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Bien évidemment on aime se draper dans le goût, dans les certitudes de l’affirmation de soi par le biais de nos préférences, toutefois il faut comprendre et accepter ce que cette posture – parfois obtuse – permet d’éviter un écartèlement de l’âme. Si des romans comme Délivrance sont réalistes au point de toucher à l’abstraction, les oeuvres de Balzac se nourrissent d’abstraction pour entrer dans le réalisme, apprécier les deux n’est pas un exercice facile puisqu’il nous oblige à fragmenter nos goûts, notre personnalité, nos attentes. Le Beethoven arrangeur de chanson irlandaises ne sommeille pas en chacun de nous.

 

Bien évidemment la lecture de cette longue nouvelle permet d’échapper à nos émotions et l’on peut éviter de sortir sur la lande pour échapper au vent qui rend fou.

La construction (tardive sous cette forme, elle permet de donner une tonalité plus tragique au sujet mais nous y reviendrons) rappelle celle du decameron ou du moins des recueils de récits tels que nous les connaissons depuis cette époque, une situation de départ prétexte à une rencontre et au partage d’un récit et une situation post-récit qui permet de tirer une morale de ce dernier. Il est intéressant de noter que la situation de départ pourrait être rapidement esquissé par Balzac mais que ce dernier prend le temps (comme souvent) de proposer un point de vu généraliste, d’abord sur les charmes de la France (et de Paris), des charmes singuliers car littéraires (ou du moins artistiques) avant de nous plonger dans la société génoise de l’époque tout en glissant quelques raisons « artistiques » et mondaines à la présence des personnages en ces lieux. Cette mise en bouche est copieuse, elle permet de préparer l’esprit non point au fond ou à la forme de l’histoire principale du récit mais plutôt à son lyrisme ensoleillé, il va s’agit d’une histoire vécue, d’une histoire d’amour et de secret, quoi de mieux pour cela qu’une villa italienne de rêve ?

L’histoire dont il est question met en scène peu de personnages, un couple brisé par l’adultère de la femme, un mari qui continuer de protéger son épouse (sans lui dire) et qui se morfond de ne pouvoir la reconquérir, ainsi qu’un jeune secrétaire qui deviendra bien vite le confident de cette situation puis le messager d’un cupidon mal en point.

Une situation théâtrale à n’en point douter, puisqu’il y a peu de lieux, quelques personnages secondaires (jouant surtout une partition utilitaire et n’entrant pas vraiment en ligne de compte même comme contrepoint). Le gros de l’histoire va tourner autour du secret du mari, pour ensuite se tourner vers la reconquête de sa femme.

On retrouve ici une situation balzacienne qui nous éloigne des considérations sociales et des préoccupations monétaires (bien qu’elles aient leur place, elles semblent réduites à leur aspect pratique et ne suscitent pas un déferlement d’émotions comme nous pourrions en connaître par ailleurs) mais nous rapproche de celles que l’on retrouve dans le lys dans la vallée par exemple (ou dans la psychologie du mariage ou ailleurs) il s’agit d’évoquer, de proposer, d’éduquer peut être (toutefois nous sommes dans un cadre moins stricte que celui du decameron, il ne s’agit pas de construire une structure morale serrée, l’édification des âmes n’est pas au rendez-vous). Le projet de Balzac (si l’on regarder sa correspondance de l’époque) semble de vouloir dire que l’éloignement, la séparation n’empêche pas l’amour, qu’il est là qu’il aime et qu’il attend.

C’est le personnage d’Octave, qui se décrit lui même comme un Figaro agissant dans l’ombre pour le bonheur de sa bien aimée qui n’est pas au courant de ses agissement, qui prononce cette sentence de l’amour et de l’entente, un Octave dans lequel on devine quelques penchants de l’auteur (Pierre Citron dans son introduction l’explique à merveille, d’ailleurs le seul problème que posent les introductions de ces volumes de la pléiade et d’être trop parfaites pour le non spécialiste, il est difficile de s’en défaire une fois qu’on en a pris conscience, c’est pourquoi il est toujours conseillé de les lire à la suite de l’oeuvre, mais de les lire dans tous les cas). Son tempérament de travailleur acharné, d’amour transit et mystérieux, autant d’éléments qui en font un personnage hors norme.

Forcément, la figure du jeune secrétaire, pauvre, pieux, dévoué et reconnaissant et une autre figure typique de cet univers, il saura remplir sa tâche, gagner la confiance de son maître, lui arracher ses secrets et lui sacrifier sa vie, rien de moins (pour une réussite financière et sociale, mais aussi au prix d’un exil). Il ira dévoiler l’amour indéfectible du mari trompé, permettra la reconquête, le tout dans un mouvement à la symbolique évidente.

Les fleurs sont ostensiblement utilisées pour montrer le lien entre le messager et l’épouse, Balzac teint leur rencontre (les fleurs cultivées, la décoration de la chambre, une robe etc) d’un bleu profond, quasi mystique. On y décèle un désir de pureté, d’infini, de repos le tout dans la gravité d’une retraite spirituelle, la femme est plus que la fleur a cueillir ou à sentir, elle est celle que l’on cultive et que l’on chérie sa vie durant.

On s’en doute, l’amour contaminera le messager qui saura se retirait à temps au profit de son maître et tout ira bien.

Pourtant, comme bien souvent, la réalité des sentiments débordent le projet initial. L’amour vrai qui triomphe de tous les obstacles, du temps comme de l’espace s’efface sous le joug d’un mal être triomphant.

D’une part, la fin du récit cadre nous ramène au présent, un présent dans lequel le narrateur se montre toujours épris pour la femme qu’il a rencontrée et où l’on devine que cet épanchement était réciproque, Honorine s’était également laissée séduire par cette rencontre. le carcan conjugal (le bonheur selon la religion et la société) reste un carcan, le projet balzacien s’est dévié pour nous conter non plus des retrouvailles charmantes mais un amour impossible, pire encore un sacrifice funeste.

D’autre part, en creux d’un récit somme toute classique par sa construction et par les personnages qui le peuplent, le lecteur en viendra à se poser une question, question qui deviendra bien vite un mystère, mystère que le romancier se plaira à ne pas résoudre. Le tempérament ardent d’Octave nous apparaît parfois comme celui d’un obsessionnel, la raison s’y perd, la logique de ses actes servent un dessein égoïste, dès lors il échappe au lecteur, on ne parvient pas à cerner l’entièreté du personnage, sa droiture semble cacher un côté pour le moins ambivalent et inquiétant.

Après tout, aimer une femme au point de la priver de libre arbitre, d’expérience, de vie cela tient plus du désespoir que d’une noble passion.

Du coup, on se demande ce qui a pu pousser la tendre Honorine dans les bras d’un autre ? On ne le saura jamais. On se demande ensuite ce qui peut la retenir d’accepter le pardon, l’aide, l’amour, la passion d’un mari qui se comporte avec tant de largesse d’âme et de coeur ? on ne le saura jamais (l’amour naissant, fut-il sincère, avec le jeune message n’explique pas cette retraite ou ce refus qui datent de bien avant leur rencontre). On se demande ce qui finit par la poussée à un tel chagrin ? On ne le saura jamais.

En habile romancier Balzac met en avant des questionnements sur l’amour, le mariage ou la morale, il nous trompe en nous faisant espérer une histoire de réconciliation et de redécouverte pour mieux nous laisser à nos désillusions; finalement il cache une douleur, une angoisse, une horreur plus profondes encore.

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