renaissance, une nouvelle idylle avec un jeune diplomate. C’est ce renouveau qui offre le portrait de la femme de trente ans, c’est une nouveauté pour l’époque mais également de nos jours (pour ainsi dire) tant l’auteur parvient à saisir avec justesse un état d’esprit. Alors que l’on imagine des heures de souffrances et de tortures internes ne menant à rien d’autre que des plaintes et de l’apitoiement, Balzac montre qu’il en est rien que l’orgueil, l’expérience et la réflexion peuvent se mêler au sein d’un maelstrom pour créer une femme plus complexe et libre qu’on ne le pense.

La deuxième partie du récit commence peu ou prou à cet instant, alors que Julie cède à ce diplomate, allant jusqu’à lui « donner » un enfant, jusqu’à l’élever, jusqu’à connaître les joies d’une maternité heureuse.
Vont s’enchaîner des drames plus terribles les uns que les autres, avec brutalité, soudaineté, selon les codes du roman feuilleton nous aurons droit à moult rebondissements, à des retournements de situations, des changements de cap brutaux. Un infanticide (comment le nommer autrement ?) sonnera le glas du temps des amours et des espérances pour faire peser le poids de la fatalité sur cette mère.

Bien évidemment en romancier lucide et capable (pour le moins) Balzac contient cette montée des eaux, ces emportements soudains et cette deuxième partie entre aléas et expiation profonde répond aux canons du genre, toutefois le lien avec la première partie est trop ténue pour que le lecteur parvienne à en saisir l’à propos.

Alors que le récit était d’une exemplarité et d’une clarté rarement égalée, que le schéma narratif n’avait pas besoin de temps de fioritures, on ne sait trop pourquoi l’auteur décide d’ajouter de la tragédie, des larmes, du pathos à cette destinée déjà fort heurtée.

Les deux mondes ne semblent jamais parvenir à se rencontrer vraiment, l’on pense d’une figure nouvelle, unique, visionnaire à exercice plus commun dans un débordement d’actions presque obscènes en regard des caresses premières. Un choc de lecture, qui ne parvient pour autant pas à détruire les instants de génie de cette oeuvre.

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