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Encore une fois il serait légitime de s’étonner sur le peu d’aura médiatique de ce texte, en effet sa lecture et son étude sont accessibles, révélatrices du style de l’auteur et surtout nous permettent d’être balayés par la qualité de ce récit. Comme souvent tout peut se résumer à un ou deux éléments forts, ici nous avons affaire au type de l’avare, du moins à l’une des apparitions de l’avare dans la comédie humaine.

Il s’agit d’un récit enchâssé dans un autre (d’ailleurs à défaut de lettre le récit enchâssé en contient un autre, plus court, mais qui en dit long sur la nécessité de savoir conter [autant que de compter dans ce cas]), un jeune avoué cherche à convaincre une comtesse de la bonne fortune de l’homme qui veut épouser sa fille alors même qu’il ne jouit pas de la meilleure des réputations. Cette plaidoirie s’appuie sur le portrait d’un usurier.

Le personnage de Gobseck est intéressant à plus d’un titre, tout d’abord il s’agit d’une profession méconnue (contrairement aux banquiers par exemple) dont on sait peu de choses et à laquelle on ne se vante pas de faire appelle, il reste le plus souvent dans l’ombre, quasiment silencieux, adoptant une prosodie monosyllabiques à la verve et aux suppliques des demandeurs qui toquent à sa porte (on notera d’ailleurs que s’il se déplace, l’inverse est également vrai, ce qui lui confère un statut spécifique dans ce tout Paris de convenance et de mondanité). Son physique est à l’avenant, vieillard à face de lune il paraît impassible, sauf si ce n’est pour afficher une mine ironique, et presque compréhensif face aux malheurs des autres. Homme au destin étrange et aventureux, il vit selon le principe que tout s’achète, se vend, se troque même l’or, surtout l’or. Ainsi le récit qu’il fait de sa visite chez une comtesse puis chez une ouvrière (Fanny qui deviendra la femme de Derville) éclaire sa vision d’un monde où les plus puissants et les plus pauvres ont le même besoin désespéré d’un or salvateur. L’or comme mesure du monde, nous sommes dans l’obsession, dans cette monomanie si chère à l’auteur. Ainsi le moment d’allégresse qui illuminera la face du vieillard est celui où il pourra se vanter d’avoir récupérer un collier de diamant à une comtesse, cet appât du gain, d’entassement désordonné (la fin nous montre à quel point cette manie de glaner, de ramasser, de garder, d’amonceler a pris le pas sur le profit pour le profit), ces moments d’euphorie rappelle non dans le fond mais dans la forme les sautes d’humeur d’un père Goriot.

Ce portrait pourrait être anecdotique, une manière de mettre en avant les moeurs d’un usurier parmi d’autres pour parler de l’argent qui circule en dehors des banques, pour parler des métiers de la misère, une figure que ne renierait pas Dickens pour proposer un conte moral. Toutefois, ce court portrait affiche d’autres ambitions.

D’une part, il se situe au carrefour de l’univers Balzacien, Gobseck est ici la figure tutélaire du récit c’est lui qui donne son impulsion à la trame narrative, mais il apparaîtra dans de nombreux autres récits de la fresque balzacienne, marquant de son empreinte toute une époque. Car, il faut bien comprendre que le portrait de la société est le portrait d’une noblesse qui conserve ses titres mais pas son argent, des titres que cherchent à obtenir une bourgeoisie enrichie, de fait en plus des mariages arrangés, des tractations et des coups bas, c’est bien de pouvoir et d’argent qu’il s’agit, au cœur de ce maelstrom machiavélique qui mieux qu’un usurier peut être la mémoire noire des pêchés que l’on souhaiterait oublier ?
Ainsi, l’on croise maître Derville, qui lui aussi sera présent dans biens des récits, mais également un escroc patenté en la personne de Maxime de Trailles (que l’on vient de croiser en comploteur de haut vol dans Béatrix) briseur de coeur et de bourses, il brise d’ailleurs ici l’amour et le couple d’Anastasie de Restaud la fille de Goriot, la soeur de Delphine Nucingen la femme du banquier etc etc
Bien évidemment ne pas connaître (ou avoir conscience de leur complexité) ces figures importantes dans l’univers parisien, ne permet pas de saisir l’unité, la cohérence de l’oeuvre, mais leurs titres, leurs tractations, leurs choix tout cela est suffisant pour comprendre combien tout ceci ne repose que sur du faux semblant.

