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D’ordinaire pour Bifrost j’essaie de faire les choses biens, enfin de leur donner une patine structurée, je parles des différentes parties dans l’ordre. Mais là, je n’ai pas envie.

Déjà parce que l’avis sur les bd de Corto Maltese est ce qui m’a le moins plu, chacun son avis et les critiques sur les critiques ça n’a que peu d’intérêt (voire aucun) mais disons que si je partage le propos, faire aussi long sur Steiner pour expliquer en quoi ce qu’il fait est peu original pour ensuite faire trois lignes pour dire que les « nouvelles » aventures de Corto sont sympas, j’avoue que pour moi cela demandait plus de réflexion sur le contenu, sur les volontés éditoriales ce genre de choses.  Ensuite,  le cahier critique ne m’a pas vraiment donné envie de découvrir des ouvrages (à part « sous la colline » peut-être). Idem pour l’entretien avec les libraires. Je ne sais pas, je n’étais pas en forme et il faudra surement lire tout cela une autre fois pour être plus objectif.

Une impression de longue introduction pour atteindre mon but, qui était clairement de lire le dossier sur Pelot.

Il faut dire que si lire un dossier sur Ursula K Le Guin c’est apprendre des choses et approfondir un propos et qu’il en va comme ça pour moi sur beaucoup d’auteurs, là les choses étaient un peu différentes. Je lisais ce dossier à la recherche du point commun entre deux souvenirs de lecture diablement opposés. D’un côté la découverte stupéfaite et stupéfiante du « rêve de Lucy » un ouvrage qui m’avait fortement marqué, dans lequel j’avais enfin pu trouver ce lien (pourtant évident) entre littérature (art) et position scientifique, un ouvrage référence, le maître étalon de la vulgarisation scientifique à mes yeux. Le roman qui explique sans trop romancer, sans trop expliquer, le point d’équilibre entre les ouvrages spécialisés (et géniaux) mais peu malléables intellectuellement ou socialement parlant et les récits possédant des pépites de savoir pour se donner un genre, un livre émouvant et séminal (ça fait bien de dire ça) donc, mais également un livre dont l’auteur m’importais peu (j’étais jeune, dirons-nous). Je l’avais toujours sous la main, il ne prenait pas la poussière et entre deux King il m’aidait à passer les heures d’études ou de cours (il est possible de lire des romans en cours, cela demande juste un peu d’entrainement et c’est un exercice de haute voltige avec un King version grand format, bien plus qu’avec ces smartphone pour lecteur fainéant).

Et puis, des années plus tard, je devais faire un entretien avec Chauzy (il ne doit pas s’en souvenir, je me permets donc de l’inclure dans ce récit tout à fait personnel ayant peu d’intérêt, si ce n’est aucun, autant raconter comment on a rater son premier quatre quart) lors d’une séance de dédicace, nous parlons polar puisqu’il venait d’adapter du Jonquet et bossait sur du Marc Villard (rouge est ma couleur il me semble), forcément je vais mon malin en évoquant Manchette et nous en arrivons à des perles comme Nécropolis, bref la conversation est riche et passionnante, il me conseille différents auteurs dont (vous vous en doutez, je suis mauvais pour créer du suspens) du Pelot avec « les chiens qui traversent la nuit », je ne connais pas cet auteur, j’en prends note et quelques semaines plus tard après m’être régalé à la lecture du roman je découvre une erreur de typographie puisque cet auteur est crédité comme celui du rêve de Lucy.

De puis, j’ai lu plusieurs ouvrages des westerns, de la science-fiction, d’autres polars mais sans jamais comprendre ou cerner le lien entre les ouvrages, ni comment et pourquoi un auteur aussi populaire pouvait être aussi peu connu (ma vision du roman populaire est que c’est ce genre d’ouvrage qui devrait être en tête de gondole et en tête des ventes, c’est divertissant, bien pensé, bien écrit, prenant et on en redemande sans jamais avoir l’impression de consommer un produit !).

J’attendais donc plus que des informations de ce dossier, j’attendais un sens à mes lectures, rien que ça.

Ce qui explique sans doute que commencer par le cahier critique (qui en prime aborde Corto en guide de premier tribut) n’était pas la meilleure des idées. Mais finalement j’ai eu ma réponse. La présentation de l’auteur par Claude Ecken est un modèle du genre, l’entretien rend bien le côté frustre et direct du personnage, la présentation des « années suragne » nous plonge dans une période de l’édition française de science fiction avec un certain bonheur, l’article sur les publications polars est plus que bienvenu (pour moi en tout cas, j’y ai trouvé mon compte et ça fait plaisir de voir que les p’tits gars de chez Bifrost ne sont pas d’obtus défenseurs de bastion idéologique et qu’ils gardent l’esprit ouvert au bon moment -sans trop en faire en agitant les bras-) mais cette présentation est magnifique, je l’ai même relue une deuxième fois.

