Mots-clefs

,

product_9782070108527_110x180

Roman sans doute trop peu connu Béatrix l’est souvent par le parallèle évident entre les personnages de fiction qui l’habitent et leurs « modèles » historiques. Ainsi, as-t-ton rapidement le plaisir de retrouver de Sand dans le personnage de Camille.félicité ou Liszt dans celui de Conti, si l’on ajoute à cela les évidents « emprunts » du romancier à la vie réelle et sa correspondance, on peut se délecter de l’aspect moral, romantique et déprimant de l’oeuvre.

Toutefois, sans que cette perception ne soit faussée ou rabaissée, elle repose sur des connaissances extérieures à l’oeuvre elle-même, des connaissances évidentes à l’époque et qui le sont peut être moins aujourd’hui. Il peut être intéressant de lire plus âprement ce roman, de l’éprouver dans sa dureté.

La qualité du poète est de permettre à l’imaginaire de s’embraser, si l’auteur parvient à de telles merveilles par quelques saillies et formules dont il a le secret, il ne faut pas oublier que le vernis réaliste cache un but, un objectif, qu’il s’agit toujours de « type » et non de portrait, que les descriptions, les lieux, les rapports ont un sens profond. On peut par exemple remarquer la charge contre l’égalité, c’est à dire contre l’individualité de l’époque, contre la volonté des uns et des autres de maudire leurs rangs, d’avoir des aspirations sans le talent, la patience ou le savoir faire nécessaire, outre l’aspect politique de cette position se perçoit une lutte contre le changement, une lutte contre ce monde qui s’émancipe, contre un monde qui vivrait « hors des types ».

Avant d’être une tragédie racinienne (il étonnant de remarquer que nombres d’auteurs sont convoqués dans ce roman, Sand, Shakespeare, Scott ou encore Molière sans ne soit mentionné le dramaturge de port royal alors que la main de ce dernier semble peser sur les passions impossibles et le triste destin qui baignent ce roman d’un bout à l’autre), Béatrix s’ouvre sur une long passage descriptif. A dire vrai le premier tiers de l’ouvrage est consacré aux personnages (c’est d’ailleurs son titre) mais les dits personnages arriveront lentement, les uns après les autres, s’en détachant par morceau, nous faisant languir d’enfin découvrir la femme qui donne son titre à l’oeuvre. L’entrée en scène de ce personnage est on ne peut plus théâtral (d’ailleurs, la deuxième partie de l’ouvrage nous la fera retrouver dans un théâtre) mais pas seulement. En effet, elle suppose aussi de créer un décor, un contexte, un rythme propice à son arrivée. Balzac opte pour une Bretagne inamovible, une Bretagne si engoncée dans ses son passé que le changement ne semble y opérer, pour un peu le granit s’effriterait sous les assauts du temps que les mentalités n’auraient pas évolué d’un pouce.
Roide, froide, crépusculaire comme une soirée d’hiver qui n’en finirait jamais, ou seule une vague entropie nous amène à croire que la vie existe dans ce paysage de pierre et de sel , la description est longue, pesante, chaque mot pèse dix fois son poids en glaise. Les personnages (le baron, sa femme, sa soeur aveugle et vieille fille bigote (image que l’on a déjà croisée dans ces scènes de la vie privée et dont on sait que l’auteur aime à nous en rappeler son désamour), les serviteurs, eux et leurs espérances de falaises) sont au-delà du « type », ils sont dans l’incarnation, ils sont les pierres, les ogives qui tiennent en place une mentalité séculaire, à côté de leur rigidité de cadavre le moyen âge honnit de la révolution (et non le vrai) paraît être une époque festive. On pénètre difficilement cet antre qui n’est plus ni un carcan, ni une limite mais déjà un mausolée (le père et sa soeur son proche de la mort). Seule la mère (figure compréhension comme sait les tourner en quelques mots un romancier génial) saura comprendre en quoi les exhalaisons poussiéreuses du lieu ont préparé l’âme du fils à un désir de fuite immense.

Il faut comprendre cette introduction, car elle n’est plus de notre temps, de nos jours, trop souvent le roman, l’histoire se plie aux désirs, aux souhaits d’un consommateur trié d’avance, un consommateur catalogué, un ersatz de méta-donné guetté par le moindre algorythme de conseil d’achat. Si le roman ne se plie pas aux exigences du marché, il est rejeté, voué aux gémonies (qui ne méritent pourtant pas autant de sollicitude). Ici, c’est l’inverse, on aura beau jeu de se souvenir de la description balzacienne, il n’y a plus de savoir qui tienne au bout de quelques pages car l’on se plie aux exigences de la narration, on plie sous le poids de cette Bretagne là, de ce mode de pensée là, de cette tristesse, de ce fatalisme fier de lui, de ce rejet des passions, de ce quotidien infini. Balzac ne créée pas un imaginaire de la bretagne, un conte de fée pour passer le temps, il nous enterre à marée basse dans le désespoir d’un paysage mortifère et nous laisse contempler une dernière fois les lueurs d’un soleil pâle en attendant la marée haute.