Maître Derville, un conteur doué qui sait plaider mais également se faire écouter d’un parterre et dont on ne connaît que quelques traits physiques (peut être un moyen pour Balzac de se glisser plus directement dans la peau dans de ses personnages ? en tous les cas, ce récit offre cette scène savoureuse dans laquelle le conteur se permet de livrer une morale à l’une des auditrices, morale qu’on lui reproche de faire car tel n’est pas son rôle, intéressante image de l’écrivain, de l’artiste, du conteur que l’on accepte, dont on chéri le savoir faire mais qui devrait savoir rester à sa place, celle d’un amuseur et non d’un moralisateur), maître Derville, donc, propose son histoire pour donner la parole à Gobseck, pour se faire le relais de sa vision de la société parisienne. Encore une fois on remarque (peut être plus dans les histoires courtes que dans les longs récits) à quel point le réalisme formel est au service d’un projet littéraire pour l’auteur, car Gobseck, vieillard, avare et silencieux va faire le procès de tout ce beau monde. A la jonction de deux univers (le besogneux et celui des mondanités) il en comprend les travers et les faux semblants mieux que quiconque. Plus noble, car plus humaine, que la figure du banquier boursicoteur, celle de l’usurier n’en est pas moins perverti par l’argent et le troc (il aura beau vouloir « bien agir » à rebours, cela sera trop tard pour certaines personnes mais nous l’apprendrons dans un autre récit), il est au coeur de ce monde d’apparat, de fastes, de beaux discours creux, de tables garnis, de tromperie, de mensonge, d’égoïsme qui se cache derrière des bonnes manières, des mariages grandioses, des robes immaculées et toutes sortes de choses. Les lumières des salons sont des bougies qui vacillent projetant des ombres flétries, s’y oppose les travailleurs de l’ombre et cet usurier avare, édifiant et lucide.

Tout n’est jamais si simple, ainsi en vivant de ce monde, en acceptant l’endettement, en étant courtois qu’avec ceux qui ne trichent pas avec lui, Gobseck emploie une morale en surimpression, injecte ce qu’il croit être de la noblesse d’âme alors qu’au coeur de la fange une fleur naïve ne peut croître aussi longtemps sans apprendre à se nourrir de mensonge et de tractation. Gobseck est un moralisateur qui a bon dos puisqu’il se nourrit sur celui des autres, qui se refuse à montrer du coeur et des largesses, par peur d’avoir à se juger lui-même sans doute. L’emploi du récit enchâsser permet de faire de l’avoué le narrateur premier, de montrer Gobseck sous un jour plus de juste, d’éclairer la totalité d’une société en débâcle. Dès lors Gobseck devient véritablement un personnage.

Il vit reclus dans un réduit, connu uniquement de ceux qui ont besoin de lui, il n’arbore aucune émotion, à un visage rond, parle à peine, agit sans que l’on comprenne ses intentions, semble détenteur d’un pouvoir immense et d’une forme de préscience (il devine le destin d’une femme et d’un couple en apportant un premier billet de change), son talent de conteur n’est pas en reste , par ces quelques traits et bien d’autres Gobseck est un personnage mystérieux, inconnu, exotique et dérangeant, il plonge dans les pires travers de l’espèce et semble en ressorti ragaillardi (contrairement à une figure plus directement méphitique comme celle du banquier Gobseck paraît être capable de compréhension et d’une certaine forme de pitié).

Chez d’oeuvre de construction, de perception du monde ce court roman marque aussi par une tonalité noire et trouble. Noire car la présence aussi puissante d’un usurier dans une capitale en dit long sur les moeurs en cours et sur le peu de cas que l’on fait des valeurs (on pointera également le fait que souvent en dette l’auteur a sans doute connu des usuriers), trouble car la morale est interdite aux jeunes filles, le secret doit être gardée, l’illusion de l’amour, des fastes, l’illusion en générale doit être conservé et que tout en dénonçant cela Gobseck se prête au même jeu, donnant au lecteur une impression d’étrange étrangeté, ressortir de ce texte, en refermer la page ne signifie pas l’avoir compris, il fleurira encore de sa fleur mauve en nos coeurs.

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