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Il serait tentant de définir ce qu’est la littérature. Cet après midi chaud et venteux, qui vous donne l’impression d’avoir laissé le four en autonettoyage avec vous à l’intérieur, seule la bibliothèque (et non une de ces médiathèques ne sentent rien, ne respirant rien, ne craquant pas, aussi propre et bien léchée qu’un rayon de supermarché, sorte de bocal aseptisé pour étudiant fané à l’avance) propose encore un peu de fraîcheur. Le cliché est tel qu’on se croirait dans un Stephen King, pourtant le souvenir est là, chevillé au corps, difficile d’oublier la première fois qu’on a eut l’occasion de lire ce roman.

Des années plus tard cette relecture sonne comme une goulée d’air pur au milieu du paysage rance et putride que compose la majorité des nouveautés. Pour une fois le quatrième de couverture ne ment pas : ce roman est indispensable à votre bibliothèque.
Au bout de quelques pages seulement l’histoire fait effet, le fauteuil se fait plus moelleux (même si vous êtes sur une terrasse ou dans un escalier à attendre votre belle ou votre beau), votre corps décide de laisser couler et de ne pas vous embêter avec des histoires de crampes, de sang qui ne passe plus ou parce qu’une colonie d’insectes étranges à décidé de vous dévorer pour le dîner, les bruits alentours cessent, vous avez en main votre meilleur ami depuis toujours : un bon livre.

Tout y est paisible, doux, connu et plaisant, le style est fluide, épuré mais pas trop, les dialogues ne font pas mécaniquement avancer l’intrigue mais sont là pour nous dévoiler les personnages, leurs relations, leur quotidien, la petite ville américaine moyenne se donne à nous dans un crépuscule légèrement alcoolisé. Le narrateur se charge de remplir les blancs, de poser un sourire mélancolique sur sa vie et son travail tranquille. Tout cela se passe bien avant les caricatures, les clichés, de fait lire ces pages revient à découvrir le film de « casse » par le bon bout de la lorgnette (« Asphalt Jungle »), la culture s’y promène à visage presque découvert, il n’y a pas de fausse figure féminine posée là pour satisfaire un quota, tout est huilé, le narrateur a ses pneus dégonflés, il choisit de rentrer à pied ça lui permet de plonger dans ses souvenirs d’enfance et à nous d’en apprendre un peu plus. L’écrivain se dévoile, il connait son métier, il sait raconter une histoire, on est pris au piège de l’écoute, désormais la seule idée de faire autre chose que poser le volume reviendrait à faire exploser une bombe H sur notre crâne.

Nous sommes bien, mais si le narrateur à les pneus à plat nous voilà avec une boule au ventre, la situation se corse et nous voilà suspendu, interloqué et figé entre l’impatience de passer à la page suivante et encore trop groggy pour oser vraiment le faire.

Le décor d’énigme à l’anglaise se fissure et derrière le mur du mystère c’est un fantastique noir qui darde un oeil inquiétant. Vous (oui, parce que moi j’étais prévenu alors cela fait longtemps que j’ai quitté le groupe) ne pouvez-vous plus en sortir, vous pensiez avoir droit à un autre de ces page turner pour plage de sable fin ou à l’un de ces épisodes spéciaux (mais si le « spécial halloween » – par exemple- que l’on retrouve un peu partout sur les écrans et qui finalement ne fait que nous amuser en oubliant son but principal), et vous voilà submerger par une vague de torpeur et d’effroi.
Un fou c’est échappé, un braqueur de banque vous insulte, la banque se fait braquer… et vous en êtes à peine à votre quatrième ou cinquième à moins que ça ne soit le sixième verre de la soirée.

Et puis, il faut bien le dire, vous vous attendiez à vous marrer un peu avec Brown, à vous sortir des situations les plus inextricables avec le sourire aux lèvres, sauf que ce sourire vous paraît quelque peu inquiétant désormais. A l’heure où les séries télés (et autres) en font des tonnes pour appâter le chaland, pour bien montrer ce qui fait peur, pour faire de l’effet, pour vous agripper le fond de culote, Brown lui vous inquiète avec un homme qui boit son whisky ! (bon certes c’est un étranger, il a un faciès étrange, des propos trop congruents pour être honnêtes et le verre en question se retrouve vider à plusieurs cm de la bouche … mais tout de même).

Vous aimeriez pouvoir vous extraire du fauteuil, vous délasser les jambes, regarder si les colonisations des insectes à atteint vos os, mais vous devez lire la suite, c’est impératif, ça ne fait pas peur mais ça stresse, ça angoisse un peu tous ces revirements de situation, toutes ces étrangetés.

En distillant quelques gouttes d’un fantastique angoissant Brown ne joue pas la carte de la surenchère mais bien celle du questionnement intime, il recrée ce qui se passe en nous lorsqu’au milieu de la nuit un bruit nouveau survient, la décision qui suivra pourra être brave, idiote, dangereuse, il n’empêche que se chamboulent en nous surprise et peur. Bien évidemment l’utilisation des folles rêveries de Lewis Caroll aide à créer cette ambiance, mais si les citations fonctionnent, si on se prend au piège en cherchant à nous enfuir c’est bien que cette porte de notre imaginaire est là, en nous, toujours prête à s’ouvrir.

L’erreur serait de croire que Brown dispose ses pièces au hasard ou qu’il superpose des univers pour créer un objet éphémère, il n’en est rien. Il y a véritablement une intrigue policière dans ce volume, elle est d’ailleurs finement menée, avec une logique toute mathématique (et vraiment dans la veine de ce qui se faisait dans les années de parution du volume) ce qui rappelle bien évidemment le penchant mathématique de l’auteur d’Alice. Seulement en plus d’être menée à un rythme haletant (l’ennui pesant du début dure le temps d’un incipit, le temps de nous relaxer après la première gorgée) cette histoire sème sur son chemin des cailloux bigarrés, parfois éclatants mais souvent inquiétants, dès lors le lecteur est prisonnier et de sa soif de vouloir connaître la suite et de ne pas trop précipiter les événements.

Nous avons donc la maîtrise du genre policier avec une intrigue touffue et son lot de mystères, un narrateur vivant et sarcastique (mais loin des codes plus contemporains, c’est à dire plus télévisuels, il n’a pas besoin d’en remontrer aux autres ou d’afficher mépris ou morgue, il lui suffit de décrire les faits pour que l’on comprenne qu’il puisse être agaçant et lui-même s’en rend compte sur la fin, c’est ce trait de caractère qui le rend à la fois ironique et naïf , pour tout dire crédible dans cette histoire de fous), un style enlevé et ciselé, des notes d’humour légère et acidulée (pour ne pas dire trompeuse comme une fleur d’aconit), des rebondissements formidables et un climat angoissant à souhait.
Tout cela vaut le coup de se faire dévorer les jambes par des extraterrestres en forme d’insecte ou d’alourdir son étagère.

Seul bémol, lire ce tome vous donne envie de dévorer tout Brown et vous vous prenez vite à maudire le manque de réédition des tomes de ses nouvelles.

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