Mots-clefs

,

url3

Un recueil plus ouvertement féminin que le précédent, on y parle souvent d’amour, la responsabilité et le sacrifice s’invitent souvent et le temps des souvenirs (moins que celui des regrets) s’approprient une bonne part de notre mélancolie. Le portrait doux amer d’une amérique qui n’est plus mais dont on aimerait qu’elle s’intègre plus à notre imaginaire.

– Une soeur disparue.

Un premier récit loin des grands espaces, loin des cavalcades, loin des conflits, loin des dates historiques, loin de ce que l’Histoire nous demande de retenir, c’est peut être ici que se niche (aussi) la littérature dans ce qu’on imagine une petite ville champignon d’une amérique en construction et d’une nation indienne en déconstruction, dans une demeure remplie de femmes.
La soeur disparue est une enfant qui fut jadis enlevée par les indiens et qui revient, malgré elle, habiter parmi sa famille d’origine.
On mesure difficilement le choc des cultures, même si l’on sait que cela ne sera pas évident, on se prend à trouver, comme l’une des soeurs, que cela est possible que même un conflit, une confrontation serait un signe de retrouvaille mais rien ne vient. Le silence, quelques mots par un traducteur, une présence à la fenêtre, un échange de photo toute l’incompréhension du monde tient dans cette incapacité.

Finalement la scène où le narrateur choisit comme l’un de ces modèles son parent à demi-indien, ce qui aura une répercussion dans son choix d’élever des chevaux, cette scène est le tournant du récit car elle donne l’espoir de la transmission de valeurs.

Le ton se veut délibérément trop descriptif, l’auteur comprend qu’en donnant la parole à un enfant elle se doit de donner à son texte un aspect propre de devoir d’école. Ainsi, le narrateur décrit l’émotion et l’avis d’une de ses tantes avant de lui donner la parole, donnant à l’ensemble un aspect redondant, surchargeant le réel de sens. On s’aperçoit que chaque instant importe, chaque instant peut être compris différemment mais également que chaque instant est autant de temps à creuser des abysses insondables entre les gens et entre les peuples.

– Une dernière fanfaronnade

Dans de nombreuses fictions les derniers mots sont souvent capitaux, une dernière insulte, une déclaration d’amour, le nom de l’assassin ou bien encore une parole énigmatique, paradoxalement c’est en les réduisant à un procédé narratif qu’on en vient à perdre la force d’impact de tels moments.
En explorant cet instant, Doroty M.Johnson en redore le lustre passé, on plonge dans l’intimité d’une vie, une vie brutale, sale, borgne, indigne sans doute mais une vie de peur aussi et surtout.

Portrait déroutant d’un meurtrier hors-la-loi qui fuira de peur de faire acte de bravoure, ce court récit, prend aux tripes.
D’autant que de voir un bandit fuir vers l’est pour échapper à la loi des hommes civilisés et donner libre cours à ses travers cela peut sembler d’une sauvagerie romantique, mais quand il fuit devant le romantisme et qu’il se rend compte que la loi des hommes « non-civilisés » n’a rien de tendre, cela se termine mal. Un conte moral sans en avoir l’air.

– Au réveil, j’étais un hors-la-loi

Un petit bijou que cette nouvelle.
l’histoire n’a rien d’extraordinaire, il s’agit des mésaventures d’un homme trop peureux pour être honnête, et trop bête pour être malhonnête (ou quelques choses comme ça). Des récits comme celui-ci on en trouve depuis la nuit des temps et sans doute dans toutes les sociétés, ça va de certains fabliaux aux chansons de Nalheubeuk (à l’aventure compagnon par exemple).
Suivre un homme sans talent qui se fait passer pour ce qu’il pense être le bon personnage mais qui ne parvient à rien si ce n’est à empirer sa situation, c’est plaisant mais cela n’a rien d’extraordinaire ou de vraiment palpitant.
Sauf que l’auteur a la bonne idée de ne pas se prendre aux sérieux, le narrateur.héros malgré lui est son propre biographe, il donne donc une image comique de sa destinée. Naïf et plaintif on ne résiste pas longtemps à ce mélange détonnant et l’on rit d’un bout à l’autre de cette épopée pour les nuls.
Un régal d’humour et de maîtrise!

