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Il s’agit d’un « roman graphique », c’est marqué dedans, c’est vendu de la sorte et pourtant la fin de l’ouvrage dispose d’une note précisant la volonté « romanesque » des auteurs. Parler de cet ouvrage, qui a obtenu un succès amplement mérité, me semble important notamment parce qu’il pose quelques questions intéressantes.

Au-delà de l’aspect purement « fond et forme » de cet album, c’est bien ce parti pris « précisionnel », ce souci de la justification qui m’a choqué. Il ne me semble pas avoir vu cette démarche au coeur de l’oeuvre d’un Pratt ou dans les tomes du « temps du Botchan » (pourtant beaucoup plus historique). De plus, de nombreux albums estampillés « historiques » ne listent pas leurs largesses interprétatives en fin de cycle.

Plus encore, la majorité des « émissions historiques » diffusées à la télévision mériteraient, au contraire, de préciser leurs visions tout à fait parcellaires, tranchées et à tout le moins partisanes (quand je parle « d’émissions », j’englobe dans la foulée les ouvrages qui se vendent comme des yaourts et les publications « spéciales » de tel ou tel hebdomadaires qui tous les ans, de décennies en décennies, viennent nous rabâcher les oreilles à coups de « c’était mieux avant l’histoire de France à l’école », sans parler des spécialistes de tous poils… enfin vous voyez le tableau, j’ose l’espérer, en parler plus serait faire trop de place à ces êtres déraisonnables).

Je m’interroge donc sur la présence de cette note, ainsi que sur le glossaire de fin de volume (un glossaire, lexique qui reprend et explicite la plupart des concepts impliqués dans le volume, qui présente une biographie des personnages en jeux et des moments historiques), alors même que des historiens, des penseurs et des philosophes continuent de polluer les ondes avec leurs productions « spécialisées » ne comportant ni glossaire, ni notes, ni bibliographies.

Cette question déborde le cadre contemporain, car elle interroge également le média lui-même. Si les auteurs ont choisis d’incarner ainsi leur démarche, cela ne me désengage en rien, je continue de trouver cela étrange. Car, oui la bande dessinée à le droit de faire du « romanesque », il n’y a pas besoin pour cela de notes d’intention et encore moins d’attendre que l’on vous adoube avec une pastille rouge autocollante « roman graphique » (ça fait plus sérieux et puis le critique basique c’est à quoi s’en tenir). Franquin c’est drôle, historique et intouchable avec le recul, parce que esthétique et classique, mais ça reste drôle ; m’enfin il me semble aussi qu’un gag de Franquin possède son monde diégétique, que le locuteur n’y est pas l’auteur, que l’on peut se poser des questions sur le discours, sur le récit, sur la place du destinataire, et j’en passe, dès lors un gag de Franquin n’est-il pas de l’ordre du « romanesque » ?

Cette question déborde le cadre de l’anecdote car elle entre en collision avec l’objet même de l’album dont il est question.

Cet album est superbe ! Il ne faut pas en doute, ce n’est pas parce que je parle d’autre chose, que je chemine sur un chemin dont ce n’est pas la nature, qu’il faut croire que je ne néglige les qualités intrinsèques du récit (j’ai du lire une énième hagiographie stupide sur le dernier Michel H, de fait je me laisse emporter par la suffisance des autres). Reste que le projet de cet album est d’une belle complexité.

La mise en abime des auteurs de l’album qui réfléchissent (à plusieurs voix) sur comment raconter au mieux l’histoire de la logique du début du vingtième par le figure de Russell, le tout par le biais d’une mise en perspective de la vie de ce dernier par lui-même lors d’une conférence, sur fond de construction dramatique classique puisque la métaphore qui supporte le tout est une tragédie Grecque (issue d’Aristote, l’un des premiers à se poser des questions de logique). On comprend mieux que jouer à l’analyse stylistique pour les nuls dans ce territoire là ne sera pas chose aisée. On comprend également que devant une telle construction, il apparait difficile de ne pas voir les ficelles narratives ou du moins de les confondre avec les poutrelles historiques.

Alors, bien évidemment l’aspect « enfantin » de l’affaire nous éloigne d’une vision « classique » de la bande dessinée, reste que si voir Gaston et Fantasio s’amuser avec des figurines Gaston et Fantasio ne répond pas à une ambition « littéraire » (les guillemets sont ici des pincettes modèles grues de chantier), on comprend tout autant le revers de l’autocollant « roman graphique » (qui fini par être pratique pour la mise en rayon et donc pour une certaine docilité d’esprit, intéressant comme la rationalisation mercantile de la culture est parvenue à se faire passer pour la raison elle-même ces dernières années).

On voit donc les auteurs à l’oeuvre (à ce titre il est intéressant, capital, de remarquer que les auteurs comprennent le consultant en logique mais également la coloriste et que tous sont cités sur la couverture, bien souvent le coloriste est l’équivalent du traducteur pour les romans ou du monteur au cinéma, les spécialistes ou les professionnels loueront toujours leur indispensable présence, mais leur nom se perdra trop souvent au moment de finaliser la maquette) ce qui permet non pas de découvrir de longues séances de dessins, d’esquisses, de réflexions, mais offre des réflexions sur la pertinence de tel ou tel changement et sur : la logique du récit.