Il est toujours délicat de présenter une oeuvre et son auteur en parallèle, la tentation de l’explication biographique risquant à tout moment de tirer la couverture à elle, on se prend à trouver des liens (là, il vivait une période difficile c’est pourquoi il écrit des dystopies, par exemple) et à en faire des preuves, à déflorer les secrets de l’art à coup de polaroïd de vie. Ecken joue constamment avec cette limite dans son article, mais il a à coeur de ne jamais trop en dire, de ne jamais trop en faire. Les éléments biographiques donnent la cohérence de l’ensemble, du parcours, des choix (parfois financiers), des revirements tandis que les ouvrages servent ou de bornes, de repères, ou de tirent des ficelles, proposent des interprétations sans jamais les imposer.

Si d’ordinaire je suis plus sensible aux enquêtes journalistes ou aux articles « de fond » parce que je trouve que ce genre de choses tend à disparaître, j’avoue qu’ici il y a un travail digne d’une enquête au long cours (on me dira que c’est parce que l’auteur de l’article et l’auteur de roman semblent se connaître, mais bon ce n’est pas parce que vous connaissez quelqu’un et son oeuvre que vous êtes le mieux placé pour en parler, parfois c’est même le contraire).

Voilà donc un Bifrost marqué d’un post-it « liste Pelot », pour pouvoir me souvenir des livres qui me font envie et de relire ce dossier.

Ce qui est paradoxal c’est que je n’ai apprécié la premier nouvelle « Pour une nuit » proposé dans ce numéro. Non pas que je la trouve mauvaise, mais je n’ai jamais réussi à rentrer dedans, le ton, le rythme, le propos tout cela m’a paru comme en dehors du moment de lecture, j’en garde d’ailleurs plus une impression de lecteur que de lecture. Là où « l’amidéal » m’a beaucoup plus touché, d’abord anecdotique, presque drôle avec ses points d’amertume saillants, elle prend vite une tournure inquiétante et l’on se retrouve coincé dans un univers entre Priest et Number 9, le sourire de départ devient corrosif et l’on se prend à se demander qui est qui de façon un peu trop obsessionnelle pour ne pas laisser passer l’angoisse qui nous étreint. Une bien belle réussite, tout comme (quel étonnement) « les yeux de l’arc-en-ciel » de Egan. C’est le genre de nouvelle qui fait réfléchir sans qu’on y prête attention, disons plutôt que si l’on vous dit « c’est campagne d’affichage traite de telle maladie ou de tel fait social » vous savez à quoi vous en tenir et vous êtes déjà dans le jugement, la force de la littérature (surtout d’anticipation) c’est de parvenir à ne pas juger ou provoquer le jugement, mais à pousser les potards du réel à 11 (comme tous les vrais amplis) afin d’observer ce qui pourrait se passer. L’exclusion transhumaine dont il est question ici, nous fait nous tourner vers les recherches en bioéthiques autant que vers la question des migrants ou vers notre ethnocentrisme (empli de certitude, c’est toujours plus facile).

L’article de Frédéric Landragin est également passionnant (une chouette livraison de Bifrost me direz-vous ? Eh bien oui, comme souvent. Tout simplement parce que si on peut avoir quelque chose à en dire, c’est qu’il y a rarement de mauvaises informations, parfois de quoi s’emporter – mais jamais trop- et surtout parce que notre ami le contenu est au rendez-vous, en ces heures de disette éditoriale, ça fait du bien ! Et puis en prime une équipe qui remercie Amaisen fait preuve de bon goût). Nous avons droit à un tour d’horizon du problème de la linguistique, enfin des solutions que propose la science-fiction au problème de la traduction instantanée, mais aussi et surtout à un récapitulatif des enjeux et des tensions (politiques, économiques, culturels) qui se cachent derrière l’action de traduire. Les références sont nombreuses, l’auteur va même (chose trop peu souvent proposée) jusqu’à citer des productions peu intéressantes, celle de Silverberg par exemple. De quoi réfléchir sur la parole, les langues et la langage, tout un programme.

L’édito propose une vision plutôt optimiste de l’année 2016 concernant la science fiction, si on se dit que star wars c’était en 2015 et pour 2017, on ne peut que lui donner raison.

Un dernier mot – il y en aurait d’autres à dire, ne serait-ce que sur la parution de Aqua en poche qui me fait du pied – sur la couverture que je trouve envoutante à souhait. Les illustrations mises en couleurs à la va-vite avec de bon gros aplats et l’outil pot de peinture m’agacent de plus en plus, ici on retrouve le volume et la lumière ces deux éléments qui apportent ambiance et récit.

Il paraît que pour le prochain numéro ils ont invité un certain Neil Gaiman et que ça causera bande dessinée, chouette on va pouvoir s’amuser.

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