– L’homme qui connaissait le Buckskin kid

Le talent c’est de trouver l’angle d’attaque.
On pourrait croire qu’avec une histoire d’indienne qui revient chez les blancs, de hors la loi pendu et de potache même pas doué pour sortir d’une cellule ouverte l’auteur ne nous mènerait pas vers western, alors que c’est pertinemment ce qu’elle fait.
Loin des clichés, loin du kitch à peu de frais l’auteur nous traîne vers l’intemporalité. Non pas celle des épopées mais celle de l’intime, des fragrances qui survivent à l’entassement de la poussière et des souvenirs.
Raconter la vie d’un bandit de plus, d’une attaque de train, c’est faire la part belle à la légende urbaine, c’est continuer de glorifier un passé mythique pour ne pas avoir à regarder son présent.
On pourrait dès lors penser à une charge contre les certitudes sociales, mais le propos est plus subtil.
Le journaliste du récit cherche les grands moments, le faux témoin lui en donne pour ses attentes, tandis que le héros lui vit avec ses souvenirs et sa morale dans un univers différent, un univers de reconnaissance et de banalité, car le destin ça tient à une porte mal fermée et non à une attaque de train.
Mais apprendre à qui l’on doit un coup du sort, c’est apprendre avec qui l’on vit, c’est remettre en cause nos certitudes.

Lire ce type de nouvelles c’est comprendre qu’adorer les clichés d’une culture revient à les abhorrer, dans les deux cas on se voile la face. Le far-west ses bandits, son honneur, ses règlements de compte, ses belles jeunes filles etc… c’est une question de tempérament, c’est une question de clichés et de refus du clichés, c’est être prêt à être surpris.

– Un présent sur la piste

Une histoire d’amour ou peut être une histoire de rédemption ?
Ce qui fascine chez Dorothy m Johnson c’est la façon qu’elle a de livrer des histoires comme on déterre un légume du potager, rien ne ressemble plus à une carotte qu’une autre carotte. Pourtant, répéter ce geste millénaire c’est renouveler la providence, c’est refaire le chemin des ancêtres autant que permettre aux promesses alléchantes de se réaliser.
Il faut lire ces nouvelles à haute voix, les laisser nous imprégner de leur saveur de bois fumé et de leur crépitement pour ne pas avoir à les juger mais à s’en faire les colporteurs.
La touche de féminité ne passe pas par l’amour, car si le sentiment n’a pas le même goût chez les hommes et chez les femmes il se part des mêmes vertus pour les deux, mais par la présence de femmes au premier plan, de femmes égales aux hommes dans la construction d’un imaginaire et donc d’une nation.
– Une époque de grandeur

Encore une fois un jeune homme (10 ans) est au coeur de l’histoire. Une histoire d’honneur mais surtout de responsabilité.
En ce temps là tout se prépare à entrer dans la légende, tout se prépare à être répété et amplifié, l’auteur semble prendre la mesure de l’oubli à venir et cherche à dire ce que d’autres oublieront, elle s’attache aux objets (une robe que l’on met pour être autre, comme une seconde peau plus sociale et qu’on néglige une fois son oeuvre effectuée, un fusil, une cabane). Des objets qui en disent plus longs que bien des gestes, des paysages qui s’évanouissent, des souvenirs pour se tenir debout.
Il est crucial de lire ces pages, de tremper son âme dans ce feu, surtout au temps où l’on décapite (littéralement!) des montagnes, non pas pour nager dans le paysage dans un élan réactionnaire ou mélancolique, mais pour arrêter de croire que le mieux est l’ami du bien.

– Journal d’aventure

Etrange, bien évidemment il suffirait de dire que le choix du décor importe peu, qu’une plaine martienne vaut bien une plaine du Kansas ou un plateau tibétain, reste qu’une étrangeté surgit de ce récit.
Un homme se pensant mourir commence à rédiger une sorte de testament, autant pour passer le temps que pour laisser un souvenir, comme la mort ne veut pas de lui, le testament se transforme en carnet intime.
Pouvoir honnêtement écrire qui nous sommes, dresser un portrait fidèle de ce que nous faisons et de ce pourquoi nous le faisons, en laisser une trace infime… cela tient autant du conte de fée que du nouveau roman.
L’auteur apprécie les histoires d’amour improbables, comme si la destinée qui fait se rencontrer les amis et les ennemis sur les plaines de l’Ouest touchée également les âmes faîtes pour s’aimer.
Mais ce n’est pas le sentiment amoureux qui surprend ici, ni l’acharnement à vivre, c’est bien la possibilité d’une écriture vraie.