On pourrait croire, au vu du sujet, à une tentation herméneutique, à un propos décousu ou peu compréhensible, il n’en est rien. Les éléments sont limpides, donner à lire et à voir dès l’introduction, on sait d’où l’on vient et où l’on va. Le plus étonnant de ce projet réside surtout dans le fait qu’il ne se passe rien ! Plus encore, lorsque je parle de mise en abime ou d’une dimension tragique à l’ensemble, ces éléments sont clairement et directement incorporés au récit, il ne faut pas croire à une lecture analytique de l’ouvrage, bien au contraire.

L’album se donne à lire suivant un axiome de clarté, de créativité ouverte pourrait-on dire, ce qui permet une découverte et une mise en perspective vertigineuse et accessible. Sans doute est-ce cette clarté, que l’on retrouve dans certains volumes de Sandman (pas toujours mais parfois, lorsque Gaiman se prend à jouer avec une symbolique non cryptée qu’il en fait l’élément de son récit, plongeant le lecteur da… mais je m’égare), qui explique en partie le succès de l’album à l’international.

Reste qu’il ne se passe rien. J’entends par là que si vous êtes uniquement attiré par les farfadets, les épes à deux mains, les fortes poitrines, les gags en bande dessinée vous risquez d’être quelque peu déçu, bien évidemment et encore heureux je n’ai rien contre les farfadets, les épées à deux mains ou les fortes poit… mais ces éléments on l’avantage de porter en eux un récit déjà écrit, de jouer sur nos attentes. D’ailleurs la majorité des bandes dessinées (ou romans) historiques utilisent peu ou prou les mêmes éléments, obligés qu’ils sont d’utiliser les faits historiques comme des rebondissements. Or, ici, si la forme est clairement romanesque au point d’être romancée c’est dire si on nous trompe et si l’on nous cache des choses, le fond reste stoïque à la limite de l’inactif. Bien évidemment le discours de Russell, une conférence improvisée sur la logique, sa vie, sa quête de vérité, sa peur de la folie nous tient en haleine. Toutefois, très vite on voit que si tout tient debout c’est parce qu’il s’agit bien d’un récit à la première personne, l’omniscience du narrateur n’est qu’un leurre pour mieux faire croire à un suspens sous jacent, à un sens derrière les choses, derrières les événements. On comprend qu’il s’agit d’un parallèle avec la construction du langage logique, cette construction ne peut exister qu’après coup, qu’une fois la réflexion faite, la réduction logique ne se donne pas d’elle-même, elle est forcément traduction.

Cette traduction, ce retour sur une vie apporte son lot d’événements marquant, mais comme ils sont romancés (et discutés comme tels par les auteurs tout au long du récit rappelons le, il n’y a pas de volonté de « faire croire ») on a du mal à y percevoir autre chose que « des moments pour faire sens ». De fait, on se prend à reconstruire plutôt qu’à lire, à reconstruire une époque, reconstruire les aléas d’une science et de ses questionnements, à reconstruire les amours de Russell (compliquées les dîtes amours), à reconstruire une vie et un discours pour parvenir à une solution.

Ne pas  douter de l’impasse finale, du nécessaire recours à la métaphore serait se fourvoyer.

Oeuvre « totale » puisqu’elle est elle-même en devenir cette bande dessinée, nous amène à réfléchir sur la raison et la folie, ainsi que sur la nécessaire rigueur qui devrait motiver et mobiliser nos coeurs.

Un mot, tout de même il s’agit d’un ouvrage essentiellement graphique, sur le dessin. Papadatos va dans le sens du récit en optant pour un trait lisible et claire – les couleurs proches de l’école art déco, de ce que peut faire un Christian Cailleaux (dans « les imposteurs » par exemple, bien que ce dernier se rapproche plus de l’aquarelle et d’une certaine transparence ce qui ne peut pas être le cas ici, car cela viendrait ajouter une dimension supplémentaire, irréelle et donc mensongère au propos ce qui n’est pas le but) – vont dans le même sens en proposant un univers complexe mais cohérent. Bien évidemment il s’agit de traits emblématiques d’une certaine école Belge ou du moins d’une vision assez européene, mais il ne faut pas voir cela comme un cliché, plutôt comme un bon choix d’outil. En effet, cela apporte une grande cohérence à l’ensemble, les espaces temporels sont parfaitement délimités resserrant ainsi le projet autour d’une lecture passionnante.

Le découpage est la plupart du temps sobre et efficace, laissant toute la place à des « effets » (une contre plongée saisissante en début de volume, des perspectives intéressantes sur des doubles pages permettent de bien saisir l’aspect « philosophique » des promenades et discussions des auteurs etc) qui sont rares, bien employés et d’une efficacité redoutables. Le dessinateur joue la carte de la ressemblance, d’un réalisme crédible et de la reconnaissance par certains traits et certaines attitudes (à ce titre la posture de Whitehead est merveilleuse d’ambiguité tout au long de l’ouvrage ! Tandis que Bogel et Wittgenstein en neutron et en électron libres sont superbes!).

On pourrait s’attarder sur des subtilités comme les sentiments plus discrets (mais parlant) des personnages (le rose qui monte aux joues par exemple) ou des choix scénaristiques qui nous amène à réfléchir sur notre capacité au langage, mais, comme souvent, j’essaie de ne pas déborder hors du cadre.

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