Le pessimisme est au coeur de ces pages, il vous attrape le coeur et le sert dans son étau implacable.

Pourtant les choses bougent, le jeune Calyste, découvre l’amour, se targue d’aimer ou de vouloir aimer, il découvre le savoir parisien, le diable tentateur; mais cet amour ci est de l’ordre du rationnel, du maîtrisable, c’est lorsqu’il se transforme en tempête passionnelle à l’arrivée de Béatrix (sans doute nommée ainsi par ironie tant il serait difficile de la nommer « la bienheureuse ») que le drame va commencer.

Les intrigues amoureuses se tissent, se nouent, se trahissent (le personnage de l’écrivain invité qui devine bien vite le jeu qu’on veut lui faire jouer, qui dénie être un génie et préfère se murer dans une solitude réaliste ressemble par quelques points à Balzac par ailleurs) à un rythme plus vif, on voit qu’en quittant son logis (où l’extérieur et l’intérieur se mêlent pour ne faire qu’une seule pierre tombale) pour un intérieur d’artiste le jeune homme se prend aux jeux des intrigues, des nuits blanches, des plans que l’on échafaude au petit matin et que l’on s’écrouler alors que le soleil n’illumine même pas midi, des lettres enflammées, des désirs impétueux. Le drame se noue, terrible et sentencieux car il ne mènera à rien si ce n’est à la raison. Une raison mystérieuse, celle de la femme qui disparaît fuyant l’amour incertain, la raison d’un mariage de raison, la raison morale d’une femme-écrivain trop grande pour son siècle qui se mur dans la foi, la raison du destin.

Il y a dans cette accélération, dans cet entrelacs, une forme de conte amoureux inachevé, de leçon de morale édifiante sur les strates sociales qui ne peuvent (ni ne doivent ?) se toucher ou du moins chercher à s’embrasser au risque de s’embraser. La glaise décidément se fait ciment.

Mais, c’est par une deuxième partie beaucoup plus sombre, machiavélique et désespérée que Balzac termine son oeuvre.

Le dernier tiers du roman est à l’opposé du début, il est vif, rapide, amoral, dégoutant de trahison et de faux semblant, en un mot : parisien.
Le mariage de raison (Sabine – un hommage à Scott ?- n’existe presque pas, tout juste subit-elle stoïque le chagrin qu’elle ne peut qu’écrire à sa mère) explose lorsque (dans un théâtre donc) Calyste revoit et renoue avec une Béatrix plus manipulatrice, tentatrice, dévorante que jamais.
Difficile de se dire que Barbey n’avait pas lu cette oeuvre, qu’il n’avait pas saisie la force noire et destructrice d’une telle passion, de cet amour qui gagne et emporte tout sur son passage (femme, enfant, argent, situation et honneur comme la pire des drogues) parce qu’il fait plus que supporter le malheur et l’humiliation, il s’en nourrit.
Pour faire cesser cette spirale infernale, tous les stratagèmes seront bons. A l’inamovible brume de Bretagne succèdent les contre-jours parisien, les promesses, les propositions, les fausses donnent (on remarquera d’ailleurs que les deux mondes ne jouent pas aux mêmes jeux de cartes!) à un rythme endiablé. Peu à peu les amants disparaissent derrière le tissage d’un filet d’intrigues complexes et terribles.
L’on s’en doute, tout cela finira « bien » puisque l’honneur sera sauf, mais l’on parle de l’honneur des familles, des blasons, l’honneur d’un mariage arrangé, l’honneur d’une trisse et d’une mélancolie.
Là encore la passion, l’amour, les deux mondes ne peuvent se rencontrer (d’ailleurs, même si ce n’est pas aux mêmes jeux dans les deux mondes : on joue aux cartes!), ne peuvent donner lieu à un écrin de bonheur.

En amenant un contraster de rythme, de couleur, de société, en jouant sur les nuances fortes Balzac met surtout en relief une seule et même vision de l’amour et du mariage, une vision cruelle et triste.
Un portrait de femme beau et dur à la fois, beau parce que le récit la dépeint sans fard, dans toute l’exubérance de sa vanité et de sa splendeur, dur parce qu’il repose sur un traitement des plus sombre.

Publicités