– L’histoire de Charley

Il est encore question de féminité (du moins de femme, peut être n’est-ce pas le lieu idéal pour faire des distinctions, des différences, des explications, en même temps je m’étonne toujours de vivre dans une société aussi paradoxale que la notre, une société qui déploie des trésors de discours politiques, de promesses, de caresses dans le dos, de contrat, d’obligation et qui dans le même temps continue de laisser les offres pour le thé, les fleurs, les brioches au sucre rose s’accaparer la fête des mères. Parce que sans doute que si la femme est légale de l’homme, la mère, elle, se doit de boire du thé, d’être vegan, intolérante au gluten, de faire prof pour ne pas être « que » au foyer, tout en s’occupant de ses orchidées et de sa brioche le week end, en attendant que le rôtis finissent de cuire ?)
Ce paradoxe de la féminité doit sans doute autant aux femmes qu’aux hommes, parce que l’homme devant préférer la monoculture de l’homme il a du mal à comprendre, à construire une société où il serait possible de comprendre, qu’il en soit autrement.
Le plus intéressant dans ce récit c’est justement de ne pas trancher le paradoxe, ni de chercher à l’assumer, mais à le remarquer après coup, à faire du vie un destin.

– Une squaw traditionnelle

J’aimerais pouvoir presser mes propres sentiments, mes émotions, en extraire une forme égotiste de quintessence, éviter d’avoir à tourner autour du pot, d’avoir à faire semblant d’avoir des choses intéressantes ou curieuses à dire. Après une telle lecture, il faut du courage pour continuer à lire. Il y a pire que cette nouvelle, plus triste, plus mélancolique, plus poignant, il est des récits ne pouvant être guérit par d’autres lectures, la course en avant effréné du lecteur, celle qui consiste à soigner une plaie par une autre, on le sait cette course là n’a jamais de fin, elle doit même se poursuivre après la mort, sinon cela serait qu’injustice, il doit y avoir un bibliothèque dans l’au-delà; des livres qui marquent l’âme d’un sceau rougeoyant il en existe bien d’autres. Toujours est-il que ce genre de récit à le don de m’agacer, parce que je ne parviens pas à en parler, à en dire quoi que ce soit de probant, à faire autre chose qu’aligner les poncifs ou pire encore à ne rien trouver d’autre que l’évocation de mon impuissance.
Une histoire de secret, d’amour, de souvenir, de femme, si égale et pourtant si différentes des précédentes.
Lire Dorothy M.Johnson bouleverse des pans entiers de l’imaginaire, bien loin des trucs mystiques issus des lectures de Castaneda on redécouvre ce qui fut, on redécouvre ce que nous avons appris à voir, à voir et à écouter.

– La colline des potences

Rien que le titre donne un aperçu du drame qui va se jouer. Si vous avez vu le film éponyme, l’intrigue est plus riche dans ce dernier, les scénaristes ont jugés bon de simplifier les relations entre les personnages et de complexifier la situation dans la « ville » en ajoutant quelques personnages, cela donne plus de tension dramatique, enfin la rend plus lisible. On reconnaîtra un travail similaire à celui effectué sur « un homme nommé cheval ».

L’auteur a pris un parti différent, les personnages sont présentés dans leur ambivalence assez rapidement, le lecteur sait qui se cache derrière ce docteur cynique et implacable, de même qu’il connaît les pensées de Rune et les mensonges des autres habitants (pour le dire rapidement), en revanche c’est « la fille perdue » dont on ne sait rien. Victime, d’un père malchanceux, d’un voleur de grand chemin, du désert, d’un sauveur crapuleux, il semble normal de vouloir la protéger à tout prix, du moins de protéger la virginité naïve qu’elle représente (bien évidemment, il y a une lecture assez symbolique de la princesse malheureuse que l’on garde prisonnière du monde pour son bien, et tout aussi évidemment un psychanalyste passant par là aurait du mal à se retenir de griffonner).

L’homme est connu, la femme ne l’est pas, l’homme souhaite la préserver d’un monde brutal, dur, pauvre et mauvais; mais empêcher la conscience du malheur ne fait que renforcer l’aveuglement (le passage du recouvrement de la vue est éloquent !), les peurs et les troubles. Nous assistons autant à la découverte du monde des prospections minières par une jeune fille (et à la lente destruction de ses idéaux) ainsi qu’aux changements qui s’opèrent dans ceux qui se sont portés garants de son bien être. On pourrait aisément tomber dans le docteur froid au grand coeur et à l’enfant qui rêve d’être un homme au point d’en devenir un, mais il y a suffisamment de lenteur et de subtilité dans ces portraits, dans cette extraction des âmes, pour que l’on comprenne (la figure du pasteur fou aidant) qu’il s’agit avant tout d’une quête de l’expiation. Il faut tout avoir, tout posséder, l’homme doit avoir une situation, de l’or, faire peur, un don, un rôle à jouer, la femme doit elle aussi passer par bien des étapes, pour qu’il y est des sacrifices véritables.

Trajectoires cauchemardesques autant que portrait réaliste d’une concession minière, ce court roman (cette longue nouvelle, cette novella ?) impose son rythme lent et inexorable du début à la fin. Une manière de finir en beauté ce magnifique recueil.

Publicités